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Mercredi 31 janvier 2007

Cet article a été écrit en 1999 car les tours du WTC sont toujours là... donc avant le 11 septembre 2001...

New York serait-elle la capitale du monde ?

par Daniel Elouard

Ancien rédacteur en chef des revues Ulysse et Notre Histoire



Wall street vacille, et le monde tremble, Broadway s'enfièvre pour un spectacle, et le monde s'émerveille : depuis le début du siècle, New York attire tous les regards, engendrant autant d'admiration que de répulsion, de désir que de crainte, car elle annonce ce que deviendront les mégalopoles du prochain millénaire : des concentrations de plus en plus importantes d'hommes sur des surfaces qui, ne pouvant s'étendre indéfiniment sur la terre, devront bien s'élever dans le ciel. New York sert donc de laboratoire où se développe une vie curieuse, complètement artificielle, entre béton, verre, métal et nature recomposée.

Quelques points de vue

Le meilleur exemple en est Central Park, au cœur de Manhattan, qui, malgré ses allées tortueuses, ses lacs aux courbes « naturelles », ses monticules et ses vallons, n'échappe jamais au rectangle rigoureux qui l'enserre. L'impression de « nature sauvage » n'est qu'une illusion : Frederick Law Olmsted et Calvert Vaux ont complètement transformé le terrain vague initial, apportant dix millions de tombereaux de terre et rochers, plantant quelque cinq cent mille arbres ! Quant à l'horizon des forêts ou des pelouses, ce n'est jamais qu'un rideau d'immeubles ou de tours. Restent les rivières et la mer à l'horizon toutefois toujours ponctué de constructions : la ville étend ses tentacules sur les terres avoisinantes. Pour en prendre conscience, il suffit d'emprunter le bateau qui effectue en trois heures une balade bien agréable tout autour de Manhattan. Un excellent moyen de se reposer malgré les jacasseries de l'animateur et de découvrir à la fois le décor prestigieux des buildings de Lower Manhattan, la « pointe » de l'île, et celui, plus décati, d'un nord quasiment verdoyant.

Si vous désirez bénéficier d'une meilleure vue d'ensemble, partez en hélicoptère ! C'est cher, ça dure peu de temps mais, si les conditions météorologiques sont bonnes – ciel parfaitement dégagé, journée ensoleillée, si possible en fin d'après-midi –, vous comprendrez vraiment ce qu'est Manhattan. Mais ne vous attendez pas, comme dans certains films, à zigzaguer entre les immeubles ! Vous longerez l'Hudson, pousserez jusqu'à Harlem, non sans faire un crochet au-dessus de la statue de la Liberté. Pour le plus grand plaisir de ceux qui s'y trouvent et qui entendent plus de vrombissements d'hélicoptères que de cris de mouettes ! C'est dire qu'il vaut mieux éviter d'aller à Liberty Island un jour de grand beau temps…

Une animation continuelle

Des airs – ou pour un moindre coût, du sommet de l'Empire State Building, voire du World Trade Center – vous embrasserez le plan en damier qui organise Manhattan, dont Broadway, la vaste avenue « en diagonale », ne parvient pas à rompre la désespérante monotonie, d'autant que la plupart des streets (rues est – ouest) et des avenues (nord – sud) ne portent que des numéros. Certes la « Cinquième avenue » jouit d'un grand prestige, mais une adresse comme celle de l'Intrepid Air Sea museum – un musée en partie aménagé sur un porte-avion, et consacré à la marine et l'aviation américaine – « Jetée 86, Ouest 46e rue, 12e avenue » est loin de susciter des rêves romantiques ! Pourtant, dans cette structure abstraite, New York montre une étonnante diversité. Les groupes sociaux ou ethniques qui se sont installés en certains quartiers, leur ont donné une atmosphère, un décor qui peuvent laisser croire que différentes villes ont été juxtaposées. En traversant Canal street par exemple, vous passez d'Hong Kong à Milan, du quartier chinois à la « Petite Italie ». Le « Village » de Greenwich qui conserve son ancien tracé de rues, fut le quartier des artistes, des écrivains, et reste celui d'une certaine bohème argentée, les loyers y étant de plus en plus onéreux ! À Harlem vous découvrez une ville essentiellement noire. Allez-y un dimanche matin : l'animation des rues est réduite, mais les églises pleines. Les messes, notamment baptistes, constituent d'extraordinaires spectacles de foi et de musique. La chorale scande chaque partie de l'Office, des chanteurs interviennent parfois seuls – et le public bisse les meilleurs – les révérends adressent à l'assistance de violentes remontrances, les fidèles gesticulent, crient leur repentir et leur amour pour Jésus.

Une balade dans ces quartiers endimanchés pourrait faire croire que New York se repose, mais comme toute mégalopole, la ville vit constamment à un train d'enfer. Lorsqu'en hiver le ciel tombe sur la ville, le jour et la nuit se ressemblent étrangement, avec les mêmes lumières qui ne s'éteignent jamais, la même absence d'horizon. La nuit est égayée de spectacles – à Broadway naturellement –, de magasins et de restaurants continuellement ouverts. Elle est aussi traversée en permanence des couinements inquiétants des sirènes de police ou de pompiers. Le rythme de vie est toujours haletant. Les piétons se hâtent, les employés prennent leur déjeuner – salade, part de pizza, ou hamburger – sur le pouce, envahissant, les jours de beau temps, les placettes au pied des gratte-ciel ; dans les parcs, on court, ou l'on fonce en roller. Et des centaines de taxis jaunes rythment ce mouvement perpétuel.

Attirante et repoussante, New York semble douée d'une vie autonome, et elle faillit bien échapper complètement au contrôle de ses autorités. Elle fut un temps au bord de la banqueroute, et ses habitants la fuyaient, dégoûtés par sa saleté, son désordre et sa criminalité. Mais New York a vaincu ses démons, refait de bons comptes et donc retrouvé ses amis ; la police sillonne les rues, les caméras surveillent les allées et venues : elle est devenue une des villes les plus sûres de tous les États-Unis ; les immeubles abandonnés de Harlem se repeuplent avec, en façade, des pancartes les interdisant… aux vendeurs de drogue ! New York semble ne jamais devoir mourir, emportée par une activité perpétuellement créatrice, attirant les écrivains, les acteurs, les peintres : tous ceux que la gloire hypnotise. D'ailleurs, chaque jour, films et téléfilms sont tournés dans un quartier ou un autre, répandant dans le monde entier son image et ses mythes.

New York, ville de mémoire

Pendant longtemps, New York a refusé d'avoir une mémoire : tout bâtiment vétuste était rapidement démoli pour faire place à un neuf : la gare de Grand Central achevée en 1913 en style Beaux-Arts a échappé de peu à la destruction, et sa restauration s'achève. Cette prise de conscience tardive est logique : il fallait que les immigrants – surtout leurs descendants – perdissent la mémoire de leur pays d'origine, pour s'intéresser à celle de leur nouvelle patrie. D'ailleurs, parmi plus de cent cinquante musées, aucune grande institution ne raconte l'histoire de New York. Il faut la saisir par bribes, dans des monuments comme Fédéral Hall (ancienne Douane), à City Hall (la mairie), au musée de la Bourse de Wall street, dans le petit musée New York unearthed – « New York sortie de terre » – tout près de Battery Park, où vous suivrez la succession des occupations de la pointe de Manhattan, au Museum of the City of New York (musée de la ville, expositions consacrées à Brodway, aux pompiers, aux jouets…), voire à Brooklyn au New York Transit museum consacré au métro.

