L'Angleterre, art et histoire de Guillaume le Conquérant à Tony Blair

Publié le par Adriana Evangelizt

L'Angleterre, art et histoire :
De Guillaume le Conquérant à Tony Blair


de Jean-Pierre Wytteman

Historien

Pour l'amateur d'art et d'histoire, l'Angleterre offre un patrimoine d'une qualité et d'une variété exceptionnelles dont le public français n'a pas toujours suffisamment conscience. Cette invitation au voyage vous en fera découvrir les traits principaux.

L'élaboration d'un art anglais (XIe-XVIe siècles)

En 1066, quand les Normands abordent à Hastings, prenant d'assaut une île partagée entre Anglo-Saxons et Danois, il ne s'agit pas d'un heurt entre civilisation et barbarie. L'époque qui précède a vu s'épanouir un art raffiné, en particulier en matière d'orfèvrerie. Par ailleurs, les scriptoria des monastères britanniques, au premier rang desquels ceux du Northumberland, ont contribué à la préservation de la culture occidentale. Mais, globalement, un morcellement politique doublé d'anarchie a fini par l'emporter. Du point de vue de l'organisation, d'autres envahisseurs ont fourni bien plus tôt un modèle efficace. En quadrillant le pays de châteaux, les Normands sont plus les héritiers des Romains que ceux de leurs prédécesseurs immédiats. Mais ils innovent en ajoutant aux places fortes, sans cesse perfectionnées jusqu'au XIVe siècle, cathédrales et abbayes.

L'étape romane installe des silhouettes massives, de Winchester à Durham. Mais le modèle normand de la tour lanterne contribue à illuminer les sanctuaires, également marqués par l'extrême sobriété de la décoration. C'est très naturellement aussi que l'on se tourne d'abord vers le gothique français à l'époque de l'empire angevin : l'architecture de Sens se retrouve dans le chœur de Canterbury par lequel Henry II exprime son repentir après le meurtre de Thomas Becket. Les cathédrales d'Ile-de-France influencent également un peu plus tard la nef de Westminster. Un gothique typiquement anglais commence cependant à s'affirmer dès le XIIIe siècle à Salisbury, avec un écran de façade, un clocher élancé, un chevet plat et un cloître accolé à la nef. C'est la période que les architectes ont qualifiée d'early english. Au-delà, l'élégance du style decorated adoucit le schéma, comme à York ou à Exeter, mais le gothique perpendiculaire souligne pleinement l'originalité insulaire dans le contexte des affrontements de la guerre de Cent Ans. Cette nouveauté apparaît au vitrail Crecy de Gloucester, qui célèbre la défaite française de 1346. D'abord marqué par une grande sévérité des lignes, le perpendiculaire s'orne de plus en plus à mesure que l'on avance vers les débuts de l'âge Tudor. La décoration intérieure atteint une grande luxuriance après 1500, comme à la chapelle du Kings College de Cambridge. Des tours triomphales et de nouvelles nefs donnent aux cathédrales un second élan.

Le choc de la Réforme anglicane n'atteint que peu les églises épiscopales simplement réutilisées par la nouvelle religion. En revanche, il dévaste les abbayes. Glastonbury et Fountains Abbey deviennent des carrières de pierre utilisées pour construire les nouvelles résidences aristocratiques de l'Angleterre élisabéthaine. Dans les façades et la disposition des pièces, qui tranche avec le hall médiéval, on a parfois souligné l'influence de la Renaissance italienne. Mais les grandes ouvertures vitrées renvoient au perpendiculaire et l'exotisme de la décoration correspond à la vocation d'un pays désormais tourné vers le grand large. Rien sur le continent ne ressemble à Burghley, avec son village fantastique planté sur le toit. Hardwick Hall, achevé peu avant 1600 par Smythson, est un cadre particulièrement propice pour évoquer l'apogée du mouvement constitutif d'un art spécifiquement anglais. Au coucher de soleil, la façade constitue un prodigieux décor devant lequel pourrait se jouer le théâtre d'histoire nationale alors conçu par Shakespeare.

