Roland Moreno et la carte à puce

Publié le par Adriana Evangelizt

On peut malheureusement dire que l'invention de la carte à puce va nous mener tout droit à la puce qu'il faudra porter un jour avec toutes nos coordonnées bancaires, d'identité, de sécurité sociale... etc... l'argent est en train de devenir purement virtuel... mais pas pour tout le monde.

 

Roland Moreno et la carte à puce

Par Alain Frerejean


Tableau de Duncan Long



Pour la téléphonie mobile, la banque, le secteur de l'identité et de la sécurité, c'est une révolution : 1,8 milliard de cartes à puce ont été écoulées en 2005, soit 23 % de hausse par rapport à 2004.



Ce Français né au Caire en 1945 montre dès son plus jeune âge un esprit de curiosité hors normes. « Ce n'était pas toujours facile de répondre à ses questions, raconte sa mère, il voulait toujours démonter les appareils ménagers pour voir comment ils marchaient. » A la fin de la classe de quatrième, pour avoir introduit au collège des boules puantes, il est renvoyé et rejoint un lycée technique : sa vocation pour le bricolage en est renforcée. Un jour, comme il tombe en arrêt devant la vitrine d'un magasin de radio, ses parents lui offrent un poste à galène en kit avec un petit livre d'initiation à l'électricité, Jean-François électricien. « Je passais des heures à câbler, à câbler sans cesse. Ah, quel plaisir de manipuler les composants colorés, flexibles, de voir fondre la soudure au bout du fer, la petite boule d'argent ! De construire de mystérieux échafaudages qui ne révèlent leur signification qu'une fois sous tension. »

Le bac en poche, Roland exerce divers petits métiers : commis charcutier, monteur de luges, employé aux écritures au ministère des Affaires sociales - « ce qui m'éloigna à tout jamais des tentations du service public et de l'emploi garanti » -, journaliste reporter à Détective, garçon de courses à L'Express, secrétaire de rédaction à Chimie actualités. Le soir, de retour dans sa chambre, il bricole, un jour une horloge dont les aiguilles tournent à l'envers, un autre une calculatrice qui affiche systématiquement un résultat excédant d'une unité le résultat exact ou encore une machine à imiter le chant d'un oiseau : « On peut le faire très gai, ça n'est pas sale, on n'a pas à le nourrir, et il ne risque pas de s'envoler. »

Sa première véritable invention se nomme le Matapof, une machine à jouer à pile ou face sans pièce de monnaie : « On appuyait sur un bouton noir, la machine réfléchissait et faisait clignoter deux lampes à toute vitesse. Lorsqu'on relâchait le bouton, elle répondait soit vert soit rouge ; mais en ralentissant le rythme du clignotement on pouvait prédire la couleur gagnante. » Puis il invente le Radoteur, qui crée des néologismes à partir de listes de mots du dictionnaire. En collant bout à bout des syllabes, en assemblant le début d'un mot avec la fin d'un autre, ce dispositif permet d'imaginer des injures inédites : « immoche », « merdure », « pourrible », aux allures d'injures connues. Ou de façonner de curieux proverbes du genre : « Après la pluie, rien d'impossible », « L'union vient en mangeant », voire des petites annonces loufoques, telles que : « Etudiant cherche dame sensible avec remorque. » Le résultat offre toujours un air de famille avec les mots de départ. Un outil farfelu mais bienvenu pour proposer des noms de marques commerciales aux entreprises en quête d'une nouvelle identité.

C'est l'époque des premiers fax. Comme ils sont très lents, Roland Moreno cherche à en accélérer la transmission. Jusqu'alors, partant du principe qu'un texte s'analyse en une multitude de points noirs disposés sur une feuille blanche, la machine émettrice envoie des millions d'ordres, un pour chaque point, afin de scruter s'il est noir ou blanc. Elle détermine ainsi l'endroit où imprimer les points noirs sur la feuille du récepteur. Constatant que dans tout texte les points noirs sont moins nombreux que les blancs, Roland Moreno en déduit qu'on irait plus vite en remplaçant l'interrogation point par point par la mesure du temps de lecture des blancs. Il n'a guère le loisir de mener à bien cette troisième invention car il a un autre sujet d'intérêt en tête : le fonctionnement de la mémoire.

