Adieu, adieu, chères créatures volantes...

Publié le par Adriana Evangelizt

Adieu, adieu, chères créatures volantes ...

et adieu à une myriade d’autres espèces

que l’humanité fait disparaître

par Sarah DeWeedt
traduit de WorldWatch

En avril 2004, un certain David Luneau, professeur d’informatique et d’électronique, traverse en canoë une forêt marécageuse dans l’est de l’Arkansas. Avec sa caméra vidéo, il y filme un oiseau de la taille d’une corneille, perché sur le tronc d’un tupélo, qui s’envole à son approche dans les ramures. Le passage est bref et les images sont tremblées, mais on y voit néanmoins que l’oiseau avait de grandes taches blanches sur les arêtes antérieures des ailes et une bande blanche en forme de V sur le dos - des caractéristiques distinctives du pic à bec ivoire, une espèce d’oiseau vue pour la dernière fois aux Etats-Unis il y a 60 ans et dont on craint fortement qu’elle n’ait disparu.

Depuis, de nombreux groupes de chercheurs ont été envoyés dans cette parcelle afin qu’ils la passent au peigne fin, et trouvent des éléments mettant en évidence l’existence de l’oiseau. Les scientifiques ont examiné la vidéo image par image, et débattu la présence d’un pic à bec ivoire ou simplement d’un grand pic, un oiseau plus commun qui lui ressemble. Cette créature perdue est-elle vraiment réapparue aux yeux des hommes après six décennies - ou l’oiseau n’est-il que l’expression d’un désir confondu avec la réalité ? A en croire Stuart Pimm, de l’Université Duke, une chose est certaine : « S’il survit encore, cet oiseau doit se sentir bien seul. »

Sauf que, si on regarde les choses autrement, il ne manque pas de compagnie : les espèces disparues, ou en passe de l’être, sont de plus en plus communes du fait des activités humaines. Celles-ci les conduisent à l’extinction 1000 fois plus rapidement que le rythme naturel, d’après le Global Biodiversity Outlook 2 (Perspectives mondiales en matière de diversité biologique) qui vient tout juste de paraître. Le rapport fait écho à L’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire, publiée par l’ONU l’année dernière, et affirme qu’une « sixième extinction massive » est en route et qu’il s’agit de la plus sérieuse disparition d’espèces depuis celle qui a vu disparaître les dinosaures il y a 65 millions d’années.

Des affirmations aussi terribles ont amené des sceptiques à s’exprimer. Journalistes et économistes avant tout, ils fondent leur argumentation sur le fait que comme personne ne sait le nombre exact d’espèces qui peuplent notre planète, comment peut-on affirmer savoir leur rythme d’extinction ? Les taxonomistes ont nommé et décrit approximativement 1,5 millions d’espèces, mais ils estiment qu’au total, elles sont en réalité entre 5 et plus de 15 millions. Une estimation intermédiaire souvent citée établit ce chiffre à 7 millions d’espèces, sans qu’il soit pour autant universellement accepté.

Selon Pimm, du fait de cette incertitude, le but devrait être de calculer simplement un taux d’extinction relatif plutôt qu’un chiffre absolu des espèces qui disparaissent. Pimm et un groupe de collègues ont pour la première fois présenté ces idées dans le magazine scientifique Science en 1995 et cette approche est devenue depuis lors la plus communément acceptée.

Seules quelques-unes des 1,5 millions d’espèces identifiés sont assez connues pour qu’une évaluation de leur santé puisse être faite ; nous ne devons notre connaissance de plusieurs espèces qu’à quelques spécimens uniques cachés quelque part dans des salles de musées poussiéreux. Dès lors, pour avancer quelque chose de significatif sur le rythme des disparitions, il est nécessaire de choisir un groupe bien connu d’organismes et de le traiter comme un échantillon représentatif de la totalité des espèces. Heureusement pour Pimm, qui est ornithologue, les oiseaux représentent un bon groupe témoin. Bien qu’il y ait encore des découvertes occasionnelles, le nombre d’espèces d’oiseaux, lesquelles d’entre elles disparaissent, et quand, sont des données dans l’ensemble bien connues. Et, ajoute-t-il, le fait qu’il n’y ait que 10’000 espèces d’oiseaux dans le monde simplifie grandement l’arithmétique en question.

