Histoire du tabagisme 2ème partie

Publié le par Adriana Evangelizt

 

 

 

HISTORIQUE DU TABAGISME


Professeur Robert MOLIMARD

2ème partie  

1ère partie

 

Les Anglais estiment que leur Amiral Drake aurait rapporté le tabac de Virginie avec une priorité sur Nicot, mais ce serait en fait le second de Drake, John Hawkins qui aurait introduit en 1565 les premières feuilles de tabac en Angleterre, bien que pour certains l'honneur devrait en revenir à Sir Walter Raleigh, avec celui d'y avoir rapporté la pomme de terre et d'avoir lancé la mode de la pipe à la Cour.  Un ouvrage consacré au tabac, le Stirpium Adversa Nova était publié en 1570 par deux botanistes français émigrés, L'Obel et Pena.  Parmi les propriétés du tabac, qu'ils dénommaient Indorum Sana Sancta Sive Nicotina Gallorum , ils notaient que les fumeurs sont censés calmer leur faim et apaiser leur soif avec le tabac, que la fumée provoque une ivresse agréable et une incroyable sensation de calme, qu'elle restaure leur force et rafraîchit leur esprit, et se déclare particulièrement efficace contre les douleurs, les blessures, les affections de la gorge, de la poitrine, de la fièvre, de la peste....  En 1563, les huguenots fuyant les persécutions introduisent le tabac en Allemagne.  En 1570 on le trouve en Autriche, en 1580 en Turquie, en 1593 au Maroc, en 1595 en Corée, au Japon et en Chine.  Ainsi, dès la fin du XVIe siècle, le tabac était connu dans le monde entier et l'objet de cultures locales qui allaient le diversifier prodigieusement.

Réflexions
Sans radio, sans télévision, sans affiches, sans industrie tabagière, sans promotions, uniquement par le bouche à oreille, le tabac à gagné le monde entier en moins d'un siècle après la découverte de Colomb.
Pendant 70 ans de régimes communistes dans l'ancienne URSS et en Chine, il n'existait aucune publicité pour quelque produit que ce soit.  Pourtant l'usage de l'alcool et du tabac y était aussi intense que dans les pays occidentaux.

L'interdiction de la publicité répond à une exigence morale. Elle témoigne de l'engagement de l'Etat dans la lutte contre le tabac. A-t'elle l'efficacité qu'on lui suppose?

C'est un beau cadeau financier aux compagnies tabagières, soulagées de dépenses imposées par la concurrence des marques.  Que penser de l'affectation éventuelle de ces ressources à des pratiques promotionnelles plus sournoises et perverses?

Les "contre"

Dès son apparition, le tabac eût ses détracteurs.  Amurat IV, empereur des Turcs, Boris, Tsar de Moscovie et le Shah de Perse en interdirent strictement l'usage.  Comme c'est sous forme de poudre à priser que le tabac avait pénétré l'orient, les contrevenants, punis par où ils avaient pêché,  avaient le nez coupé, la récidive étant punie de mort.  Le Pape Urbain VIII excommunia tous ceux qui prisaient dans l'église.  Jacques 1er d'Angleterre et d'Irlande était farouchement opposé au tabac et écrivit tout un traité, le Misocapnos, dans lequel il dénonçait "cette déplorable habitude, dégoûtante aux yeux, désagréable au nez, dangereuse pour le cerveau, désastreuse pour le poumon".  Le tabac le faisait tousser et il en interdit l'usage en 1619.   Quand il fit décapiter Raleigh, l'un des griefs était son rôle dans l'introduction et l'expansion du tabac dans le royaume.  En 1857, The Lancet publiait l'opinion de 50 médecins sur l'usage du tabac.  Les opposants lui reprochaient la perte de certaines capacités intellectuelles, l'apparition de troubles visuels, et lui attribuaient l'augmentation de la criminalité  L'éditorialiste, reprenant les arguments des partisans du tabac, concluait " l'usage du tabac doit avoir certains effets bénéfiques, ou à tout le moins agréables; si les effets pernicieux étaient si terribles qu'on veut bien le dire, la race humaine aurait déjà cessé d'exister".

Réflexions

Les interdictions et pénalités actuelles dont sont menacés les fumeurs font bien pâle figure à côté des mesures extrêmes prises dans le passé.  Qu'on songe au degré d'exclusion sociale que représentait l'excommunication. Elles n'ont pas empêché la diffusion du tabagisme.