Comment débarrasser sa mémoire d'un souvenir inutile, par exemple la cravate rouge de X le jour d'une allocution télévisée, alors qu'on n'arrive pas à se remémorer une seule des idées que celui-ci a exprimées en la circonstance ? Et comment rendre une mémoire électronique plus utile, plus sélective, que la mémoire humaine ? La mémoire des ordinateurs, ces suites de milliers de 0 et de 1 gravées sur des pastilles de silicium auxquelles leur taille et leurs pattes de connexion donnent l'allure d'une puce, est de deux types. La première, immuable après sa fabrication, est réservée au stockage des instructions ; l'autre, volatile, sert à écrire ou effacer les données variables. En 1974, des mémoires mixtes apparaissent sur le marché, combinant à la fois une zone figée et une zone qu'on peut programmer à la demande. Une sorte de verrou protège contre toute intrusion les instructions de la partie fixe, tout en permettant de modifier les données de la partie variable. Cette mémoire à zones, similaire aux lobes d'un cerveau, donne aussitôt à Roland Moreno une idée inédite : la rendre portable pour servir de titre de paiement, comme les pièces de monnaie ou les billets de banque.

Deux ans auparavant, les banques ont mis en circulation des cartes de crédit plus ou moins rudimentaires destinées à réduire la manipulation des chèques et le risque de chèques sans provision. Au recto, des empreintes en relief permettent aux commerçants d'établir leurs « facturettes » avec un engin fonctionnant comme un fer à repasser. Au verso, certaines portent une ou deux pistes magnétiques contenant des données utiles pour acquitter un péage ou retirer des billets dans des distributeurs automatiques. Mais ces cartes se démagnétisent à la chaleur ou au contact d'objets métalliques, et sont relativement faciles à dupliquer. Pour obtenir un moyen de paiement aussi inviolable que la combinaison de sûreté d'un coffre-fort, Roland Moreno a l'idée de remplacer les pistes magnétiques par des puces à mémoire mixte logées sur des supports portables. L'insertion d'une serrure virtuelle entre les différentes zones de la mémoire empêcherait de lire ou d'écrire dans la zone verrouillée. Encore faut-il associer à la puce un outil capable de comparer les données introduites manuellement avec les données enregistrées dans la zone verrouillée, de filtrer les ordres reçus et de n'ouvrir le passage qu'au détenteur d'un mot de passe.

Si Roland Moreno n'est ni l'inventeur de la carte de crédit ni celui du microprocesseur à mémoire mixte, déjà utilisé dans l'ordinateur, en revanche il est bien celui du paiement par carte à mémoire. Cette invention, baptisée TMR - pour Take the Money and Run (« Prends l'oseille et tire-toi »), titre d'un film de Woody Allen - est brevetée en 1974. Hanté par un héros de science-fiction dont la bague ouvrait les portes d'un vaisseau spatial, Moreno pense d'abord, comme support, à une bague plutôt qu'à une carte logeable dans un portefeuille. Il commence par acheter aux Trois Quartiers une chevalière sur laquelle il colle à l'Araldite une puce avec trois zones de mémoire : une pour l'identité, une pour le crédit, la dernière destinée au circuit de traitement. Puis il bricole la maquette d'un lecteur, un circuit imprimé fixé sur une planche, parcouru par une multitude de fils dans tous les sens et complété par un clavier, un afficheur et deux clignotants. Lorsque le porteur de la bague compose au clavier son code personnel à deux chiffres, une lumière rouge clignote si le code est faux. Une lumière verte signifie que le code est bon et le solde du compte s'affiche aussitôt. Reste à composer au clavier le montant de l'achat ; s'il dépasse le solde affiché, la lampe rouge s'allume à nouveau ; s'il est inférieur, l'unité de traitement calcule et affiche le nouveau solde. Les moyens de sécurité sont contenus dans la bague, pas dans le lecteur. Une bague intelligente, smart, diraient les Anglo-Saxons.

« Pourquoi une bague et pas une carte ? » demande le premier banquier auquel Moreno présente son projet. « Nos clients sont habitués depuis deux ans à la carte. Ne changeons pas leurs habitudes ; votre bague inviolable vaut mieux que la carte actuelle, c'est vrai, mais une carte inviolable, ce serait encore mieux. » Va pour la carte à puce.

Roland Moreno dépose alors quatre brevets. Le premier, sur le blocage de l'accès à la zone confidentielle, de façon à empêcher d'augmenter frauduleusement aux dépens de la banque la réserve d'argent constituée au départ. Le deuxième protège la comparaison des mots de passe et décompte les fausses manoeuvres, qu'elles soient effectuées sur le même terminal ou sur des terminaux différents. Le troisième, encore plus original, concerne le « suicide » de la carte après trois tentatives infructueuses. Roland Moreno dissuade ainsi un fraudeur expérimenté, à la recherche du bon code, d'en générer 9999 à toute vitesse. Enfin, le quatrième brevet assure la cohérence des données sur la carte du client et sur le journal du commerçant.