Environ 130 espèces d’oiseaux ont disparu dans le monde depuis un siècle. Selon Pimm, il s’agit là d’un chiffre assez fiable : « Nous possédons des corps et des noms », explique-t-il. Il y a le grand pingouin, par exemple, conduit à l’extinction au 19e siècle par des chasseurs pour ses plumages, sa viande et son huile. Il y a le lana’i hookbill, disparu au début des années 1900 lorsque son habitat a été détruit pour laisser place aux plantations de pamplemousses, et en Nouvelle Zélande, le troglodyte des halliers, un oiseau qui nichait à terre, devenu une proie facile pour les rats introduits sur l’île et vu pour la dernière fois en 1972. Le rythme d’extinction des oiseaux est approximativement de 1 pour 10’000 espèces par année, ou 100 espèces par million d’espèces par année depuis le milieu du 19e siècle. Bien entendu, l’extinction est une évolution naturelle ; aucune espèce ne se perpétue à jamais. La véritable question est de savoir comment le rythme d’extinction actuel se compare au rythme normal d’apparition et de disparition des espèces (le taux historique).

L’historique de fond

Pour déterminer le taux historique d’extinction, les scientifiques ont étudié les enregistrements fossiles et le matériel génétique, c’est-à-dire l’ADN, qui enregistre les petits changements observables dans sa séquence lorsqu’ils sont copiés et transmis d’une génération à l’autre. Comme ces petites erreurs de copie se produisent à un rythme connu, elles peuvent nous servir d’« horloges moléculaires » et nous aident à connaître depuis combien de temps des espèces proches ont divergé, ou à retracer d’autres aspects de l’histoire des espèces. Ces données objectives suggèrent que dans des circonstances normales, les espèces survivent entre 1 et 10 millions d’années. Si les espèces vivent de manière générale 1 million d’années, nous devrions observer une extinction par espèce chaque million d’années, soit une extinction par million d’espèces par année. Et Pimm d’expliquer : « Ce qu’on peut en déduire, c’est que le rythme d’extinction des oiseaux est cent fois plus important que ce qu’il devrait être. »

Dans leur publication de 1995, Pimm et ses collègues ont également fait des analyses semblables sur les mammifères, les reptiles, les grenouilles et les crapauds, ainsi que sur les mollusques d’eau douce (divisant le nombre de disparitions observées au cours du siècle passé par le nombre total d’espèces connues dans chacun de ces groupes) pour arriver à des résultats semblables : les rythmes d’extinction actuels sont de deux ordres de magnitude au-dessus de la normale. Mais le nombre des espèces touchées risque d’être plus élevé puisque les espèces ne disparaissent en général pas aussitôt que leurs habitats ont été détruits, que des nouveaux prédateurs apparaissent, ou que l’écosystème dans lequel ils vivent est menacé. Ils peuvent en fait se maintenir durant des décennies avant de disparaître à jamais.

La destruction de leur habitat est une cause importante de la disparition d’espèces et s’est accélérée rapidement au cours de ces dernières années, particulièrement dans les régions du monde riches par le nombre d’espèces qu’elles hébergent - on estime ainsi que la moitié de la forêt tropicale humide a été perdue, pour l’essentiel depuis 50 ans. Il est donc probable que de nombreuses extinctions n’ont pas encore eu le temps de se produire. Cela signifie que le nombre d’espèces menacées ou en voie de disparition (celles qui, sans une intervention humaine pour les sauver, disparaîtront probablement au cours de prochaines décennies) illustre sans doute mieux l’étendue probable des dégâts que le seul nombre des extinctions récentes.

L’Union mondiale pour la nature (de son nom complet Union internationale pour la conservation de la nature, UICN) dresse une liste de oiseaux menacés, qui compte aujourd’hui 1’213 espèces, soit approximativement 12% des espèces aviaires. « Cela signifie que d’ici la fin du siècle, nous pouvons prévoir qu’un millier d’espèces d’oiseaux pourraient disparaître », affirme Pimm. Cela représenterait 10 extinctions pour 10’000 espèces par année, soit 1’000 fois le rythme naturel des disparitions. Les chiffres pour d’autres groupes bien connus sont similaires, ou même plus alarmants : 20% des espèces de mammifères dans le monde apparaissent sur la liste rouge des espèces menacées de l’UICN.

