La chute des tyrans

Publié le par Adriana Evangelizt

La chute des tyrans

Par Véronique Dumas


A l'image des Staline, Mao, Pol Pot et Pinochet tous les dictateurs ne meurent pas de vieillesse. Exemples... 


La pendaison, le 30 décembre 2006, dans un faubourg de Bagdad, de Saddam Hussein a suscité la polémique. Condamné à mort le 5 novembre par le Haut Tribunal pénal pour le massacre de 148 chiites du village de Doujaïl en 1982, l'ancien président irakien, responsable de la mort de plus d'un million de personnes, ne répondra jamais des autres crimes contre l'humanité, notamment celui de génocide des Kurdes. La fin du raïs survient après trente-quatre ans d'un règne de terreur. Qualifié de tyran, Saddam Hussein ajoute son nom à la liste de ses homologues ayant connu une mort violente, que ce soit par exécution ou par suicide.

Attesté en grec pour la première fois vers le milieu du VIIe siècle av. J.-C. le terme « tyrannie » désigne une forme de monarchie se définissant par une prise de pouvoir brutale dans un contexte d'instabilité politique et par un mode de gouvernement illégal. Le tyran, du grec tyranos (maître), qui exerce le pouvoir absolu, est alors perçu de manière plutôt favorable comme un chef populaire protégeant le peuple des abus de l'aristocratie. Mais plus tard, à Rome, le mot prend un sens négatif et définit celui qui exerce le pouvoir absolu avec cruauté. Le tyran est toutefois distinct du dictateur, un titre et une fonction qui correspondent à des critères définis par le droit romain. Le dictateur de la République romaine, un magistrat, est investi, pour une durée inférieure à six mois, de pouvoirs illimités dans des situations d'urgence intérieure ou extérieure. Régulièrement exercée du début du Ve siècle à la fin du IIIe siècle av. J.-C., cette magistrature ne réapparaît qu'avec le consul Sylla (138-78 av. J.-C.) qui tente d'organiser sous le nom de dictature un nouveau pouvoir monarchique à durée illimitée.

Pour la première fois dans l'histoire de Rome, la dictature devient l'instrument d'un pouvoir personnel et permet de multiplier massacres et proscriptions dans un contexte de guerre civile. Le dictateur est désormais au-dessus des lois et exerce le pouvoir absolu sans contrôle à l'instar du tyran. Jules César (100-44 av. J.-C.) devient dictateur à vie à 57 ans. L'imperator semble invulnérable et s'apprête à marcher dans les pas d'Alexandre le Grand en soumettant les pays d'Asie avec ses légions. Une victoire annoncée pour le quadruple triomphateur de la Gaule, de l'Egypte, du Pont et de l'Afrique, qui rêve de recevoir du Sénat le titre de roi de Rome. Celui dont la statue figure sur le Capitole, à côté de celles des sept précédents souverains, sait pourtant combien le peuple, sur lequel il s'appuie avec habileté, abhorre cette royauté, abolie par la République depuis le Ve siècle. La révolte gronde, y compris parmi les césariens. Le 15 mars 44, une cinquantaine de sénateurs choisissent d'assassiner celui qu'ils qualifient de tyran. Lorsque César, frappé de vingt-cinq coups de couteau, reconnaît son fils adoptif, Brutus, parmi les assaillants, il abandonne la lutte et se couvre le visage d'un pan de sa toge, avant de succomber. Après sa mort, le Sénat, à l'instigation de Cicéron, fera abolir la dictature, interdisant à l'avenir à quiconque d'en user. Il n'y aura plus officiellement de dictateurs, mais des empereurs à partir d'Auguste, petit-fils de César, dont plusieurs peuvent prétendre au titre de tyrans les plus sanguinaires de l'histoire universelle. Parmi eux : Caligula (12-41) et Néron (37-68), ainsi que Domitien (51-96).