Le grand tournant des XVIIe et XVllle siècles : vers une Angleterre gréco-romaine ?

L'arrivée des Stuart sur le trône, en 1603, détermine un changement d'orientation. Au lieu de cultiver la différence anglaise, ces souverains, attirés par l'exemple politique français, regardent vers le continent. Charles 1er utilise les talents conjugués d'Inigo Jones et de Rubens pour associer classicisme et baroque dans le Banqueting Hall. Interrompue par Cromwell, l'expérience est reprise plus tard, au temps de la Restauration de Charles II et après la révolution de 1688. Quand Christopher Wren gère la reconstruction de la City et de Saint Paul et aménage le site de Greenwich, c'est un maniement baroque d'éléments classiques qui caractérise l'architecture officielle de l'Angleterre. Tout se passe comme si la célébration d'une entrée dans le concert des grandes puissances européennes faisait oublier, au moins dans un premier temps, le rejet définitif du catholicisme et de l'absolutisme. Le XVIIIe siècle s'ouvre par l'édification de Blenheim et de Castle Howard, deux réalisations grandioses de Vanbrugh et Hawksmoor. Des décorateurs italiens contribuent aussi à la transformation des grandes résidences de la période précédente. À Houghton Hall, Robert Walpole, tout puissant Premier ministre, se fait installer un lit de parade digne d'un souverain.

Le triomphe apparent du baroque est cependant proche de sa disparition. L'installation de la dynastie hanovrienne après 1714 renforce l'esprit de corps d'une aristocratie qui substitue les références de Venise à celles de Versailles. La mode de Palladio, lancée par Inigo Jones mais estompée ensuite, retrouve tout son empire dans les années 1720. Chiswick House, près de Londres, imite la villa Rotonda de Vicence. Des châteaux provinciaux comme Holkham Hall dans le Norfolk, œuvre de William Kent, réalisent l'idéal d'une demeure où la dimension et l'orientation des pièces sont d'abord adaptées au confort des habitants. Au même moment, l'urbanisme de Bath, ville thermale réaménagée par les Wood, cherche à exprimer, au Royal Crescent, la grande accolade de l'élite nobiliaire qui domine le pays.

Après 1750, l'art de Robert Adam comporte le recours direct aux modèles de l'Empire romain, redécouverts par l'archéologie. À Kedleston Hall, près de Derby, l'arc de Constantin ordonne une façade. Les marbres laissent ensuite la place, dans les intérieurs, à un décor peint où s'affirme pleinement une Antiquité en couleurs, en même temps qu'une aspiration de l'architecte à produire une œuvre contrôlée par lui jusqu'au moindre détail, qu'il s'agisse des appliques, des meubles ou des tapis.

C'est alors l'apogée de ce que l'on appelle le « style anglais » et ce moment béni correspond au vrai démarrage d'une peinture nationale où s'illustrent, après Hogarth, Reynolds et Gainsborough. Si la truculence du premier montre, en quelque sorte, l'envers d'un décor trop lisse, on imagine très bien les personnages du second dans des pièces aux références pompéiennes et le Morning Walk du troisième nous emmène dans le parc qui entoure inévitablement les grandes résidences.

Ni le surgissement des premiers pays noirs de la révolution industrielle, ni le dur affrontement des guerres napoléoniennes ne transforment immédiatement l'orientation dominante. L'Angleterre d'après Waterloo se veut encore gréco-romaine, comme le prouvent les grands aménagements de John Nash à Londres, entre Regent's Park et le MaIl. Pourtant, de Strawberry Hill à Windsor et de Belvoir au Royal Pavilion de Brighton, quelques signes d'évolution sont perceptibles. L'aspiration au revival gothique et la tentation d'un éclectisme qui ne négligerait aucune source sont dans l'héritage de Victoria, reine de 1837 à 1901.

De l'époque victorienne à nos jours : nostalgie ?