Les scientifiques ne sont pas tous d’accord sur le fait que l’accroissement par cent ou par mille du rythme des extinctions parmi les oiseaux, et d’autres groupes bien connus, permette de conclure que toute une série d’espèces disparaissent au même rythme. « Il y a tellement de différences entre les groupes d’espèces, les taxons, ou même au sein d’un seul, quant à la manière de réagir aux forces qui causent l’extinction... », souligne Daniel Simberloff, un écologue de l’Université du Tennesse à Knoxville. Le modèle que nous observons chez les oiseaux, qui représentent seulement 0,6% des espèces connues, s’applique-t-il nécessairement aux insectes, qui eux en représentent 54% ?

Pimm et Simberloff ont été collègues à l’Université du Tennessee et connaissent bien leurs travaux respectifs. Pimm aime à dire sur le ton de la plaisanterie que l’une des recherches fondamentales de Simberloff est de « mettre en lumière les erreurs de Stuart Pimm ». Ce que Simberloff confirme : « Il existe en effet de nombreux scientifiques crédibles qui n’aiment pas les méthodes d’extrapolation et qui contredisent volontiers certains de ses aspects. »

Mais au sein de la communauté scientifique, le débat sur l’extinction porte plutôt sur des détails, comme sur le degré approprié de l’extrapolation, que sur la vision d’ensemble. « Je ne connais pas de scientifiques de l’environnement crédibles qui ne pensent pas que le rythme des extinctions s’accélère », déclare Simberloff. Pour lui, les taux d’extinction parmi les oiseaux et d’autres groupes connus sont des preuves suffisantes qu’il y a bien une crise de la biodiversité - quelle que soit l’extrapolation que l’on fasse de ce modèle en ce qui concerne d’autres catégories d’espèces.

Par ailleurs, alors que les chercheurs ont entrepris d’étudier de plus près ces autres catégories d’espèces, tous les indices donnent à penser que leur situation est tout aussi inquiétante, sinon pire que ne l’indique l’étude des oiseaux ou des mammifères. D’après une étude de l’ONG Nature Conservancy, en Amérique du Nord, les libellules et les coléoptères sont plus menacés que ne le sont les oiseaux. Selon Callum Roberts, un biologiste spécialiste de la protection des océans à l’Université de York au Royaume-Uni, en mer, où de nombreux scientifiques ont longtemps pu croire que les espèces seraient relativement protégées des risques d’extinction, plus de 40% des espèces de la sous-famille des mérous repondent aux critères fixés par l’UICN pour l’établissement de la liste des espèces en danger. Par ailleurs, la plupart des espèces marines n’ont pour l’heure pas été évaluées.

Dans une étude comparant l’évolution des populations parmi les papillons, les oiseaux, et les plantes en Grande-Bretagne, un groupe d’écologistes dirigé par Jeremy Thomas, du Conseil national de recherche pour l’environnement à Dorchester, a établi que les papillons ont payé leur plus lourd tribut au cours des dernières décennies. 71% des espèces de papillon ont connu un déclin au cours de l’étude, comparé à 54% des oiseaux et à 28% des plantes. Les analyses du groupe sur d’autres types d’insectes, bien que moins détaillées, présentaient des modèles semblables.

Leur étude impliquait plus de 20’000 volontaires qui ont collecté plus de 15 millions d’observations d’espèces - cette énorme dépense d’énergie n’a servi à analyser que quelques groupes d’organismes sur une île relativement petite et pauvre en espèces, avec un biotope bien caractérisé, ce qui constitue une bonne illustration de la nécessité de procéder par échantillons, une étude qui illustre bien pourquoi la méthode de l’échantillonnage est nécessaire et pourquoi elle le sera probablement toujours. Il est presque inconcevable que le statut précis de chaque espèce sur Terre puisse être connu, et il faut que des personnes sensées disent à un moment que ce qui est connu suffit.

Il faut admettre que ce que nous savons sont encore des détails tissés dans une tapisserie beaucoup plus vaste et encore en grande partie mystérieuse. De nombreuses catégories plus importantes d’organismes échappent encore en partie à notre connaissance, de même que les environnements présentant la plus grande diversité d’espèces demeurent relativement inexplorés. On pense par exemple que les forêts tropicales humides contiennent la moitié des espèces de notre planète, et si c’est bien le cas, on estime que seul une espèce sur vingt y habitant a été répertoriée.