Le développement technique de la carte à puce prend à Roland Moreno moins d'un an. D'abord pour relier un circuit imprimé à une puce électronique de mémorisation et de traitement par des fils d'or soudés et enrobés de résine et loger le tout dans une mince carte en plastique, au format de la carte de crédit. D'autre part, pour créer le système d'exploitation capable de personnaliser les cartes et d'inscrire les références bancaires des utilisateurs. Enfin, pour mettre au point le lecteur. Mais le plus long sera la lutte pour surmonter l'indolence et les querelles intestines des banquiers : cela demandera onze ans de patience. En attendant que ces messieurs parviennent à s'accorder, Roland Moreno trouve une application dégradée de son invention dans les télécartes à prépaiement.

La France affiche en matière de téléphonie un invraisemblable retard jusqu'aux années 1980. De Gaulle n'aime pas le téléphone, n'en use que rarement et refuse de le décrocher. C'est l'époque du 22 à Asnières de Fernand Raynaud. Affichant un certain mépris des usagers, l'administration détourne les recettes du téléphone pour combler le déficit de la poste ou des chèques postaux. Il faut deux ans d'attente en moyenne pour être raccordé au réseau. Des dizaines de millions de Français n'ont d'autre recours pour téléphoner que d'aller faire la queue dans une cabine publique, un Publiphone. Encore faut-il avoir l'appoint en pièces de monnaie. Mais deux cabines sur trois sont vandalisées. Le remède, c'est la Télécarte. N'ayant pas d'informations confidentielles à protéger contre l'intrusion, elle est plus simple qu'une carte bancaire, donc bon marché. La pénurie de téléphones est telle que le marché s'avérera immense. Grâce aux possibilités d'impression, la carte devient un support publicitaire et même un objet de collection. En moins de vingt ans, il s'en est vendu plusieurs milliards. Par la suite, Roland Moreno imagine des cartes à prépaiement pour les parcmètres et pour les distributeurs automatiques d'essence dans les stations-service fermées la nuit.

En 1985, onze ans après l'expérimentation satisfaisante de la première carte à puce, le succès des télécartes décide les banques françaises à sortir de leur torpeur. Elles instituent l'interbancarité, c'est-à-dire qu'elles acceptent d'honorer dans leurs distributeurs automatiques les cartes mémoire émises par n'importe laquelle d'entre elles. Le client d'une petite banque va pouvoir retirer de l'argent au distributeur d'une grande banque, et vice versa. Une révolution pour la profession, et pour Roland Moreno le triomphe de sa carte à mémoire multizone, que personne n'a encore falsifié !

Dans la foulée, la carte à puce a trouvé de nouvelles applications avec la carte de santé Vitale et un rebondissement phénoménal avec la carte Sim, qui identifie le propriétaire d'un téléphone portable, son type de contrat et son numéro d'abonné. Un Petit Poucet doté d'une mémoire de géant ! De son côté, la carte à prépaiement, type Télécarte, trouve une nouvelle vocation avec le porte-monnaie électronique Moneo et la carte de métro Navigo, lisible à distance.



Alain Frerejean a publié Les Maîtres de forges (Albin Michel, 1996), Terre d'inventeurs (Tallandier, 2000), De Gutenberg à Bill Gates (Tallandier, 2001) et Les Peugeot, deux siècles d'aventure (Flammarion, 2006). Toutes les citations sont le fruit d'une dizaine d'entretiens avec Roland Moreno.

Vitale : pour la santé

Elle contient le numéro de Sécurité sociale, l'identité de l'assuré, son régime d'assurance. La carte Vitale 2 portera la photo de l'assuré.



Monéo : au quotidien

Il s'agit d'un "porte-monnaie électronique" et non d'une carte à débit différé. Créditée de 30 E renouvelables, elle sert aux menus achats.



Parcmètres : la fin du pillage

Pour mettre un terme à la détérioration ou au pillage des horodateurs, la Ville de Paris - comme d'autres municipalités - a mis en place des parcmètres fonctionnant avec des cartes prépayées de 10 ou 30 E. A Boulogne-Billancourt, la dégradation des appareils était estimée à 2 millions d'euros par an.



Mobile : en mémoire

La carte SIM (Subcriber Identity Module), cerveau du mobile, stocke toutes les informations de l'abonné, y compris son carnet d'adresses.

Sources
Historia

Posté par Adriana Evangelizt



Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article