C'est ainsi que, paradoxalement, tous les grands musées de New York conservent plutôt la mémoire du monde que celle de la ville ou des États-Unis. Il a fallu attendre 1994 pour que les Indiens aient leur musée accueilli – provisoirement ? – dans une partie de Custom House (douanes américaines) près de Battery Park ; et ce musée qui, outre une petite exposition permanente, présente deux ou trois expositions temporaires, reste bien modeste, par rapport à d'autres institutions. Lorsque Gertrude Vanderbilt Whitney proposa en 1929 au Metropolitan museum sa collection d'œuvres américaines, elle essuya un refus immédiat. Ce qui la poussa à financer elle-même la création d'un musée de l'art américain ouvert en 1931. Cela montre le peu d'intérêt que les New-yorkais accordaient à leur propre « grande » histoire. En revanche, ils se sont toujours passionnés pour l'histoire privée, adorant les period rooms, les « pièces d'époque » des intérieurs de maisons reconstitués minutieusement : une trentaine de musées – notamment tous les grands musées – y consacrent de larges sections.

La ville de tous les contrastes

Pour aborder New York, il faudrait logiquement prendre le bateau et aller vers Liberty Island où, en 1886, fut inaugurée la statue de la Liberté apportée en trois cents morceaux depuis la France. C'était elle qui signalait aux immigrants qu'ils arrivaient dans leur nouveau pays dont elle se voulait le symbole. Mais la statue, victime de son succès, impose souvent à ceux qui veulent monter sur sa couronne, des heures de queue avec, en fond musical, la valse des hélicoptères… Comme quoi la liberté est bien difficile à conquérir ! En revanche, sur le chemin du retour, Ellis Island, où arrivèrent quelque dix-sept millions de futurs Américains peut, en raison de ses vastes espaces, accueillir tous les déçus de la statue. Ce musée explique d'où venaient les immigrants, comment ils étaient accueillis et ce qu'ils devenaient juste après leur arrivée. Des photographies, des films, des bureaux reconstitués racontent, au-delà de l'histoire de l'île, une partie de celle de New York et des États-Unis.

Si vous voulez encore plus vous baigner dans le passé… ou si vous désirez tout simplement effectuer une belle, mais longue, balade, vous vous embarquerez pour Staten Island, où Historic Richmond Town, la ville historique de Richmond, forme un musée dont les bâtiments anciens sont disséminés dans la verdure ; des fermes, une épicerie, une église, une école, une imprimerie… ; des « habitants » en costume d'époque font revivre le passé : l'épicier explique ce qu'il vend, l'imprimeur montre comment on travaillait « à l'ancienne », dans la ferme, lorsque le moment est venu, des dames s'activent pour préparer des confitures de groseilles cueillies dans le jardinet adjacent. De retour à Manhattan, il vous sera bien difficile d'imaginer ce temps-là, car, en quelques kilomètres, vous aurez l'impression d'avoir franchi des siècles. Pourtant la pointe de Manhattan conserve quelques anciennes constructions – rien de rural toutefois ! – noyées entre de gigantesques immeubles : comment concevoir que le clocher de Trinity Church (1846), d'une hauteur bien modeste par rapport à celle des buildings environnants fut, durant une vingtaine d'années, le point culminant de la ville ? Vous retrouverez les constructions les plus anciennes de la pointe de l'île en suivant les itinéraires de New York Heritage (brochures disponibles à Battery Park ou fédéral Hall), et vous verrez ainsi Fort Clinton, (rien à voir avec le « locataire » de la Maison Blanche !) Wall street, Federal Hall, City Hall, la Federal Reserve Bank (Réserve fédérale), le New York Stock Exchange (la Bourse)… Même si, pour suivre l'itinéraire fléché sur les trottoirs, vous aurez souvent l'œil rivé au sol, prenez le temps de vous arrêter pour contempler les gratte-ciel qui forment un magnifique musée à ciel ouvert, illustrant l'évolution des styles architecturaux. Le plus intéressant se situe tout en bas avec les halls… ou tout en haut ! Et vous ne pourrez pas éviter la visite (et la file d'attente) de l'Empire State Building, inauguré en 1931 au lendemain du krach boursier de 1929. L'intérieur vaut presque autant le coup d'œil que le 102e étage, à 381 mètres du sol. Vous voulez encore mieux ? C'est-à-dire en l'occurrence plus haut ? Allez au 107e étage du World Trade Center, mais n'oubliez pas dans un cas comme dans l'autre que, par temps bouché… vous ne verrez rien !

À force de contempler le ciel, vous aurez peut-être envie de parfaire votre connaissance de New York en descendant sous terre : en effet, depuis le premier métro aérien de 1868, le réseau n'a cessé de se développer pour atteindre actuellement près de 1150 kilomètres de longueur. Voici une manière originale – et surtout pratique – de traverser la ville, car les autobus demandent une bonne connaissance des lignes et de leurs arrêts. Malgré ses voitures climatisées qui, en été vous font passer du pôle aux tropiques en quelques secondes, le métro constitue bien un « monument » avec ses stations vieillottes, son vacarme d'enfer, ses tunnels et ses ponts de fer. Et sa sécurité, à l'image de celle de la ville s'est nettement améliorée.

Musées célèbres, collections prestigieuses

D'ailleurs, pour atteindre le nord de Manhattan (190e rue), le métro est de loin le moyen le plus pratique. Vous retrouverez un peu de « bon air » et de ciel à Fort Tyron Park, un vaste parc qui domine l'Hudson et où une forteresse rappelle la lutte menée contre les Anglais. C'est dans ce parc que se trouvent également les Cloisters – les cloîtres – un musée qui expose au cœur du Nouveau Monde, des merveilles médiévales de l'Ancien, avec les cloîtres transportés et reconstitués, dont celui de Saint-Michel-de-Cuxa, des reliquaires, des tapisseries dont celle de la Licorne, des proches sculptés, des tableaux religieux, des miniatures…

Afin de poursuivre la découverte du monde médiéval occidental, vous pourrez revenir vers Central Park, au Metropolitan museum (qui gère également les Cloisters). Bien entendu, ce musée prestigieux possède des dizaines d'autres collections et le problème vient de ce que chaque collection est exceptionnelle. Un vrai casse-tête qui vous obligera à revenir plusieurs fois. Pour faire l'inventaire d'un tel musée, même un Prévert ne suffirait pas, car il conserve des objets, voire des monuments, des meubles ou des peintures, du Moyen Âge occidental, de l'Égypte ancienne, de Chine, de l'Antiquité gréco-romaine (section en restauration jusqu'en 2006), de l'Islam, de l'Orient ancien, du Japon, d'Afrique… C'est également là que se voient quelques-uns des tableaux les plus célèbres du monde – des Primitifs italiens aux impressionnistes et aux artistes américains modernes – ainsi que des collections d'armes, d'instruments de musique, de costumes… Et si jamais vous aviez l'impression d'étouffer, allez au tout dernier étage sur une terrasse qui domine Central Park. Si vous regardez attentivement, vous apercevrez bien deux ou trois sculptures au détour d'une allée…