Cependant, deux éléments d’information concernant ces environnements sont disponibles. Tout d’abord, il est souvent possible de déterminer quelle proportion d’un habitat a été détruite, par des investigations en forêt ou par des photos prises depuis un satellite. Deuxièmement, on sait que des habitats plus importants peuvent supporter davantage d’espèces, et que des zones plus restreintes contiennent non seulement un nombre moins important de créatures mais également moins d’espèces - un principe appelé la relation « espèces - superficie ». Mais de manière plus précise, une zone d’habitat dont la superficie est de la moitié de celle d’une autre zone n’est pas hôte de la moitié des espèces de la zone plus importante, mais d’approximativement 85% des espèces. C’est ainsi que Pimm et de nombreux autres écologistes pensent que les 50% de la forêt humide perdus à ce jour devrait mener à l’extinction de 15% des espèces provenant des forêts tropicales et non de 50%.

Alors que la destruction des habitats se poursuit, les scientifiques utilisent également la relation espèces - superficie pour prévoir les extinctions futures. Président du Jardin botanique du Missouri, Peter Raven estime que les forêts tropicales humides seront réduites à approximativement 5% de leur étendue d’origine d’ici le milieu du siècle. Selon la relation espèces - superficie, plus de la moitié des espèces s’y trouvant seraient ainsi conduites à l’extinction. Raven affirme : « Si vous ajoutez à cela la destruction des habitats dans les régions tempérées, vous arrivez à des extinctions allant de la moitié au tiers des espèces dans le monde au cours du siècle. » Ou du moins en prend-on la voie. Travaillant sur des calculs semblables pour les bancs de coraux, Callum Roberts relève : « La relation espèces - superficie suggère que, suite aux destructions d’habitats, les espèces marines seront détruites presque aussi rapidement que les espèces terrestres. »

Toutes les espèces ne sont vulnérables au même degré face aux menaces écologiques. Pour Pimm, « il est plus facile de détruire une espèce confinée dans un territoire limité qu’une espèce jouissant d’une présence étendue », tout simplement parce qu’il est plus facile de détruire dans son entier la région où elle vit. En fait, une forte proportion des espèces vit sur une étendue limitée et les espèces ne sont pas réparties de manière égale sur la planète. Pour des raisons que les scientifiques débattent toujours, elles sont rassemblées dans des endroits particuliers dont la majorité se trouvent sous les tropiques.

Comme l’a souligné l’écologiste britannique Norman Myers, la destruction d’habitats dans ces régions pourrait être particulièrement dévastatrice. Myers est à l’origine du concept des « régions névralgiques de la biodiversité » (biodiversity hotspots) et au cours de l’année 2000, avec les apports des scientifiques travaillant pour Conservation International, il a défini 25 régions névralgiques couvrant 1,4% des régions émergées de la planète. Les régions névralgiques incluent 15 forêts tropicales, mais également des endroits comme le bassin de la Méditerranée et la Région florale du Cap à la pointe sud de l’Afrique. Détruire ces régions pourrait éliminer 44% des espèces de plantes ainsi que 35% des oiseaux, des mammifères, des reptiles et des amphibiens.

Dans une analyse semblable de l’environnement des bancs de coraux, des zones parmi les plus riches des océans, Roberts et un groupe de collègues ont identifié 10 zones marines névralgiques avec une très forte biodiversité, des zones représentant uniquement 0,012% des océans mais abritant une grande proportion d’espèces dont l’habitat est restreint. Par ailleurs, depuis que cette analyse a été publiée en 2002, les chercheurs ont rassemblé les preuves d’une biodiversité riche et imprévue dans d’autres parties océaniques dont les monts sous-marins en eaux profondes et les massifs coralliens en eaux froides, détruits à un rythme accéléré par les chalutiers industriels. Selon Roberts, « les habitats y sont détruits tout aussi efficacement que par la coupe à blanc de n’importe quelle forêt en Amazonie ».

Certains scientifiques se sont opposé à l’usage de la relation espèces - superficie, en invoquant qu’il s’agit là d’un outil ne servant qu’à prévoir le nombre total d’espèces que vous trouverez dans une région si vous dressez l’inventaire d’un échantillon - mais inutilisable pour prédire le nombre d’espèces qui seront perdues lors de la destruction d’une portion de l’habitat. En d’autres mots, vous pouvez utiliser l’équation pour faire des prédictions en allant d’une petite surface vers une surface plus grande, mais non l’inverse.