Fils du très populaire général romain Germanicus et d'Agrippine, petite-fille d'Auguste, Caius Cesar Germanicus, surnommé Caligula, « petite bottine de soldat », pour avoir passé sa jeunesse dans les camps légionnaires, est également le fils adoptif de son grand-oncle Tibère, auquel il succède à l'âge de 25 ans après avoir, selon la rumeur, porté le coup de grâce au moribond. Le règne de Caligula dure moins de quatre ans, de 37 à 41 de notre ère, suffisamment longtemps pour laisser le souvenir d'un tyran fou dont la cruauté n'a d'égale que la dépravation. « Qu'ils me haïssent pourvu qu'ils me craignent », aurait dit celui que la foule romaine acclame à l'époque de son avènement.

La liste de ses extravagances et de ses actes de barbarie dépasse l'imagination. Non content de pressurer financièrement les Romains, il exige, entre autres, d'être adoré comme le « nouveau soleil », fait donner le titre de consul à un cheval qu'il apprécie, célèbre des victoires imaginaires, entretient des relations incestueuses avec ses soeurs et condamne à périr dans d'atroces souffrances n'importe qui sous n'importe quel prétexte. Caligula, qui s'est aliéné le Sénat après avoir fait exécuter de nombreux magistrats, mourra transpercé par les glaives de conspirateurs, dans un couloir souterrain du Palatin, le 24 janvier 41.

Son neveu, Néron, meurtrier de son demi-frère, Britannicus, et de sa mère incestueuse, Agrippine, est connu pour être, au début de son règne, clément et généreux. Mégalomane, adepte avant l'heure de la « politique-spectacle », Néron qui rêve d'ériger un ordre nouveau fondé sur la beauté, organise à profusion jeux du cirque, combats de gladiateurs et autres représentations théâtrales, non sans confisquer les biens des sénateurs qui lui sont hostiles pour couvrir ses dépenses somptuaires. Surnommé par Pline l'Ancien « l'ennemi de l'espèce humaine », il réprime la conjuration de Pison dans le sang et contraint ses opposants, dont Sénèque, au suicide. En juillet 64, il accuse les juifs et les chrétiens d'avoir provoqué l'incendie de Rome dont il est lui-même responsable, avant de déclencher contre eux de sanglantes persécutions.

La révolte de la Gaule, puis l'insurrection des légions d'Espagne et la défection de l'armée tout entière, sonne l'heure de sa chute. Le 11 juin 68, déclaré ennemi public par le Sénat, et alors que des soldats se dirigent vers son palais pour l'arrêter, Néron, abandonné de tous, se poignarde, aidé par l'un de ses affranchis. « Quel grand artiste meurt avec moi ! » auraient été ses dernières paroles.

Troisième des empereurs flaviens, successeur de son frère Titus, Domitien (51-96), reconnu comme le plus grand des empereurs bâtisseurs de Rome, est aussi l'un des plus impitoyables, surnommé le « Néron chauve » en raison de ses cruautés et de sa cupidité. Ne tolérant aucune opposition, cet homme au caractère vindicatif, instaure à son tour une tyrannie implacable, réprime dans le sang les conspirations menées contre lui par l'aristocratie sénatoriale, proscrit historiens et intellectuels jugés complices de la rébellion. Lui aussi persécute juifs et chrétiens et assassine, entre autres, l'un de ses cousins germains. L'impératrice Domitia elle-même, se sentant menacée, prend part au complot qui mettra fin à quinze années de règne dont trois ans de tyrannie sanglante. L'empereur, qui afin de sacraliser encore davantage sa personne, aurait exigé d'être appelé « seigneur et dieu », est assassiné dans sa chambre sur ordre du Sénat.

L'extrême fin du Moyen Age et la Renaissance européenne, en pleine découverte de l'héritage culturel antique, renouent également en Angleterre et en Italie avec des méthodes de gouvernement inspirées de l'Antiquité. Trois personnages illustrent cette sanglante filiation avec les tyrans du passé. Le court règne de Richard III, de 1483 à 1485, immortalisé par la pièce Shakespeare, est marqué par le meurtre et l'infamie. A la mort subite de son frère, Edouard IV, Richard de Gloucester se proclame régent et tuteur de son neveu Edouard V. Non content de séquestrer le jeune souverain et son petit frère, le duc d'York, dans la Tour de Londres, il fait invalider par le Parlement le mariage du roi défunt et déclarer ses fils illégitimes. Après les avoir probablement fait assassiner, il est couronné le 6 juillet 1483. Mais lorsqu'Henri Tudor, héritier des Lancastre, débarque en Angleterre, le sort de Richard III, qui s'est attiré la haine de la Cour et du peuple, est déjà scellé. Sans doute, à la veille des combats, n'a-t-il pas été hanté par les spectres de ses victimes comme l'a écrit Shakespeare, pas plus qu'il n'a prononcé la fameuse phrase : « Un cheval, mon royaume pour un cheval », répandue par ses ennemis pour le diffamer après sa mort. Richard III est tué à la bataille de Bosworth par le futur Henri VII dont l'accession au trône met fin à la guerre des Deux Roses. Son corps, inhumé à Leicester, sera exhumé et jeté dans une rivière, sous Henri VIII (1509-1547).