Jusqu'à une date récente, on s'intéressait plus à l'époque victorienne pour la littérature que pour les arts. L'apogée de la puissance matérielle britannique correspondait, disait-on, à l'éclatement du beau modèle élaboré pendant le siècle des Lumières. Constable aurait laissé des images superbes de l'Angleterre pré-industrielle, tandis que Turner constatait avec regret le triomphe au moins provisoire de la machine, même dérisoire, comme celle du remorqueur poussif qui emmène à la casse l'un des nobles voiliers de Trafalgar. Il n'y aurait ensuite plus rien de significatif.

L'approche a bien changé aujourd'hui. On a d'abord pris en compte l'extraordinaire variété du patrimoine monumental. Après l'incendie du Parlement, en 1834, le style perpendiculaire se réaffirme avec force à Westminster, mais l'inspiration early english l'emporte davantage au Palais de Justice de Londres. Au même moment, à Calton Towers dans le Yorkshire, Pugin importe en Angleterre le flamboyant continental pour une grande famille convertie au catholicisme. Ruskin contribue à la vogue des formules vénitiennes, où le roman résiste parfois au gothique mais partage avec lui une certaine passion de la couleur dans les architectures de briques. Le passage du règne des Grecs à celui des Goths caractérise aussi les gares. À Londres, Saint Pancras adopte, grâce à Gilbert Scott, une forme de cathédrale qui domine les quartiers voisins.

Le style élisabéthain retrouve également tout son attrait à Harlaxton Manor, près de Grantham, et à Highciere Castle près de Newbury. C'est seulement à la fin du siècle qu'il est surpassé par un second baroque anglais à travers lequel la célébration d'un empire mondial fait écho aux grandes réalisations de la fin du XVIIe siècle. Même quand un industriel comme Lever aménage la cité modèle de Port Sunlight, près de Liverpool, il y implante des imitations de cottages traditionnels. La nostalgie du passé est la note dominante de l'architecture.

La peinture décrit un mouvement tout aussi caractéristique. Vers 1850, une querelle semble diviser les tenants d'une manière académique récemment définie et les pré-Raphaélites partisans d'un retour aux sources. Mais, progressivement, les deux courants confluent autour d'une recherche passionnée de perfection formelle où se retrouvent tout autant Leighton que Burne Jones. Un symbolisme de facture classique domine entièrement les années 1890. Le mouvement des Arts and Crafts lui-même, dans sa réaction contre l'éclectisme et l'industrialisation, renoue avec la qualité de l'artisanat médiéval. L'atmosphère gothique enveloppe toute une partie de l'œuvre de William Morris. Sous l'influence des intellectuels victoriens, l'Angleterre artistique tourne complètement le dos à l'univers des machines. La modernité esthétique qui s'exprime dans ce domaine est très peu reconnue, malgré les réalisations spectaculaires des ingénieurs. Les nouveautés picturales du continent n'ont qu'un écho limité et même la version de l'Art nouveau personnifiée par l'Écossais Mackintosh n'a pratiquement pas de rayonnement au sud du mur d'Hadrien.

Le 22 janvier 2001, on a célébré le centenaire de la mort de la reine Victoria, dans une Angleterre où, désormais, tout se transforme. L'aménagement de Londres, amorcé à l'époque thatchérienne, est le symbole de ce nouveau grand tournant. Après quelques hésitations et au milieu des polémiques, une seconde City jaillit sur les docks abandonnés de l'East-End, en face du site majestueux où Christopher Wren avait installé son Hopital maritime. Un moment bousculés, tous les apports du passé sont réintégrés dans une synthèse d'un type nouveau où la technique et la culture ont leur place, sur la rive sud de la Tamise, entre Westminster et Tower Bridge. Il en va de même dans de nombreux secteurs des anciens pays noirs. Le renom d'architectes britanniques comme Norman Foster et Richard Rogers est mondial. Ce contrepoint, plus décisif que celui apporté pour la peinture par Spencer ou Bacon, mérite d'être pris en considération pour compléter le tableau. Mais cela n'ôte rien à la fascination de la nostalgie, naturelle en cette fin de millénaire.

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans HISTOIRE DES PAYS

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