Pourtant dans un certain nombre d’environnements différents de par le monde, les chercheurs ont constaté que les prédictions sur les pertes d’espèces s’appuyant sur la relation espèces - superficie correspondent très souvent à la réalité. Par exemple, dans les forêts de l’est des Etats-Unis, réduites de 50% au moment où elles couvraient leur plus petite surface (1870), la relation espèces - superficie prévoit une perte de 15% des espèces. Selon Stuart Pimm et Robert Askins, dans la réalité, parmi 28 espèces dont l’aire d’habitation est limitée à cette forêt, 4 espèces (soit 14,3%) ont disparu, et une cinquième était gravement menacée de disparition en 1995. (Une des espèces était le pic à bec ivoire, ce qui fait que dans le meilleur des scénarios, nous aurions maintenant 3 espèces disparues pour 2 en danger). De façon similaire, dans les forêts tropicales comme la forêt atlantique au Brésil et les chaînes de montagne en Indonésie et aux Philippines, où la déforestation est plus récente, la relation espèces - superficie prédit ou sous-estime le nombre d’espèces d’oiseaux menacées - sous-estimation logique, selon Pimm, car dans de nombreuses zones, d’autres menaces, comme les espèces envahissantes et la chasse excessive, contribuent également à la mise en péril des espèces.

Or Simberloff maintient que ces chiffres devraient être considérés avec circonspection si ce n’est méfiance, sous prétexte que la relation espèces - superficie est un outil qui manque de précision. Une perte importante d’habitat va certes mener à des pertes substantielles d’espèces, mais il existe d’autres facteurs que la superficie qui influencent le nombre d’espèces vivant à certains endroits, et la relation espèces - superficie ne nous renseigne pas sur le rythme auquel les espèces vont disparaître. Et d’insister : « Tout ce que les analyses peuvent dire, c’est qu’à un moment dans l’avenir, il va y avoir moins d’espèces. »

« C’est la question du verre à moitié vide et du verre à moitié plein ! » rétorque Pimm. Même si ces analyses n’établissent pas un nombre précis des espèces menacées d’extinction, elles permettent d’avoir une estimation assez fiable de la gravité du problème. Selon Peter Raven, une perte allant de la moitié aux deux tiers de toutes les espèces est possible et met l’ère que nous vivons à égalité avec les cinq autres périodes d’extinction massive dans l’histoire de la vie sur Terre. La dernière période pendant laquelle s’est produit un tel phénomène, il y a de cela 65 millions d’années, a vu disparaître les dinosaures et les deux tiers de toutes les formes de vie des régions émergées.

Climat de mort

Alors que la destruction des habitats était au centre de l’essentiel des travaux orientés vers le rythme des extinctions à l’échelle du globe dans les années 1990, les scientifiques n’ont que récemment commencé à considérer les impacts des changements climatiques sur la biodiversité. Dans une publication en 2004, un groupe de chercheurs a présenté ce qui est peut-être l’effort le plus conséquent à ce jour pour quantifier ces effets possibles.

Mené par le biologiste Chris Thomas (alors à l’Université de Leeds au Royaume-Uni), le groupe a évalué la distribution actuelle de 1’103 animaux et plantes et a prédit comment l’habitat disponible changera en fonction des conditions annoncées par les modèles informatiques les plus en usage concernant les changements climatiques. Alors que la Terre se réchauffe, on prévoit par exemple que la forêt boréale va se réduire en allant vers les pôles et que l’habitat alpin va prendre de l’altitude en montagne.

Considérant qu’une perte d’habitat reste une perte d’habitat, qu’elle soit causée par des tronçonneuses ou par l’effet de serre, l’équipe de Thomas a calculé la proportion d’habitats que les espèces pourraient perdre à mesure que le climat se réchauffe, et il a ensuite utilisé la relation espèces - superficie pour prédire le nombre d’extinctions susceptibles d’en résulter. Ils ont établi que, en fonction des prédictions du modèle, 15 à 37% des espèces seraient en voie d’extinction d’ici 2050.

Presque immédiatement, cet article a suscité un tollé. Daniel Botkin, de l’Université de Californie à Santa Barbara, affirme que l’analyse fait un usage inapproprié de la relation espèces - superficie et qu’elle s’appuie sur des données peu fiables. Selon lui, calculer les futures pertes de certains habitats sans même en connaître l’étendue actuelle n’a pas beaucoup de sens : « J’ai démontré que nous ne savons même pas avec précision l’étendue de ce que nous appelons la forêt boréale. »

