Le fondeur de cloches

Publié le par Adriana Evangelizt

Passons maintenant à l'histoire des cloches... ce n'est pas ce qui manque dans notre monde... sourire.

Le fondeur de cloches

Par Janine Trotereau

 





Leur carillon appelle les fidèles aux offices, sonne le glas ou le tocsin, oriente les voyageurs égarés, accompagne les bêtes aux alpages, ou mande les domestiques aux grandes tables bourgeoises. Elles sont l'oeuvre des saintiers. Histoire d'un métier vieux comme le monde.



Les premières cloches apparaissent dès que l'homme sait travailler l'argile et la faire sécher. Puis, bois creusé et façonné, coques de fruits séchées, coquillages, argile cuite, feuilles de métal martelé, verre, cristal, porcelaine, opaline, argent, or... les matériaux sont d'une extrême diversité et diffèrent selon les civilisations : de la Chine à l'Egypte antique, de la Crète à l'empire aztèque, du Japon au Gabon ou aux îles océaniennes et, bien entendu, à l'Europe. L'Egypte les fabrique dès le IIe millénaire avant notre ère, les Crétois les connaissent ainsi que les Phéniciens. La Grèce et Rome utilisent la tintinnabula, la clochette, tout comme les Gaulois. Ce sont, à l'origine, des instruments de musique à percussion, utilisés aussi bien dans le sacré que dans le profane.

Selon la tradition, l'évêque Paulin de Nole (353-431), une petite ville de Campanie en Italie, aurait eu, le premier, l'idée d'utiliser la cloche pour régler la vie religieuse. Ce qui expliquerait l'étymologie des noms campane et campanile pour désigner la cloche en français jusqu'au XVIe siècle, particulièrement dans les pays de langue d'oc. Au nord, on préfère utiliser le mot cloche, dérivé du bas latin clocca, lui-même issu du celte cloc, introduit en Europe continentale par les moines irlandais venus la christianiser. Ses dérivés ont donné clocher ainsi que clochette, au XIIe siècle, puis clocheton au début du XVIIIe siècle.

Les cloches de bronze sont en tout cas présentes en Italie dès le IVe siècle. En France, c'est au siècle suivant qu'elles se répandent, considérées comme la voix de Dieu appelant à la prière. Et ce sont les moines qui s'improvisent fondeurs, devenant au fil du temps de véritables maîtres en la matière. Ils fondent le bronze d'abord pour leurs monastères, puis pour les églises environnantes. A partir du VIIIe siècle, le métier devient l'apanage de laïcs qui se constituent en corporations. Ils obtiennent bientôt le droit de porter l'épée et le titre de bourgeois, se déplacent en fonction des commandes, devenant par-là même artisans itinérants. Les saintiers n'emportent avec eux, dans leur bissac, que quelques outils (notamment un compas, une pince, une louche et plusieurs matrices) et des planches de bois gravées de symboles et de lettres qui lui permettront d'élaborer le décor commandé. Ils s'installent à proximité de l'édifice où la cloche va être montée. Ils y construisent le four à fusion et les fosses de coulée nécessaires à leur travail. Ce qui demande au moins un mois de mise en place, voire plus. Parfois même, c'est à l'intérieur de l'église qu'ils s'établissent en condamnant une partie du sanctuaire et en déposant vitres ou vitraux afin de permettre l'évacuation des vapeurs. Les archives religieuses nous renseignent sur ces pratiques, les contrats passés avec le saintier, donnant des précisions quant au poids du bronze prévu, au prix payé, à la sonorité désirée, au décor de la tête d'anse, du cerveau ou de la panse de la cloche, et au nom de baptême choisi par un parrain et une marraine. Celui-ci sera gravé dans l'airain, avec bien souvent notés l'année de fabrication, le patronyme de celui qui l'a bénite et celui du fondeur.

Dès le Moyen Age, on rencontre ces saintiers dans toutes les provinces. Ceux du Bassigny notamment (petit pays à cheval sur la Champagne et la Lorraine) acquièrent une grande réputation. Ils parcourent toute l'Europe et sont particulièrement bienvenus en Espagne. Certains vont oeuvrer au Moyen-Orient quand d'autres, après les grandes découvertes, s'expatrient temporairement en Amérique latine. Leurs déplacements commencent au début du Carême, généralement le mercredi des Cendres, pour se terminer à la Toussaint. La plupart des fondeurs de cloches cesseront ce nomadisme à la toute fin du XVIIIe siècle.

L'une des plus lourdes cloches au monde, de type chinois - celles-ci sonnent grâce à un percuteur, généralement un maillet voire un tronc d'arbre suspendu -, est la Mingoon Bell de 88 tonnes, fondue en 1790 pour Mandalay au Myanmar (Birmanie). Mais la plus colossale, cependant, demeure la Tsar-Kolokol, datant de 1735, exposée depuis 1836 au pied du beffroi Ivan-Veliki du Kremlin à Moscou, oeuvre de Pardoux-Mosnier, un saintier originaire de Viverols, en Auvergne. Mais elle n'a jamais fonctionné, un incendie s'étant déclaré dans l'atelier de fonte et elle a été irrémédiablement endommagée. Elle est abondamment décorée d'images saintes et d'effigies et pèse plus de 210 tonnes. Si l'on touche à deux mains la partie brisée en faisant un voeu, celui-ci a toute les chances d'être exaucé. C'est du moins a conviction de nombreux Moscovites.