Pour vous reposer d'une telle profusion mais pour rester dans une ambiance artistique de haute qualité, poussez, de l'autre côté de l'avenue, jusqu'à la demeure d'Henry Clay Frick ; la Frick Collection allie les charmes d'un intérieur somptueux à celui d'œuvres exceptionnelles : tableaux de Corot, Fragonard, Titien, Turner, Van Dyck, Vermeer, Véronèse, meubles rares, sculptures… Ce musée à taille vraiment humaine inaugure, sur la Cinquième avenue, le « Museum mile » qui s'étend donc sur 1600 m et se termine, au nord, par le musée du Barrio (uniquement animé par des expositions temporaires), et comporte le musée de la Ville, le musée de la Photographie (expositions temporaires), le Musée juif (un des plus importants musées juifs du monde, avec quelque 27 000 pièces), le Cooper-Hewitt museum (arts décoratifs, quelques rares pièces viennent des collections permanentes, l'essentiel est constitué par des expositions temporaires), l'Académie nationale de design (expositions temporaires) et le célèbre musée Guggenheim.

Voici donc venu le moment de découvrir l'art contemporain. Le bâtiment blanc est célèbre en raison de son architecture tout autant surprenante à l'extérieur qu'à l'intérieur où se développe un gigantesque colimaçon. Ses collections d'art moderne sont de toute beauté et les expositions temporaires jouent un grand rôle. Pas très loin de là, vous retrouverez l'art américain du XXe siècle au musée Whitney qui associe la présentation de ses collections permanentes – limitées – à celles de grandes expositions temporaires. Le Moma (Museum of Modem Art, musée d'art moderne), possède des collections permanentes incomparablement plus riches, d'autant qu'il ne se limite pas aux artistes américains, avec des œuvres majeures de Picasso, Kandinsky, Klimt, Chagall, De Chirico, Mondrian, Matisse, Klee, Miro… Mais la richesse même de son fonds qui couvre les courants allant du post impressionnisme aux créations actuelles, le rend aux yeux des avant-gardistes… un peu vieillot, et ils lui préfèrent le New Museum of Contempory Art qui n'expose que des œuvres d'artistes vivants.

Ayant ainsi parcouru l'histoire de l'art, vous sentirez peut-être l'appel de la nature… Et justement, presque en face du Metropolitan museum, de l'autre côté de Central Park, les animaux, plantes, minéraux du monde entier se sont donné rendez-vous dans un des plus grands… musées d'histoire naturelle du monde. L'American Museum of Natural History (musée d'Histoire naturelle) conserve quelque trente-six millions de pièces, quelques-unes se trouvant heureusement dans les réserves. Vous y apprendrez (presque) tout sur les civilisations précolombiennes, l'écologie, l'évolution humaine, les fossiles, les bestioles de toutes sortes, les animaux empaillés dans leur décor naturel, les plantes, les minéraux, et clou de la collection, les dinosaures… Ajoutez-y les films (système IMAX), des expositions temporaires, et, lorsqu'il sera rouvert, le planétarium… si vous êtes vraiment consciencieux, vous en avez pour une semaine. Sans prendre l'air.

Alors, pour entrelarder vos visites, vous détendre quelque peu, vous voudrez peut-être profiter de quelques grands parcs, Central Park bien entendu, mais, pour aller un peu plus loin, dans le Bronx, le Jardin botanique de New York, qui préserve une véritable (petite) forêt d'arbres locaux, et, parmi de nombreux paysages reconstitués, des serres tropicales, un jardin de roses, un jardin de montagne, une forêt de fougères… Non loin de là, au zoo du Bronx, sur 107 hectares, vous partirez à la découverte du monde et de quelque quatre mille animaux… vivant cette fois-ci dans un milieu presque naturel ! C'est aussi à l'extérieur de Manhattan également, mais à Brooklyn que s'étend un autre beau jardin botanique, avec, outre plusieurs serres chaudes, un grand jardin japonais. Et la visite de ce jardin n'est pas anodine, car se dresse tout à côté l'un des plus importants musées du « Grand » New York, et du monde : le Brooklyn museum, qui, lui aussi, touche à quasiment tous les domaines : arts primitifs, art égyptien, art grec et romain, art océanien, art américain, period rooms (intérieurs reconstitués), et organise également de grandes expositions temporaires.

Le Bronx, Brooklyn, vous avez déjà quitté New York, alors quittez les États-Unis… tout en restant à Manhattan. En effet, s'il est un lieu qui résume bien la vocation mondiale de New York, c'est le siège des Nations Unies. Des visites guidées vous feront découvrir ces salles où s'est parfois jouée l'histoire contemporaine, avec naturellement, la salle du conseil de sécurité, la grande salle de l'Assemblée générale. Votre itinéraire sera parsemé d'une multitude d'œuvres venues de tous les pays, par exemple le célèbre pistolet à canon noué de Karl Frederik. New York n'est pas la capitale des États-Unis, mais ne serait-elle pas celle du monde ?

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt

par Adriana Evangelizt publié dans : Villes Mythiques
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Mercredi 31 janvier 2007

Le Sahara, définir le désert ?


par Daniel Elouard

Ancien rédacteur en chef des revues Ulysse et Notre Histoire




Le Sahara, contrairement à une image simpliste qui s'est perpétuée durant des siècles, n'est pas qu'un moutonnement infini de dunes de sable. Les rallyes qui, chaque année, le traversent et le dénaturent en donnent au moins des images de plus en plus contrastées. De l'océan Atlantique, à l'ouest, jusqu'à l'Égypte, à l'est, voire jusqu'à la péninsule Arabique, bien rares sont les endroits d'où végétaux, animaux et hommes sont totalement exclus. Quasiment partout, une végétation adaptée nourrit un nombre étonnant d'animaux sauvages et domestiques… Daniel Elouard nous permet aujourd'hui de dépasser nos préjugés et d'appréhender à la lumière des dernières connaissances ce lieu mythique.

Rien n'est plus difficile à définir qu'un désert

Rien n'est apparemment plus facile à définir qu'un désert, car on pense qu'il « suffit » d'imaginer un espace sans vie. Or il n'existe jamais de lieu totalement privé de vie, et le souffle du vent sur quelques grains de sable suffit à donner une chance au destin. De la steppe pierreuse aux montagnes dénudées, des immenses dunes aux étendues glacées, il peut prendre des milliers de formes.

