Arménie : Envers et contre tout

Publié le par Adriana Evangelizt

Arménie : Envers et contre tout

Par Frédéric de Monicault

 




La France honore cette nation qui a subi près de 2 700 ans d'invasions successives. Suivies d'un génocide.

J amais la tension n'aura été aussi vive entre Paris et Ankara. Alors que la Turquie espère fermement intégrer l'Union européenne, la France, voix prépondérante dans ce dossier, ne relâche pas la pression sur la question du génocide des Arméniens (1915-1917). Dernier épisode en date : l'adoption en octobre, par les parlementaires français, d'un projet de loi qui prévoit de sanctionner pénalement la négation de ce génocide - reconnu par de nombreux pays. Malgré sa colère, Ankara sait bien que la voie qui mène à l'Union européenne passera tôt ou tard par une reconnaissance de ce premier massacre du XXe siècle. Aujourd'hui, quatre-vingt-dix ans après les faits, la Turquie ne nie plus l'existence des massacres - et des déportations - de la population arménienne. En revanche, elle refuse le terme d'extermination. Si les autorités d'Ankara s'accordent sur un chiffre de 350 000 victimes arméniennes, les historiens avancent une estimation à hauteur de 1 à 1,5 million de morts. Lorsqu'éclate la Première Guerre mondiale, les Arméniens représentent une communauté de 2 millions de personnes disséminées dans l'Empire ottoman. En 1925, on n'en recense plus que 80 000. Un décompte qui fait frémir.

Le martyre de cette population s'inscrit dans son histoire, ô combien tourmentée. Jusqu'à son indépendance à l'automne de 1991, la république d'Arménie, pays du Caucase (avec Erevan pour capitale et Kotcharian pour président depuis 1998) à la frontière de l'Occident et de l'Orient, a subi depuis toujours la pression d'envahisseurs venus de tous les horizons.

Selon la plupart des historiens, les premières traces d'un territoire arménien constitué remontent à la fin du VIe siècle avant J.-C., dominé par la dynastie des Ervandides, la plus ancienne famille royale arménienne connue. Mais très vite, les Mèdes puis les Perses envahissent le royaume. En 522 av. J.-C., les Arméniens tentent bien de se révolter, mais Darius Ier, roi de Perse, les soumet l'année suivante. Un événement capital dans l'histoire de l'Arménie car c'est précisément lors de cette victoire militaire que Darius se serait exclamé : « J'ai conquis le Pont, l'Arménie. » Des mots gravés sur l'un des monuments du site archéologique de Behistun (situé dans l'actuel Iran) qui constituent la première trace écrite du nom « Arménie ».

En 331 av. J.-C., quand Alexandre le Grand triomphe des Perses pour la troisième fois (et contraint Darius III à fuir), l'autonomie d'une partie du territoire arménien s'en trouve renforcée. Un souverain se distingue alors, Yervand Ier (321-290), connu sous le nom grec d'Orontes, le fondateur de la dynastie des Orontides.

Tout au long des sept siècles qui séparent la conquête d'Alexandre le Grand du premier partage de l'Arménie à la fin du IVe siècle après J.-C. entre Perses et Byzantins, le pays alterne longues périodes d'indépendance et phases de domination plus ou moins marquée : après les Séleucides (une dynastie issue de l'un des généraux d'Alexandre le Grand), les Parthes (des nomades en provenance d'Asie centrale) prennent le contrôle de la région. Mais, monté sur le trône vers 95 av. J.-C., le roi arménien Tigrane le Grand s'affranchit de la tutelle parthe pour édifier un immense empire qui s'étendra, à son apogée, de la mer Caspienne à la Méditerranée. Les Romains eux-mêmes, qui feront de l'Arménie un protectorat, s'inclinent devant la dimension du personnage. Selon Plutarque, le général romain Lucullus (110-56 av. J.-C.) salue « cette puissance qui lui a permis de défaire l'Asie des Parthes, renvoyer les colonies grecques en Médie, soumettre la Syrie et la Palestine et dissoudre les Séleucides ». Quant à Cicéron, il dit tout simplement de Tigrane qu'« il a fait trembler la république de Rome devant la puissance de ses armées ».

Rome justement, chassée plus tard d'Arménie par les Sassanides (une dynastie perse), y revient sous l'impulsion de l'empereur Dioclétien (284-305). Soutenu par ce dernier, le nouveau roi d'Arménie, Tiridate III, en fait surtout le premier Etat chrétien. Cet événement, qui rapproche l'Arménie du monde romain, est à mettre sur le compte d'un revirement spectaculaire : avant d'épouser la foi chrétienne en 301, Tiridate III s'était d'abord illustré en faisant persécuter les chrétiens, dont Grégoire l'Illuminateur (né vers 260), qui fut le premier patriarche d'Arménie. Sacré évêque par le métropolite de Cappadoce, Grégoire entreprit l'évangélisation du pays. D'où le qualificatif « grégorienne » pour baptiser l'Eglise arménienne, rattachée dès ses origines à l'Eglise grecque mais qui s'en éloigna après le concile de Chalcédoine en 451, une rupture définitivement consommée en l'an 555.