 

La pire des sanctions que fait peser le tabac sur le fumeur est le cancer ou l'infarctus.  Nul n'est censé ignorer la loi.  Pourtant, combien de médecins, même parmi les plus avertis, pneumologues, cardiologues, ne peuvent s'abstenir de l'enfreindre…

 Plus intéressés, d'autres virent le parti qu'on pouvait tirer de cet engouement.  En France, Richelieu augmenta considérablement en 1621 la taxe sur le tabac.  En 1674, Colbert créa une ferme d'état ayant le monopole de la vente, les fraudeurs risquant les galères et, plus tard, la décapitation.  Il étendit ultérieurement ce fermage à la fabrication.  Cette ferme fut cédée à la Compagnie des Indes en 1720, et abolie à la révolution.  En 1811, Napoléon 1er rétablit le monopole des tabacs sous forme d'une régie d'état.  La SEITA a cependant récemment perdu le monopole, puis a été privatisée.  Dans de nombreux pays, la taxe sur le tabac constitue une part importante des revenus de l'Etat.  Si la capacité d'une drogue à soutirer de l'argent des poches des plus démunis traduit la force avec laquelle elle accroche ses victimes, cela donne la mesure de la puissance de la dépendance qu'induit le tabac.

Réflexions

 

La privatisation de la SEITA a fait cesser une ambiguïté, entre un Etat vendeur de tabac et se voulant protecteur de la Santé Publique.  Mais, moins visible et scandaleuse, cette schizophrénie persiste entre le Ministère de finances et celui de la Santé. Comment être crédible lorsqu'on prétend organiser la lutte, quand on tire une part importante de ses revenus de l'alcool et du tabac.

 

Lors de la préparation du rapport ayant abouti à la Loi Evin, les recettes fiscales du tabac représentaient 2,5% du budget de l'Etat.  En Allemagne, c'était 6%.  Je pense que cela explique que les Allemands n'ont pu prendre une Loi Evin, et sont réticents envers toute mesure restrictive.  Les revenus de la France ayant augmenté du fait de l'augmentation des taxes, la Loi Evin aurait-elle pu être promulguée en 2000?  Un des grands problèmes avec la dépendance que crée le tabac, c'est qu'elle concerne non seulement les fumeurs, mais aussi l'Etat.

Le mode d'usage a varié selon les milieux et les époques.  Il est étonnant que le tabac n'ait jamais été utilisé en ingestion dans un contexte de dépendance, mais seulement pour les effets aigus d'ivresse nicotinique.  Ainsi, lors de pratiques religieuses en Amérique du sud, les chamanes en absorbent des quantités prodigieuses afin d'entrer dans des transes leur donnant des pouvoirs surnaturels grâce à une communication avec les esprits.  Toutes les voies d'administration sont utilisées: fumée, chique, prise, mais aussi ingestion de jus et de sirops de tabac, léchage de pâte de tabac, lavements avec des décoctions de tabac, applications sur la peau et dans les yeux. Les doses sont absolument massives, aboutissant à la reproduction d'un processus de mort, commençant par maladie (nausées, vomissements, prostration), puis agonie (tremblements, convulsions), et enfin mort apparente (arrêt respiratoire), le tout suivi d'une résurrection, la dose ayant été savamment calculée.  Triompher de la mort confère ainsi au chaman le pouvoir de guérir.  Il faut y ajouter toutes les visions et prédictions faites dans cet état [3]. 

Mais cette ivresse peut avoir des raisons tout à fait impies, voire commerciales, si l'on en croit Vladimir Korolienko qui, dans Le rêve de Makar, écrit: "...s'il n'arrivait pas à aller jusqu'au bout de son idée, c'était vraisemblablement parce que les tartares du coin lui avaient toujours vendu de la mauvaise vodka, macérée, pour la force, avec de la makhorka (Nicotiana rustica), qui le faisait tomber dans le coma et le laissait malade comme une bête" [4]. 