D'ailleurs, jusqu'au XVIIe siècle, le mot « désert » n'avait rien à voir avec ces étendues prétendument mortes, que l'on ne connaissait d'ailleurs pas vraiment en Occident. Au Moyen Âge par exemple, ce mot désignait des lieux écartés, souvent une forêt, une lande, voire des marécages, où s'isolaient des personnes recherchant le silence pour méditer et prier avant, bien souvent, d'y fonder des monastères. Au début de notre ère, le désert de Scété en Égypte et, nettement plus tard, le Sahara ont ainsi accueilli des solitaires cherchant à se retirer du « monde » pour y rencontrer Dieu. Mais depuis des temps immémoriaux ce Sahara, après qu'il eut perdu sa verdure et ses eaux, fut parcouru par des nomades chameliers capables de lire leur chemin dans les étoiles, et de conduire sûrement leurs troupeaux de source en puits, de maigre pâture en steppe broussailleuse. Ils suivaient les pistes incertaines qui mènent vers les oasis, se reposant à l'ombre de leurs palmiers, s'y approvisionnant en légumes, fruits et eau fraîche.

Une économie rurale conditionnée par le climat

Ils partaient vers les confins méditerranéens, au nord, ou bien vers le Sahel, au sud, au-delà desquels des pluies plus abondantes transformaient les conditions de vie, permettant aux populations sédentaires d'exploiter des pâturages et de cultiver des champs. Même si maintenant l'économie de la région ne repose plus sur les mêmes ressources – les dattes et le sel, peu rentables, ont laissé la place aux phosphates et au pétrole –, ce sont toujours des conditions climatiques extrêmes qui définissent le désert, et en particulier les précipitations. Lorsqu'il tombe moins de cent cinquante millimètres d'eau par an, les cultures deviennent impossibles et les pâturages, incapables de se régénérer, ne peuvent alimenter qu'épisodiquement les troupeaux, après que des pluies les ont fait reverdir.

Dans la partie la plus septentrionale du Sahara soumise aux influences méditerranéennes, l'automne est le moment où, les bonnes années, les pluies peuvent tomber. Dans cette zone, le Sahara commence dès qu'il reçoit annuellement moins de cent millimètres d'eau ; cette limite correspond en gros à celle de l'Atlas, où les palmiers dattiers ne peuvent plus donner de fruits, mais où commence la culture de l'olivier. Plus on progresse vers le sud, et plus les précipitations s'affaiblissent, n'atteignant, dans les endroits les plus bas – Tanezrouft, pied de l'Aïr, Ténéré – que cinq millimètres en moyenne, ce qui signifie qu'il y règne certaines années une sécheresse absolue. Même si les reliefs reçoivent un peu plus d'eau, cela ne permet pas le développement d'une agriculture capable de nourrir des populations importantes. Seuls les nomades, dont le mode de vie errant est adapté à des ressources en eau réduites, peuvent y séjourner temporairement.

Vers le sud, le Sahara s'arrête dès que le niveau des précipitations dépasse deux cents à trois cents millimètres d'eau, car il est alors possible de pratiquer une agriculture sèche. La « frontière » est très difficile à définir, car elle varie d'année en année au gré de pluies plus ou moins abondantes ; le passage du désert sans végétation à la steppe se fait toujours progressivement. Les années humides, le Sahel ainsi que le sud du Sahara reçoivent des pluies estivales caractéristiques des régions tropicales, mais cette pluviosité très irrégulière ne compense pas les années de sécheresse qui les ont précédées. Ce déficit en eau entraîne une extension du désert et chasse les populations vers le sud, y créant une surcharge démographique qui met en danger une économie fragile.

Rare donc précieuse, l'eau reste la clé de la survie

Absente en surface, elle existe en profondeur, sous forme de nappes fossiles qui se sont constituées à l'époque où les précipitations étaient abondantes. Ces réserves furent régénérées par les pluies occasionnelles. Lorsque le climat devint de plus en plus aride, les populations migrèrent, ne laissant dans quelques oasis qu'un nombre limité de sédentaires – éleveurs ou cultivateurs de jardins et de palmeraies – susceptibles d'en vivre. Ils creusèrent d'ingénieux systèmes de puits et de foggaras (galeries souterraines) permettant d'atteindre l'eau, de la répartir et de la faire circuler en surface. Mais ces techniques, bien que très élaborées, ne permettaient qu'une consommation modérée, et les prélèvements ne mirent jamais en danger les ressources profondes. Or, depuis les années 90, les techniques modernes permettent d'utiliser massivement les réserves d'eau fossile. Ainsi, en Libye, elles alimentent d'énormes conduits (des voitures pourraient y circuler) qui les conduisent vers le littoral pour abreuver la population et y développer l'agriculture. Cela permettra-t-il de modifier le climat de la région, accroissant la pluviosité et réalimentant ces nappes fossiles, ou bien cela entraînera-t-il la perte irrémédiable d'une des plus grandes réserves d'eau douce de la terre ?

Au cours des temps, périodes humides et périodes sèches se sont succédées

Si le Sahara n'a pas toujours connu un climat aussi aride, son histoire ne se résume pas en l'alternance d'une période humide ancienne, dont témoigneraient ses vallées ainsi que ses gravures rupestres, avec une période sèche qui se poursuivrait actuellement. Ainsi, il y a quelque 800 000 à un million d'années, les conditions étaient telles que de premiers hominidés purent s'y établir. De même plus tard, entre 100 000 et 25 000 ans, des néandertaliens y vécurent ; jusqu'à 8 000 ans avant notre ère, des homo sapiens fréquentaient le nord du Sahara qui vit, de 8 000 à 2 000 ans avant notre ère, de nouveaux peuples arriver de l'est et du nord. Il fallait bien alors que le climat leur permît de survivre. Mais l'histoire humaine est trop lacunaire, et les analyses trop controversées, pour retracer, depuis les temps les plus reculés, l'évolution précise du climat.

Pour les périodes relativement récentes, il est possible de définir, quelque 20 000 ans avant notre ère, une période humide suivie, vers 17 000 ans, d'une très grande sécheresse. La fin des glaciations, vers 12 000 ans, provoqua une autre période d'humidité qui se prolongea jusqu'au milieu du sixième millénaire, où une nouvelle période sèche s'étendit à tout le pourtour méditerranéen, créant des bouleversements humains qui furent l'une des causes de la naissance des civilisations de la Mésopotamie et du Nil. Vers 4500, une nouvelle période humide attira au Sahara des peuples qui s'en éloignèrent lorsque la sécheresse s'accentua, au milieu du troisième millénaire. Vers 1000 ans et jusqu'au tout début de notre ère, des pluies revinrent, et le Sahara fut moins désertique. Si l'histoire récente montre donc une alternance entre des périodes plus ou moins arrosées, globalement, depuis quelques milliers d'années, la désertification a progressé, les périodes humides l'étant de moins en moins, et les périodes sèches, de plus en plus.