Mais Thomas et ses coauteurs, dans un commentaire publié sur Internet répliquant aux critiques, expliquent que ces prédictions pessimistes ne dépendent pas de la relation espèces - superficies. Le modèle informatique prédit que 8% des espèces n’auront plus d’habitat approprié d’ici 2050. De plus, le réchauffement ne s’arrêtera certainement pas en 2050 - en fait, l’augmentation maximale de température prédite pour 2050 est assez proche de l’augmentation minimale prédite pour 2100. Thomas affirme que pour les espèces qui perdront l’essentiel de leur habitat d’ici 2050, « il n’est pas nécessaire de faire une extrapolation intellectuelle très complexe pour se rendre compte qu’il ne faudra pas plus de quelques décennies avant qu’elles ne perdent le reste ». Bien qu’il conçoive ses analyses de 2004 comme « un premier pas » pour comprendre les effets du réchauffement planétaire sur la biodiversité, Thomas les considère aussi comme un indicateur valable de l’ampleur des disparitions que pourraient provoquer les changements climatiques : « Ce sera de l’ordre de plusieurs dizaines de pourcents des espèces. »

Comment les prédictions plus anciennes concernant la disparition d’espèces du fait de la destruction de leurs habitats se comparent-elles avec les nouvelles prédictions concernant les extinctions liées aux changements climatiques ? Personne n’a fait une analyse formelle à ce sujet et Thomas affirme que personne ne sait pour l’heure dans quelle mesure les deux groupes d’espèces vont ou non subir les deux effets. Mais Pimm avance la conclusion que les pertes pourraient éventuellement s’additionner, parce que les habitats les plus susceptibles de se réduire du fait du réchauffement planétaire, tels les sommets des montagnes et les régions polaires, tendent à être éloignés, et ainsi relativement peu affectées par la destruction des habitats. Pimm conclut : « Le réchauffement planétaire va commencer par faire disparaître des espèces dont nous pensions que la survie était assurée. »

Des étrangers sur une terre étrange ?

Bien entendu, la nature nous réserve toujours des surprises et pourrait se révéler plus résiliente que nous ne le pensons. Les espèces sauront peut-être s’adapter à un climat plus chaud, se disperser dans de nouveaux endroits adaptés à leurs besoins, ou se montrer capables de survivre dans des habitats altérés par l’homme. Le conure de Vieillot, un perroquet brésilien, survit dans les parcs et les jardins de la ville de Rio de Janeiro malgré le fait que plus de 90% de son habitat forestier côtier a été détruit.

Mais la majorité des écologistes pensent que si quelques espèces ici ou là seront capables de « faire aller » dans un monde altéré, de telles espèces feront partie d’une petite minorité. Chris Thomas souligne que les espèces qui tentent de s’adapter à un climat plus chaud pourraient entrer en concurrence avec des espèces qui affectionnent la chaleur et qui migreront des climats encore plus chauds. Et Stuart Pimm a mis en évidence que les espèces des forêts tropicales capables de survivre dans des habitats altérés par l’homme, comme les pâturages pour bovins, sont des espèces généralistes relativement largement distribuées, des espèces qui ne sont de toute manière pas grandement menacées. En d’autres mots, le conure de Vieillot est également un oiseau solitaire ayant fait partie dans le passé d’une communauté aviaire de la forêt atlantique ; mais 200 espèces d’oiseaux, avec lesquelles ce perroquet partageait jadis son habitat aujourd’hui perdu, sont elles à deux doigts de l’extinction.

S’il y a une véritable raison d’être optimiste, elle consiste dans le décalage temporel avant l’extinction. Si les espèces peuvent se maintenir durant 50 ou 100 ans, nous, les hommes, pouvons organiser un système de zones protégées, et modifier nos propres activités pour assurer leur survie à long terme dans la nature sauvage. Le pic à bec ivoire fut décimé lorsque les forêts anciennes des basses terres dont il dépendait furent rasées au 19e siècle et au début du 20e siècle, mais ces forêts aujourd’hui reviennent. Si l’oiseau a réussi à se maintenir aussi longtemps, ses chances de survie à l’avenir ne seront que meilleures, tandis que continuent de croître les gros arbres qu’il affectionne. De manière un peu semblable, Thomas affirme que si les températures planétaires atteignent leur maximum à un niveau relativement bas vers la fin du siècle en cours, pour décliner ensuite vers les niveaux préindustriels dans 150 ou 200 ans, près de la moitié des espèces dont lui et son groupe ont annoncé la disparition dans leurs analyses pourraient être épargnées. Il est encore possible que, nous les hommes, ne soyons pas condamnés à la solitude.

Spécialisée en biologie et en environnement, Sarah DeWeedt est une scientifique établie à Seattle.

Sources :
L'Etat de la planète

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans Animaux en danger

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