Après les dominations successives des Perses, des Grecs et des Romains, l'Arménie continue de balancer entre Orient et Occident. Au carrefour de plusieurs civilisations, les Arméniens trouvent un point d'équilibre, ou plutôt de déséquilibre, lorsqu'en 387 a lieu le partage de la Grande Arménie entre Perses et Romains.

Dès lors, il n'est plus du tout question d'autonomie. Faisant suite à un accord entre l'empereur romain Théodose Ier et le roi perse Chahpur III, le territoire arménien est divisé : la partie occidentale devient romaine, tandis que l'est devient perse. Ce partage perdurera deux siècles, jusqu'à la reconquête - provisoire - de l'ensemble de l'Arménie par Byzance.

En attendant, chacun cherche à imprimer sa marque. Les Perses en particulier, qui veulent imposer la religion mazdéiste, suscitant chez les Arméniens de nombreuses révoltes. La bataille d'Awarayr, en 451, bien que se soldant par une défaite, demeure toutefois comme l'un des plus hauts faits de résistance arménienne : les Perses essuient en effet de très lourdes pertes même si deux cent quatre-vingts seigneurs arméniens perdent la vie. Ces héros morts sur le champ de bataille, seront tous canonisés comme martyrs par l'Eglise d'Arménie.

En marge de ces affrontements, la civilisation arménienne - en termes d'identité culturelle - se construit. Ainsi en 405, le moine Mesrop Machtots invente l'alphabet arménien avec ses 39 lettres. La Bible peut, maintenant, être traduite en arménien. L'empreinte du christianisme tend de plus en plus à s'imposer dans toutes les formes artistiques.

Au VIIe siècle, l'Arménie est conquise par les Omeyyades (en 661) dont le coeur politique est Damas. Si le poids des grandes familles arméniennes commence à s'éroder, cela n'empêche pas la « province », une nouvelle fois, de faire échec aux tentatives d'assimilation extérieures. D'ailleurs, à la fin du IXe siècle, le calife de Bagdad va favoriser le rétablissement d'un royaume d'Arménie sous la férule d'Achot V (rebaptisé Achot Ier), fondateur de la dynastie des Bagratides. Cette période est synonyme d'âge d'or pour l'Arménie : sa capitale, Anî, acquiert une solide réputation à mettre sur le compte de son activité intellectuelle et artistique. Dynamique sur le plan démographique, la cité comptera 100 000 habitants.

En 1064, la chute d'Anî, prise par les Turcs seldjoukides, marque un tournant décisif dans la destinée du pays : plus jamais l'Arménie ne sera un pays véritablement indépendant. Les grands envahisseurs (tour à tour Mongols, Turkmènes et Ottomans) se montreront le plus souvent sans pitié. Tout juste la Cilicie, une possession de l'Empire byzantin (au sud-est de l'Asie Mineure), redonne-t-elle un espoir d'autonomie à quelques princes arméniens qui y ont trouvé refuge. Ce royaume dit de la Petite Arménie (du XIe au XIVe siècle) passera ensuite aux mains des Turcomans.

Entre 1514 et 1517, c'est presque toute la Grande Arménie qui tombe sous le joug du sultan Sélim Ier Yavouz, le père de Soliman le Magnifique. La domination de l'Empire ottoman va se poursuivre jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale. Les Arméniens, considérés comme des « infidèles », sont traités comme des citoyens de second plan. Cependant, après plusieurs siècles d'invasions répétées, un cadre administratif se met en place. La liberté de culte est tolérée, l'Ermeni millet (« Nation arménienne » en turc) donne un statut aux Arméniens de l'Empire ottoman. Reste, pour cette population majoritairement rurale, que les conditions de vie sont souvent d'une extrême précarité. Dans les villes, la situation est meilleure, avec la possibilité pour cette population d'accéder à différents métiers (banquiers, commerçants, petits fonctionnaires...).

Au début du XIXe siècle, une autre grande puissance, la Russie, cherche à son tour à prendre le contrôle d'une partie de l'Arménie. Pour le tsar, il s'agit de récupérer la région orientale, tombée dans le giron des Perses après leur accord avec les Ottomans en 1639. Le traité russo-persan est signé en février 1828 : les khanats (Etats) d'Erevan et de Nakhitchevan sont cédés à Nicolas Ier. L'extension progressive de l'Arménie russe se fera toujours avec l'obsession d'une administration centralisée, de manière à réprimer toute poussée nationaliste.