Une action incessante des vents

Les aléas de la pluviosité ne permettent pas à eux seuls de caractériser le Sahara. Traversé au sud par le tropique du Cancer, le désert subit les hautes pressions de l'anticyclone tropical qui apportent une forte chaleur et éloignent les nuages. Sous abri, la température s'élève à plus de 40°, voire 50°, alors qu'au niveau du sol, où la chaleur se réverbère, elle devient telle que la moindre humidité disparaît. La dessiccation est accentuée par les effets du vent, lorsque, par exemple, l'harmattan souffle du nord-est sur le Sahel. L'Europe méridionale connaît le sirocco, autre vent saharien qu'attirent les basses pressions de la Méditerranée, et qui apporte poussière et chaleur suffocante. Les vents érodent les reliefs, décapent les sols, et accumulent de fines particules – le sable – qui, lors de tempêtes, peuvent étouffer la moindre végétation, combler les trous d'eau, former ou déplacer des dunes.

Sans intervention humaine, les variations brutales de l'amplitude thermique – chaleur extrême le jour et froid la nuit – l'action des vents violents et des eaux torrentielles se sont combinées à divers facteurs chimiques et aux mouvements de l'écorce terrestre, pour façonner des paysages qui ne cessent d'évoluer. Les roches résistantes qui forment le socle africain ont donné des chaînes de montagnes qui ont subi une très longue érosion, et qui ont été ensuite maintes fois déformées. Elles affleurent parfois en gros massifs traversés de vallées ou de gorges, lesquels se fissurent pour dégager des pitons isolés ou des blocs érodés aux formes douces. Dans les cas extrêmes, les roches métamorphiques comme le granite affleurent, et il ne reste plus aucun relief.

Il arrive aussi que le socle ancien ait été soulevé, exposé ainsi à de nouvelles érosions, ou soit recouvert, en raison d'éruptions volcaniques, de matériaux plus ou moins résistants qui, avec le temps, dans le Hoggar par exemple, ont donné naissance à d'extraordinaires reliefs. En général, les roches dures primitives ont été recouvertes par des sables issus de leur propre désagrégation ; ils se sont agglomérés en grès, eux aussi affectés par l'érosion et les fractures. Autour des montagnes centrales, ils composent des plateaux pittoresques – les tassilis – traversés de vallées profondes où l'eau se cache en quelques bassins – les gueltas. Les failles sont bordées de falaises abruptes. Des éboulements, des grottes sont entourés de rochers étrangement sculptés ; plus loin encore du centre, autour des tassilis, les schistes ont subi les mêmes métamorphoses, qui les ont fissurés, crevassés, parfois déchiquetés.

À l'ouest et au nord, le Sahara forme de vastes plateaux où alternent des roches dures qui dessinent des corniches nettement découpées, et d'autres plus tendres qui donnent des talus plus fragiles, au relief moins accusé. L'Ahnet, le Tademaït, le M'zab, le Tinrhert composent ainsi des hamadas – c'est-à-dire des plateaux calcaires dont les bords ondulent sur des centaines de kilomètres. À l'intérieur s'étendent de vastes dépressions – d'anciennes vallées – où les eaux ont déposé leurs alluvions et leurs sels, ce sont les chotts, les sebkhas. Aux époques pluvieuses, elles formaient de véritables mers vers lesquelles convergeaient des fleuves grossis de leurs affluents. Au nord, venant des montagnes de l'Atlas ou de la hamada du Tademaït, les oueds, qui ne coulent plus maintenant qu'en cas de grosses pluies, se déversaient dans les chotts algériens et tunisiens. Comme ces dépressions se trouvaient en deçà du niveau de la mer (jusqu'à moins trente mètres), les eaux n'aboutissaient jamais à la mer. Au sud, les eaux dévalant du Hoggar ou de l'Aïr rejoignaient le bassin du Niger.

De dérisoires efforts pour dominer la nature

La faiblesse actuelle des pluies ne permet pas de drainage régulier, si bien que les eaux déposent leurs alluvions dans les moindres dépressions qu'elles comblent peu à peu. De même, le vent contribue à l'aplanissement du relief. Il attaque les roches qui perdent peu à peu leur volume et emporte sur les regs – plaines de cailloux – les éléments les plus fins. Inversement, ce même vent contribue à la formation de véritables collines de sable (jusqu'à cent mètres de hauteur) composées justement de ces particules. Les accumulations de dunes – les ergs – adoptent les formes les plus variées : cordons, filets, croissants…, changent de forme constamment et peuvent se déplacer. Elles ne se stabilisent que lorsque des vents contraires annihilent leur effet, ou qu'elles se heurtent à des reliefs importants.

Le Grand Erg occidental, l'Erg oriental, ou le Tanezrouft ont profité des atterrissements des oueds et des apports du vent. Ils forment les paysages dunaires les plus importants et les plus célèbres du Sahara, mais le sable s'accumule en bien d'autres endroits, et prend les formes les plus variées. Les voies de communication en pâtissent constamment. Il faut dégager les routes asphaltées et tenter de contenir les dunes avoisinantes par des plantations – lorsqu'il y a suffisamment d'eau – ou des « barrières » de roseaux secs qui atténuent les effets du vent à la surface du sol. Il faut aussi retrouver les pistes, en dessiner d'autres. Les efforts doivent être sans cesse poursuivis, mais lorsque souffle une tempête de sable, rien ne peut l'interrompre, toute activité cesse… et tout est à recommencer.

Le monde moderne tente bien de maîtriser certaines franges du Sahara, d'arrêter la désertification du Sahel, de tracer des routes, de forer des puits ou d'exploiter certaines richesses minières. Pour le moment, le Sahara reste si puissant que les efforts pour le dominer semblent dérisoires. Ainsi, l'on a tenté de recourir aux camions pour exploiter les gisements de sel malien ; beaucoup plus riche en éléments minéraux que le sel de mer, il est particulièrement apprécié des populations qui vivent en marge du désert. Mais ce mode de transport, pour moderne qu'il fût, revenait cher et se révélait peu sûr : les camions tonitruants, confrontés à des conditions climatiques extrêmes, tombaient en panne. Ce qui explique que l'on recourt encore aux antiques caravanes de chameaux, lentes mais bon marché, archaïques mais sûres. Dans le Sahara, le temps n'a plus de prise…

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt

par Adriana Evangelizt publié dans : Déserts et plaines
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Mercredi 31 janvier 2007

Les villes du Mali


par Daniel Elouard

Ancien rédacteur en chef des revues Ulysse et Notre Histoire

Ancien rédacteur en chef des revues Ulysse et Notre Histoire

 




Dès le VIIIe siècle, mais surtout à l'apogée de l'empire du Mali (XIIIe-XIVe siècles), se développèrent des centres urbains qui tiraient leur prospérité du commerce fructueux entre l'Afrique du Nord et le continent noir. Ainsi apparurent des villes qui conservent encore une aura mythique, telles Tombouctou et Djenné... Daniel Elouard, rédacteur en chef de la revue Notre Histoire, nous invite à les visiter pour en découvrir les techniques de construction et les beautés secrètes.