Tout aussi détesté, le duc de Milan, Galeazzo-Maria Sforza (1444-1476), aussi prodigue avec les artistes que débauché et cruel, meurt sous les coups de conspirateurs républicains. Quant au duc de Romagne, César Borgia (1476-1507), l'inspirateur du Prince de Machiavel, excellent chef de guerre et habile administrateur, dont la longue série de turpitudes remplirait des volumes, il meurt lors d'une expédition contre l'Espagne, les armes à la main.

Moins de cent cinquante ans plus tard, l'exécution de Charles Ier d'Angleterre (1600-1649) horrifie l'Europe entière. Successeur de Jacques Ier Stuart, il suscite dès le début de son règne la méfiance du Parlement hostile à sa politique autoritaire et au choix de ses favoris, parmi lesquels le duc de Buckingham. A partir de 1629, commence la « tyrannie de onze ans », au cours de laquelle le roi gouverne seul et tente d'imposer dans les domaines financiers et religieux des mesures de plus en plus impopulaires provoquant la révolte de l'Ecosse, puis celle de l'Irlande. Après quelques concessions, Charles Ier tente un coup de force pour se maintenir au pouvoir mais doit fuir sa capitale en juillet 1642. La guerre civile fait rage entre les Cavaliers, partisans du roi, et les Têtes rondes parlementaires, soutenus par les Londoniens. Vaincu par Cromwell, Charles Ier se réfugie en Ecosse d'où il est livré au Parlement de Londres en janvier 1647. Parvenu à s'échapper, il est repris et jugé à la hâte par un tribunal formé de députés nommés par Cromwell. Condamné à mort le roi, qui refuse de reconnaître la compétence de ses juges en brandissant la Constitution anglaise, est décapité devant le palais royal de Whitehall, le 30 janvier 1649.

La révolution anglaise a tué un roi, non la royauté. La Révolution française va tuer non seulement un roi, mais aussi et surtout une royauté honnie. Le matin du 21 janvier 1793, Louis XVI meurt sur l'échafaud, place de la Révolution, actuelle place de la Concorde, après un procès qui semble ne pas le concerner. Désigné lui aussi comme un tyran par ses opposants, Robespierre qui va contribuer à repousser l'appel au peuple avant la condamnation du roi, en déclarant que « la clémence qui compose avec la tyrannie est barbare », est guillotiné à son tour en juillet 1794. L'« Incorruptible » qui a institutionnalisé la terreur et incarne, plus que tout autre, la dictature du Comité de salut public, est finalement broyé par la machine infernale qu'il a mise en marche.

Victime d'une autre révolution, l'empereur Nicolas II (1868-1918) poursuit sans faillir la tradition d'autocratie des tsars de Russie, qui tient le pays d'une main de fer. La première révolution de 1905 l'oblige à promettre la mise en place d'un système constitutionnel et le respect des libertés publiques. Mais ses annonces restent sans lendemain et les révoltes qui suivent l'assassinat du ministre Stolypine sont férocement réprimées, ce qui vaut au tsar le surnom de « Nicolas le Sanglant ». Contraint d'abdiquer après la révolution d'octobre 1917, il est massacré à coups de revolver, ainsi que toute sa famille, par les bolcheviks, à Iekaterinbourg.