Précisément, côté ottoman, l'empire doit faire face dès la fin du XIXe siècle à l'agitation quasi constante de ses minorités. Le traité de San Stephano, ratifié le 3 mars 1878 et qui met fin à la guerre avec la Russie, contraint la Sublime Porte à assouplir la gestion de ses provinces arméniennes. Mais l'autonomie n'est toujours pas à l'ordre du jour. Intervient seulement une amorce de reconnaissance politique - synonyme en principe d'amélioration des conditions de vie. Des espoirs bien vite déçus. Abdülhamid II (1876-1909) veut en effet réprimer au plus vite toute velléité de contestation du pouvoir central. Celui qu'on surnomme le « sultan rouge » - la rumeur dit alors qu'il est armé en permanence de trois revolvers - a toujours nourri de la haine envers les Arméniens. Le génocide de 1915-1917, exacerbé à la fois par la rapide défaite de 1915 contre les Russes (les Arméniens sont alors accusés de collusion avec l'ennemi) et l'essor d'un panturquisme radical - idéologie développée par Enver Pacha, le leader du mouvement nationaliste Jeunes-Turcs, dont l'objectif poursuivi est de réunir tous les peuples turcs dans un même Etat-nation, le Touran - se révèle le fruit d'une longue montée en puissance.

Au lendemain de la guerre de 1914-1918, le projet d'un Etat arménien en Anatolie évoqué lors du traité de Sèvres (1920), est rapidement abandonné. La redistribution des cartes géopolitiques voit l'émergence de la toute nouvelle République turque - gouvernée par Mustafa Kemal (1923) - d'un côté, et l'Union soviétique de l'autre. Ces deux puissances interdisent toute autonomie à la minorité arménienne. Très vite, Moscou prend même des mesures radicales pour entraver la moindre aspiration d'indépendance.

Le prosélytisme religieux est interdit et le collectivisme agraire (à partir de 1929, la « dékoulakisation » fonctionne à plein régime) va faire des milliers de victimes en Arménie, où la famine s'installe. Quant aux élites et aux pouvoirs locaux, l'épuration stalinienne, à la fin des années 1930, leur fait un sort. En 1936, l'Arménie devient une République fédérée de l'Union soviétique. De telle sorte que les Arméniens participent massivement à la Seconde Guerre mondiale, avec des pertes supérieures à 150 000 hommes. Un engagement salué par Staline qui essaiera, après la guerre, de rapatrier vers l'Arménie soviétique des Arméniens de la diaspora. Avec un succès très modéré.

Il faudra attendre 1965 pour voir la petite république commémorer pour la première fois le génocide de 1915-1917. Les nombreux heurts provoqués par l'éclatement de l'Empire soviétique, à la toute fin des années 1980, n'empêcheront pas Erevan de proclamer son indépendance le 23 septembre 1991. Aujourd'hui, l'année de l'Arménie en France rappelle l'amitié qui lie les deux peuples depuis le temps des croisades et salue la présence des 400 000 Arméniens de la diaspora qui vivent dans notre pays. L


Repères

1514 : début de la domination ottomane
1915-1917 : massacre des Arméniens par les Turcs
1991 : proclamation d'indépendance
2001 : la France reconnaît le génocide
2007 : Année de l'Arménie en France



L'Arménie christianisée

En 301, Grégoire l'Illuminateur baptise le roi Tiridate III. Par ce geste, c'est toute l'Arménie qui est convertie au christianisme.


L'heure de la résistance

Même si elle se solde par une défaite et la mort de 290 seigneurs arméniens, la bataille d'Awarayr, en 451, est le principal fait d'armes face aux Perses.


Premiers contacts

Les relations diplomatiques entre la France et l'Arménie commencent à l'époque des croisades. Saint Louis reçoit les envoyés du roi d'Arménie.


Pris entre deux feux

En 1707, le grand vizir Ali Pacha fait condamner à mort le prêtre arménien Dergoumidas. A l'époque, Rome cherche à "catholiciser" les Arméniens.


La France à la rescousse

En 1915-1916, des Arméniens ayant échappé aux massacres ont trouvé refuge à bord d'un croiseur français ancré au large du port de Latakié, en Syrie.


Affranchie de la tutelle russe

Après l'indépendance de l'Arménie, en 1991, le Russe Eltsine salue Levon Ter-Petrossian, le premier président arménien.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans HISTOIRE DES PAYS

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