Tombouctou : mythe et réalité

Lorsque René Caillié arriva à Tombouctou en 1828, il n'était pas le premier Européen à y entrer, mais il fut le premier à en sortir vivant, après y avoir séjourné treize jours, en se faisant passer pour un Égyptien musulman. Sa découverte ne fut pas à la mesure de ses rêves : « Tombouctou n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons de terre mal construites. Cependant il y a je ne sais quoi d'imposant à voir une si grande ville élevée au milieu des sables. » Aux yeux des Occidentaux nourris de très anciens témoignages et de légendes, Tombouctou passait pour une cité merveilleuse, une sorte de capitale des Mille et Une Nuits dressée à la limite du Sahara. Cette image se nourrissait de récits fabuleux. Ainsi, lorsqu'en 1324 Kankan Moussa, qui régnait sur un vaste empire, se rendit à La Mecque, il distribua des cadeaux à profusion, laissant tant d'or à La Mecque que le cours du métal chuta durant vingt ans ! Il passa par Le Caire, où des marchands vénitiens, impressionnés par ses largesses, répandirent dans toute l'Europe le bruit de la richesse de son empire et de sa capitale.

Loin des côtes et interdite aux Occidentaux, Tombouctou n'en devint que plus fascinante. Or, dès le XVe siècle, les Portugais portèrent un coup fatal au commerce saharien en créant des routes maritimes qui mettaient directement l'Europe au contact des ports africains : l'or et les esclaves n'avaient ainsi plus besoin de traverser le Sahara en transitant par la boucle du Niger. À la fin du XVIe siècle, les Marocains s'emparèrent de l'empire soudanais et, jusqu'en 1620, ils désignèrent le pacha de Tombouctou. Maintes fois pillée, la ville perdit son rayonnement religieux et intellectuel, alors que des royaumes éphémères, dont la mémoire est encore chantée par les griots, se créaient puis disparaissaient dans l'ensemble du Soudan, lequel s'étendait alors à travers toute l'Afrique intertropicale, allant de l'actuel Soudan proprement dit au Sénégal. Tout au long du XIXe siècle, les guerres se poursuivirent jusqu'à ce que les Français, au terme d'une difficile conquête qui dura de 1857 à 1893, finissent par créer le Soudan français, le futur Mali.

Une architecture originale, dite « soudanaise »

Lorsque les voyageurs – ou les armées – arrivaient du Sahel, ils voyaient se dresser des remparts imposants qui protégeaient des villes hérissées de tours et de pieux. En effet, chaque cité s'était entourée de murailles, les tata, qui, non seulement défendaient leurs habitants, mais aussi manifestaient ostensiblement la force des empereurs qui les avaient bâties et en avaient fait des centres politiques. Ces remparts furent démantelés par les Français, ou bien se sont dégradés par manque d'entretien, ayant perdu toute utilité. Ils étaient en effet bâtis en terre, comme quasiment toutes les constructions, avant que les Occidentaux n'introduisent leurs techniques et matériaux. L'emploi de cette terre peu chère, omniprésente et facile à travailler, apporte la chaleur de ses couleurs ainsi que la douceur de ses formes façonnées à la main, caractérisant une architecture originale. Le banco, terre argileuse mêlée d'eau et longuement foulée au pied, est parfois « enrichi » de paille de mil ou de riz, voire, à Tombouctou, de pierre tendre. Les briques, à l'origine façonnées à la main en boules, en cylindres ou en cônes, furent ensuite fabriquées dans des moules de bois rectangulaires.

Épais de soixante à quatre-vingts centimètres à la base, les murs diminuent logiquement d'épaisseur pour ne plus mesurer qu'une quarantaine de centimètres au sommet de l'édifice. Des murs encore plus épais permettent, dans les plus grandes villes, de monter deux étages au-dessus du rez-de-chaussée. Il faut naturellement les protéger d'un enduit à base de terre mêlée à divers ingrédients : bouse de vache, argile spéciale, beurre végétal… Mais ces crépis doivent être régulièrement entretenus, car les quelques pluies, les vents ou la chaleur suffisent à les dégrader ; après deux années d'abandon, des constructions qui avaient résisté durant des siècles sont en ruine. Comme le bois d'œuvre a toujours été rare, les plafonds ne peuvent être soutenus par de puissantes poutres. Oblongues ou trapézoïdales, les pièces ne sont jamais larges. Elles sont couvertes de troncs de rônier ou de palmier, des branchages ou des lattes comblant les interstices. De l'argile mêlée, comme le crépi, à divers ingrédients afin d'améliorer son étanchéité et de l'empêcher de se rétracter, couvre ces supports. Elle forme le sol des pièces de l'étage ou de la terrasse et, pour éviter que de la terre ne tombe dans les pièces inférieures, des nattes sont parfois étendues sous l'argile.

Un escalier raide dessert les étages et le toit. À la saison chaude, dès que le soleil s'est couché et que la terre s'est refroidie, les familles se retrouvent sur les terrasses pour bavarder, voire y passer la nuit, car il y a toujours plus d'air que dans les chambres. Pourtant, la terre assure une sorte de climatisation naturelle, d'autant que les ouvertures sont rares : une porte et quelques petites fenêtres protégées de volets ajourés dans les pièces principales évitent l'intrusion de la chaleur, de la lumière et des courants d'air – ce qui contribue également à la solidité de la construction. Plus ou moins régulièrement enfoncés dans la terre, des pieux hérissent les murs. Ils ne jouent pas seulement un rôle décoratif : ils servent de boutisses, assurant la cohésion des murs dans lesquels ils sont fichés. Ils permettent également de ravaler les façades sans avoir à poser de lourds échafaudages. Symboliquement, ils servent aussi à écarter les mauvais esprits.

Les bâtiments s'organisent autour d'une ou de plusieurs cours : dans les grandes maisons de Tombouctou où la ségrégation entre les sexes reste forte, l'une d'elles est réservée aux hommes. Une partie de la cour principale est abritée du soleil par un auvent sous lequel les femmes se livrent à des activités ménagères, parmi leurs enfants et de petits animaux. Salle d'eau et toilettes se trouvent à l'étage ; l'eau y est montée dans des jarres, les canaris, et l'écoulement s'effectue par des tuyaux qui descendent en façade, largement saillants à Djenné, par exemple. Si les façades donnant sur la cour sont peu décorées, celles en contact avec la rue doivent en revanche témoigner de la prospérité de la famille, avec leur grosse porte cloutée décorée de ferronneries, leurs fenêtres pourvues de volets de bois. De puissants contreforts et, parfois, des bandeaux rythment le décor ; tout en haut, des créneaux arrondis entourent les terrasses, où de petites ouvertures permettent, du haut de la maison, de suivre ce qui se passe dans la rue.