Siècle du « progrès », le XXe siècle verra s'épanouir des tyrannies d'une ampleur jamais égalée. Si toutes les dictatures ont des points communs tels que le culte de la personnalité associé au népotisme, la volonté d'un dirigeant unique de transformer la société et de créer un homme nouveau, l'emploi de la terreur comme mode de gouvernement, les tyrans ne sont pas égaux devant la mort puisque nombre d'entre eux, et non des moindres, sont décédés de maladie ou de vieillesse comme Staline (1878-1953) et Mao (1893-1976). Un seul nom évoque à lui seul cet enfer de l'Histoire. Celui d'Adolf Hitler, qui le 30 avril 1945, se donne la mort à Berlin alors que l'Armée rouge encercle son dernier refuge. Deux jours auparavant, il a appris la fin de Mussolini. Capturé le 26 avril alors qu'il tente de fuir en Suisse, le Duce est abattu sans autre forme de procès, avec sa maîtresse, Clara Petracci. Leurs cadavres seront pendus par les pieds à la façade d'un garage sur une place de Milan. Très impressionné, Hitler prend des dispositions pour échapper à un tel sort autant qu'à l'humiliation d'une capitulation, et se suicide avec sa femme. Un seul coup de feu est entendu. Le Führer, une balle dans la tête, gît aux côtés d'Eva Braun, empoisonnée. Leurs corps seront brûlés par le chef de la garde SS qui ensevelira les cendres dans un trou d'obus, au milieu d'un amas de décombres et d'ordures.

L'exécution du dictateur roumain, Nicolae Ceausescu, fusillé avec sa femme, Elena, le 25 décembre 1989, après un simulacre de justice dans la ville de Tirgoviste, est le dernier tyrannicide du siècle.

Grand ami du Conducator, Saddam Hussein, qui s'est s'avancé vers la potence un Coran à la main en « martyr de l'Islam », aura réussi à faire de sa mort une bombe à retardement dans le monde arabo-musulman. La vidéo pirate, diffusée sur Internet et les télévisions du monde entier, qui permet d'entendre l'altercation entre l'assistance et le condamné, et montre ce dernier au bout de sa corde, a achevé de discréditer un jugement controversé, y compris en Occident. Une victoire posthume digne des plus grands tyrans du temps passé. 

Repères

41 : Caligula est assassiné par sa garde prétorienne
68 : Néron, abandonné de tous, se suicide
1629 : Charles Ier d'Angleterre a la tête tranchée
1793-94 : Louis XVI et Robespierre guillotinés
1917 : le tsar et la famille impériale abattus


44 av. J.-C.

Jules César
Le 15 mars, jour des Ides, l'imperator qui doit se faire couronner roi, est poignardé par des sénateurs romains et son fils adoptif. Les assassins veulent jeter son corps dans le Tibre, mais le peuple exige qu'il soit incinéré.


1530

César Borgia
Le duc de Romagne laisse l'image d'un prince juste mais sévère. C'est pourtant lui qui convie ses ennemis au château de Senigallia et les fait froidement exécuter le 31 décembre 1502. Il meurt au combat lors d'une expédition contre l'Espagne.


1649

Charles Ier
Oliver Cromwell devant le corps de Charles Ier dont il a eu la tête. Après avoir soumis l'Irlande et l'Ecosse, Cromwell, proclamé lord protecteur, impose à l'Angleterre une dictature militaire, qui succède à la "tyrannie de onze ans" de son prédécesseur.


1918

Nicolas II
Le tsar de Russie, la famille impériale et leurs serviteurs sont abattus à coups de pistolet, le 16 juillet 1918, par les bolcheviks. Le massacre est perpétré dans la cave de la maison Ipatiev à Iekaterinbourg.


1945

Mussolini
Après avoir rompu avec le parti socialiste, Mussolini crée les Faisceaux italiens de combat en 1919. Il accède au pouvoir en 1924 et impose sa dictature. Allié à l'Allemagne hitlérienne, il est exécuté avec sa maîtresse le 28 avril 1945.

1989

Les Ceaucescu
Mégalomane, Nicolae Ceaucescu exerce avec sa femme Elena une véritable dictature sur la Roumanie. Ils sont passés par les armes le 25 décembre 1989 après un procès bâclé.

 
Sources : 
Historia

Posté par Adriana Evangelizt




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