Autre célébrité, brisée elle aussi, est la cloche de Schiller (Schillerglocke) que le poète allemand célèbre dans sa Ballade de la cloche. Coulée en 1486, installée dans le cloître attenant à l'ancienne cathédrale de Schaffausen, en Suisse, elle porte l'inscription Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango (« J'appelle les vivants, je pleure les morts, je brise les éclairs »), et rappelle ainsi les trois principales fonctions de la cloche, dont celle de sonner les cloches à la volée au cours des orages pour les éloigner. Ce qui n'a pas été sans entraîner la mort de nombreux sonneurs ainsi exposés, dans leurs clochers à la foudre.

La doyenne des cloches françaises, en fer et fonte, date du XIIIe siècle et se trouve à Saint-Pierre-de-Belleville en Savoie. Elle ornait une chapelle templière, depuis longtemps disparue. A Paris, la plus ancienne est celle de Saint-Merri, qui date de 1331. La plus imposante est la Savoyarde, un bourdon de 18 tonnes fondu en 1891 situé dans le campanile du Sacré-Coeur de Montmartre. La plus sanglante est sans doute la Marie, installée en 1527, qui, à Saint-Germain-l'Auxerrois, donna dans la nuit du 23 août 1572, avec ses compagnes aujourd'hui disparues, le signal du massacre de la Saint-Bathélemy. Quant à la plus belle, c'est sans conteste Emmanuelle-Louise-Thérèse, le bourdon de 13 tonnes de Notre-Dame, créé en 1681, qui eut pour parrain Louis XIV et pour marraine la reine Marie-Thérèse. On raconte que sa pureté sonore provient des bijoux que de nombreuses grandes dames du temps jetèrent dans le bronze en fusion.

En matière de carillon, le plus connu est celui de Douai, fabriqué en 1981 ; il est ambulant, comporte 49 cloches et pèse quelque huit tonnes. Il parcourt la région pour donner de nombreux concerts. Mais au nombre de cloches, c'est celui de Saint-Bénigne de Dijon qui remporte la palme de premier carillon de France avec 63 unités.

Les techniques de fabrication n'ont guère changé depuis des siècles. Il s'agit d'abord de choisir une note et d'en déterminer l'octave. Ce n'est qu'une fois cette note arrêtée que l'on taille la planche à trousser destinée à exécuter le moule nécessaire à la fabrication. On peut alors, grâce à elle, exécuter le tracé du noyau, puis de la fausse cloche sur laquelle on placera les éléments du décor et, enfin, de la chape. Tout commence par l'exécution du noyau plein en argile, dans lequel on ménage une ouverture par où on introduira le combustible, avec trous d'appel d'air et conduit d'évacuation des émanations gazeuses. A chaque couche d'argile, la planche à trousser permet d'en rectifier le profil. De nos jours, on préfère monter un noyau creux, lui-même édifié sur un soubassement de briques.

Sur ce noyau séché, recouvert d'un lit de cendres, on exécute une fausse cloche par ajout progressif de couches de terre que l'on calibre avec la planche à trousser. Puis on enduit cette fausse cloche aux dimensions extérieures exactes du futur instrument d'une couche de suif qui la rend particulièrement brillante. On y appose alors le décor exécuté à l'aide de matrices en bois dans lesquelles on a coulé un mélange de cire et de résine. Une fois durci et détaché de son support, ce décor de motifs ornementaux, de saynètes religieuses ou de lettres est soigneusement déposé aux emplacements choisis. On passe à présent au montage de la chape exécutée en couches successives très fines de terre réfractaire très délayée, entrecoupées de fils de chanvre qui en constituent l'armature. Aux emplacements du décor, la terre est délicatement passée à la plume d'oie pour ne pas le détériorer. Ce montage, toujours contrôlé à la planche à trousser et interrompu par des phases de séchage à l'air ambiant, se poursuit à feu vif jusqu'à complète dessiccation. Il ne reste plus qu'à démouler la chape. Elle est nettoyée puis passée à l'huile de lin.

Ce sont là les principales phases de la fabrication de la cloche - auxquelles il faut ajouter le positionnement et l'exécution du battant et de la tête d'anse, et la préparation du bronze - avant l'étape finale de la fusion et de la coulée. La première s'effectue dans un four chauffé au bois. L'alliage cuivre étain en fusion s'écoule ensuite dans une fosse où l'on a enterré les moules que le métal en fusion rejoint par des rigoles pour s'insinuer entre noyau et chape. Aujourd'hui, on enferme ces moules dans des frettes métalliques ce qui évite l'enfouissement mais des poches de coulée identiques y sont ménagées. Il ne restera plus qu'à décocher la cloche plusieurs heures après la coulée, à la nettoyer et à la polir puis à en accrocher le battant.

Si cette technique millénaire de fabrication est toujours d'actualité, on y a introduit l'ordinateur qui simplifie tous les calculs. En France, les fondeurs sont depuis longtemps sédentaires. Et s'ils ne sont plus aussi nombreux qu'autrefois, ils n'en sont pas moins reconnus dans le monde entier. Ainsi Bollée à Saint-Jean-de-Braye (Loiret), Paccard à Servier (Haute-Savoie), Cornille-Havard à Villedieu-les-Poêles (Manche), Granier Robert à Hérépian (Hérault), Charles Obertino à Labergement-Sainte-Marie (Doubs) ou Susse à Arcueil (Val-de-Marne). Du bourdon à la clochette souvenir, ils peuvent satisfaire tous les goûts, tous les usages et toutes les bourses.

Sources : Historia

Posté par Adriana Evangelizt


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