La pipe et la chique, plus faciles à utiliser dans les embruns, ont toujours eu la faveur des marins.  Pendant tout le XVIIIe siècle on a beaucoup prisé.  Le tabac était râpé directement par les fumeurs, ou acheté en poudre et conservé dans des tabatières qui allaient de la simple boite à des objets de luxe de bois précieux, ouvragés, incrustés de nacre, d'or ou d'argent, qui faisaient partie des cadeaux diplomatiques aux grands de ce monde.  L'orient a beaucoup utilisé les pipes à eau, le narghilé.  La "chicha" connait un regain de faveur chez les jeunes gens en Tunisie, qui trouvent que cela donne de la force et développe les poumons.  Les mégots de cigares jetés par les riches négociants espagnols, récupérés par de moins fortunés et roulés dans du papier auraient été à l'origine des premières cigarettes, et la cigarette aurait été fumée en Espagne dès la seconde moitié du XVIe siècle. Mais l'usage n'en fut importé en France qu'après 1809 par les troupes napoléoniennes, et se développa extrêmement rapidement à partir de 1830.  Le mot cigaret (petit cigare, 1830) devint cigarette en 1840.  La première manufacture fut créée à Gros Caillou en 1842, au lieu-même où se trouve actuellement le siège social de la SEITA, quai d'Orsay à Paris.  La première machine à rouler les cigarettes, le cigarettotype de Le Maire fut construite en 1843.  L'ancêtre du filtre, un bout de bois de marronnier poli de 3 cm de long, apparaissait la même année, remplacé en 1847 par un véritable filtre en carton enroulé, plus économique.  Cependant la plus grande partie du tabac consommé était encore fumé avec les pipes, ou roulé à la main dans des feuilles de maïs ou de papier journal, puis dans des papiers spécialement étudiés.  Ce n'est qu'autour des années 1880 qu'apparurent des machines capables d'assurer une fabrication industrielle à grand débit.  Une machine présentée à l'exposition universelle de 1878 par Surini et Durand confectionnait 3600 cigarettes à l'heure.  C'est ce passage au stade de la grande industrie et les améliorations technologiques permettant de fournir des cigarettes toutes faites, comme on les appelait encore entre les deux guerres, à un prix tout à fait compétitif avec la confection manuelle individuelle qui est responsable de l'énorme diffusion du tabagisme.  En 1900, on produisait en France un million de cigarettes.  En 1923, dix milliards, en 1939, près de 20 milliards. Les machines actuelles arrivent à des cadences supérieures à 12.000 unités par minute., et la consommation annuelle française approche actuellement les 100 milliards de cigarettes.  La première fabrique moderne de cigarettes équipées d'un filtre a été construite en Suisse dans les années 30.  En France, l'ANIC, munie d'un filtre en coton, a été commercialisée en 1937.  Actuellement, les cigarettes-filtre occupent la plus grande part du marché.  La présentation s'est également mécanisée.  Les machines à empaqueter fabriquent actuellement près de 400 paquets à la minute, dans des emballages non seulement propres, mais aussi luxueux, colorés, attractifs, ce qui compte certainement pour beaucoup dans l'adoption de la cigarette par les femmes, très sensibles à l'esthétique.

La cigarette a donc complètement supplanté tous les autres modes d'usage.  La prise et la chique ne sont plus guère utilisées que lorsqu'il est vraiment impossible de fumer, par risque d'incendie ou d'explosion, ou dans les sous-marins.  Pourtant certaines pratiques sont tenaces, comme le snuff-dipping chez les femmes de Caroline du Nord.  Cela consiste à placer de la poudre à priser entre lèvre et gencive.  Il s'agit en générale de moist-snuff, c'est à dire d'une poudre à priser humide et aromatisée.  Une forme plus "hygiénique" s'est énormément développée aux Etats-Unis et en Scandinavie sous forme de petits sachets de papier poreux contenant du tabac en poudre (Skoal bandits, Copenhagen), en particulier parmi les jeunes.  Huit millions de teen-agers américains en seraient des adeptes.  Une tentative de commercialisation en France a été un fiasco, et l'interdiction a été obtenue, comme susceptible de favoriser l'entrée en tabagisme.

 

Réflexions
 
Pourquoi le tabac a-t'il été prisé, chiqué, fumé, et que son usage sous forme de tisane, à l'instar du thé ou du café, ne s'est-il pas répandu? La solution de ce problème ferait faire un grand pas dans la compréhension du phénomène de dépendance
 

 

Sources Formation tabacologie

Posté par Adriana Evangelizt

 

 

 

Publié dans TABAC-CANNABIS-DROGUES

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