Les « villes de banco » issues de traditions séculaires

Les maîtres d'œuvre de Djenné étaient renommés au loin. Dans un premier temps esclaves, ils formèrent ensuite une confrérie, et se transmettaient leur savoir de père en fils. Ils adaptaient leur technique aux habitudes locales, mais toutes les « villes de banco » ont un air de famille, car leurs bâtisseurs suivent des traditions séculaires, voire millénaires. Les villes se développèrent harmonieusement, et comme elles étaient bâties avec l'argile extraite dans leurs environs, elles semblaient se confondre avec la terre d'où elles avaient poussé. Pour ceux qui arrivaient de la steppe, elles ressemblaient à des montagnes de terre d'où surgissait un bâtiment plus prestigieux, la grande mosquée, construite selon les mêmes principes que les maisons, avec du banco donc. Mais les larges dimensions du toit y imposèrent la construction de murs parallèles, percés d'ouvertures qui peuvent passer pour des arcs en raison de leur forme en ogive ou en fer à cheval. La lumière ne pénètre que par les portes, car aucune fenêtre ne donne sur l'extérieur. Il règne donc dans le sanctuaire une pénombre propice à la méditation.

Djenné serait la plus ancienne des cités soudanaises. Mais les recherches archéologiques n'ont jamais été systématiques ; de plus, la nature des matériaux – la terre et le bois – ainsi que le climat ou les caprices du fleuve, près duquel les premiers centres durent apparaître, ont fait disparaître bien des vestiges. Ainsi, à quelques kilomètres au sud de Djenné a été retrouvée Jenne-Jenno, grande cité dont les origines remontent au IIIe siècle avant notre ère. Elle était déjà bâtie sur une île du Bani, un affluent du Niger. Cette situation lui assurait, au moins en période de hautes eaux, une bonne défense, car elle l'isolait des assaillants, et offrait surtout en toute saison de nombreuses facilités pour les bateaux qui assuraient le commerce fluvial. Les barques de Djenné, mesurant jusqu'à vingt mètres et pesant jusqu'à trente tonnes, naviguaient au loin, reliant les grands commerçants de cette ville à leurs comptoirs, notamment à ceux de Tombouctou. Ce point de rupture de charge dut cependant avoir moins d'importance que Djenné : « C'est à cause de la ville bénie de Djenné que les caravanes affluent à Tombouctou de tous les points de l'horizon », note un voyageur au XIIIe siècle.

Rayonnement de Djenné et Tombouctou

La ville actuelle de Djenné remonterait au VIIIe siècle de notre ère. Elle ne compte plus que six à huit mille habitants – des Peul, des Bambara, des Bozo – dix fois moins que par le passé : il est toujours difficile d'évaluer une population qui put être, pour certains, vingt fois plus nombreuse. De sa puissance ne reste qu'une mosquée imposante qui date de 1906, époque à laquelle l'administrateur français la fit reconstruire dans un style soudanais si typique qu'elle en est devenue le plus bel exemple. Sa grande taille vient de ce qu'elle devait accueillir toute la population masculine – une cour est toutefois réservée aux femmes – de la ville et des environs lors des fêtes principales. Le toit de cette mosquée du vendredi – mosquée Diamiou – repose sur cent colonnes. Elle succède à maints sanctuaires qui symbolisaient le rayonnement religieux de la capitale, à quelque cinq cents kilomètres de l'autre centre intellectuel, Tombouctou. Au début du XIXe siècle, Djenné comptait des dizaines d'autres mosquées dont les marabouts étaient vénérés à l'égal du Prophète ; elles se faisaient une telle guerre qu'en 1830 le cheik Amadou intervint autoritairement.

« Le sel vient du nord, l'or vient du sud, l'argent vient du pays des Blancs. Mais les paroles de Dieu, les choses savantes, les historiens et les contes jolis, on ne les trouve qu'à Tombouctou. », disait-on autrefois. Que reste-t-il de ce rayonnement ? Si René Caillié remarquait : « Les rues de Tombouctou sont propres et assez larges pour y faire passer trois cavaliers de front », ce n'est plus vraiment un titre de gloire ; les rues de sable sont entourées de sobres façades de banco percées de rares ouvertures : quelques fenêtres, une porte de bois renforcée de gros clous… Des femmes en boubou reviennent chez elles avec des provisions, alors que les hommes, en gandoura bleu pastel, palabrent. À sept kilomètres de là, sur le Niger, le port de Kabara ne connaît pas d'activité plus forte. Les marchandises sont entreposées sur la berge entre les pirogues : de la poterie, de plus en plus remplacée par le plastique, des tas de bois, des sacs de riz et de mil…

Tombouctou aurait été fondée par les Touareg au XIe-XIIe siècle autour de la mosquée Jinguereber, mais il est probable qu'une autre cité l'ait précédée, car le site se trouve au débouché de la plus importante route commerciale saharienne, où dromadaires et pirogues se rencontraient. Elle recevait le sel de Taoudenit, des dattes, des esclaves, de l'or ; la pêche, l'élevage du bétail et l'agriculture ont également assuré la prospérité de la région. Mais l'importance de la ville vint tout autant de son rayonnement intellectuel : lorsqu'au XIVe siècle Kankan Moussa revint de son pèlerinage à La Mecque, il ramena avec lui, sur les bords du Niger, des savants, des commerçants, des juristes. Au temps de sa splendeur, l'université de la vieille mosquée Sankoré comptait vingt mille étudiants, et diffusait l'islam dans toute l'Afrique centrale. La ville déclina dès la fin du XVIe siècle.

Confrontées à la misère, au béton et à la tôle, les « villes de banco » perdent peu à peu de leur beauté, et seules quelques grandes mosquées et maisons prestigieuses témoignent de la beauté de l'architecture soudanaise. Le banco est de moins en moins utilisé et les plus vieux murs retournent lentement à leur état initial : la terre.

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt

par Adriana Evangelizt publié dans : Villes Mythiques
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Mercredi 31 janvier 2007

Les Dogons, peuple premier vivant au Mali... à noter que leur tradition ressemble à celle de la Genèse mais avec, bien sûr, quelques variantes. Ceci confirme bien que nous sommes tous issus du même moule... 

Les Dogons, culte des ancêtres et danses des masques

par Daniel Elouard

Ancien rédacteur en chef des revues Ulysse et Notre Histoire

 


De la cérémonie de levée du deuil à la fête du Sigui, du manga, paradis où l'eau ne manque jamais, au culte du Lébé, la vie des Dogons est toute entière dominée par l'autorité des anciens et s'organise dans une relation sacrée qui englobe espace familier et nature hostile, passé et fécondité. Daniel Elouard, rédacteur en chef de la revue Notre Histoire, pose ici la question de l'avenir de ce peuple original et de la survie de ses traditions.


Chants et danses rituels

Monsé, le grand chasseur est mort, et les Dogons, en son honneur, dansent pour que le monde se perpétue. Marcel Griaule, un ethnologue qui vécut longtemps parmi eux jusqu'à sa mort en 1956, parle de la danse des morts :

« Partis dans leurs vêtements de paysans, arrachés par les épineux, effrangés par l'usage, ils revenaient éclatants dans la brousse terne, casqués et muselés de coiffes et de visages du monde des morts, ceinturés de la jupe écarlate, symbole du soleil. Sur la grande place d'Ogol-du-Bas, ils se lançaient par petites files de même costume, chasse-mouches ou vannerie colorée en main, exécutant leurs figures propres ou les danses générales, rythmées sur les tambours et les cloches de fer, au milieu des poussières, encouragés par des chants en langue vulgaire et les déclamations de la langue sacrée :

Versez des larmes pour mon père mort !
L'eau tombe, tombe de mes yeux !

Et sur la terrasse mortuaire où ils accédaient par les encoches des troncs servant d'échelles, ils piétinaient dans l'étroit espace, entrecroisaient leurs silhouettes rouges et noires, tandis que la veuve, torse nu, bras levés, psalmodiait dans la ruelle, les yeux humides :

La colonne de fourmis est montée sur la terrasse
La colonne de fourmis a ruiné la maison
Est montée sur la terrasse
Ce sont les fourmis qui ont ruiné la maison du père

Elle rappelait par allusion voilée et licite la danse du chacal, fils de Dieu, qui s'était vêtu des fibres prises à sa mère transformée en fourmi et qui avait tracé, sur la terrasse mythique, la première table de divination. »

Au cours de la grande cérémonie de levée du deuil, le dama, les âmes des morts sont libérées et peuvent entreprendre leur route vers leur paradis, le manga, où poussent en abondance baobabs et champs de mil, et où les rochers sont toujours entourés d'eau. Des masques, tous plus étonnants les uns que les autres, envahissent le village et pendant plusieurs jours, se succèdent chants et danses rituelles. Les ancêtres morts jouent un rôle fondamental : ils peuvent ou non intervenir parmi les vivants et de nombreuses cérémonies visent à se les concilier, par exemple pour favoriser les récoltes. Mort et vie restent donc toujours intimement liés et chaque famille possède les statuettes de ses ancêtres qui accueillent leur force vitale – nyama – nourrie grâce aux sacrifices offerts sur l'autel domestique. L'autorité des Anciens, bien vivants eux, est incontestable : le patriarche préside à de nombreuses cérémonies, conseille ceux qui viennent le voir, prend des décisions… Lorsqu'il s'absente, il est symboliquement remplacé par une grosse tortue.

Cultures et marchés

Les Dogons vivent de la culture du mil, du sorgho, du fonio, du riz, d'autres légumes – haricots notamment –, de fruits, voire de l'élevage du petit bétail. Mais les lopins sont minuscules, la terre arable rare, nécessite parfois une échelle pour y accéder ! S'ajoute à cela le problème de l'eau, car les pluies qui tombent, les bonnes années, de juin à septembre ne suffisent pas à alimenter l'agriculture. Les paysans doivent donc apporter à leurs parcelles de l'eau dans des canaris, des pots de terre, et il l'aspertion se fait au moyen de calebasses. Malgré la rotation des cultures et l'apport de fumier, les rendements sont faibles et ne suffisent pas toujours à nourrir des familles nombreuses. Grâce à la construction du barrage de Gona, qui contient deux millions de mètres cubes d'eau, il a été possible de développer la culture d'oignons, la seule production importante que les Dogons peuvent vendre.

Mais les actions humanitaires trouvent leur limite dans la survie des traditions de ce peuple original : en effet, une électrification brutale par exemple, avec les appareils électriques qui en découlent, ou bien la construction d'un réseau routier moderne modifieraient irréversiblement le mode de vie et les mentalités. Pour le moment, les habitants des divers villages n'ont que des contacts limités avec le monde extérieur. Lors des marchés, ils se retrouvent entre eux et n'entrent en contact qu'avec des peuples voisins bien connus, comme les colporteurs dioulas. Le tourisme strictement encadré ne joue pas encore de rôle déterminant. Lors de ces marchés qui se déroulent une fois par semaine – la semaine dogon s'étend sur cinq jours – dans chaque village à tour de rôle, il s'agit moins de vendre ou d'acheter une poignée de légumes, un quartier de viande, quelques beignets ou des poissons, que de se retrouver, d'échanger des nouvelles ou de boire de la bière de mil.

Un urbanisme caractéristique

Les villages dogons de la « montagne » sont bâtis là où rien ne peut pousser, sur le rocher du plateau ou dans les éboulis de la falaise, comportant parfois des parties troglodytiques. Ils sont bâtis de pierre, de banco (pisé), de bois et comportent une multitude de lieux sacrés, d'autels, d'espaces réservés, de pierres dressées... Ils s'organisent autour de la place du toguna, une construction basse au toit couvert de branches dans laquelle se réunissent les hommes pour prendre des décisions, ou tout simplement pour palabrer. Des ruelles étroites, des escaliers ou des raidillons desservent les concessions – le nom donné à ces îlots – occupées chacune par une famille. Les maisons « ordinaires » se composent de plusieurs pièces rectangulaires sans fenêtres, qui donnent sur une cour où se retrouvent les enfants, le bétail, les volailles, les femmes préparant les repas.

Le ginna, maison décorée d'alvéoles figurant les lignages des ancêtres, se trouve au cœur de chaque concession. La silhouette des greniers carrés ou circulaires coiffés d'un chapeau de paille pointu caractérise les villages dogons. Afin de se protéger des animaux, ils sont construits en hauteur sur des piles de pierre et l'on n'y accède que par une échelle, bilu, qui donne sur une ouverture de bois sculpté. À l'écart des autres habitations, une maison ronde accueille les femmes lors de leurs menstruations, car elles sont alors considérées comme impures. Cette maison est parfois double, une partie étant réservée aux femmes Dogons, une autre à celles des « castes », c'est-à-dire aux épouses des tanneurs, des forgerons dont les familles ne se mêlent pas à celles des Dogons dont elles ne suivent pas tous les rites. Ces gens des castes qui ne vivent généralement pas de l'agriculture, habitent d'ailleurs un peu à l'écart du village.

Le Hogon, roi-prêtre vénéré

Avec quelque deux cent cinquante mille personnes, les Dogons forment un vingtième de la population du Mali et parviennent à préserver leur spécificité. La conquête française du Mali, dans les années 1920, rencontra leur violente résistance, mais ils furent vaincus ; certains participèrent à d'autres campagnes françaises, et tous subirent plus ou moins l'influence de la nouvelle administration qui accorda plus de pouvoirs aux chefs de village qu'aux Hogon dont le rôle devint plus religieux que politique. Il reste cependant un personnage tout puissant et le Hogon de la tribu des Arou est une sorte de roi-prêtre pour tout le peuple. Les Hogon sont attachés au culte du Lébé, l'ancêtre mythique dont le masque évoque le grand serpent. Lors de leur investiture, ils quittent leur statut de mortel, devenant des créatures surnaturelles. Plus rien ne doit les souiller et les Hogon vivent reclus dans leur case, vénérés mais entourés d'interdits.

Origines historiques…

Ce désir de conserver la mémoire des premiers ancêtres anime toute l'histoire des Dogons, mais leur origine reste controversée. Une seule chose est sûre : ils n'habitent pas la falaise depuis des temps immémoriaux, et lorsqu'ils s'y sont installés, au début du XIVe siècle de notre ère, ils ont chassé vers la plaine ses habitants, les Tellem, le « petit peuple rouge », qui a laissé dans les cavernes quelques vestiges. Pour certains, les