La Vendetta

Publié le par Adriana Evangelizt

La Vendetta

Tableau de Duncan Long

 

La vendetta désigne dans les régions méditerranéennes la vengeance d’un meurtre ou d’une simple offense qui implique tous les parents et engendre l’affrontement de deux familles sur une longue période.

Histoire

Le couple domination/résistance joue un rôle important dans le développement du phénomène de la vendetta. Domination au travers d’une structure familiale au sens large, qui porte le nom de clan ou de tribu, et qui réunit plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de personnes affiliées, redevables ou employées. Elles peuvent mobiliser de véritables bandes aptes à organiser la vengeance et à s’assurer de complicités pour échapper, dans la plupart des cas, à une arrestation. Elles peuvent également décourager toute velléité d’intervention de la police par une fuite organisée, dans le maquis Corse, par exemple.

Le cas de figure existe en Haute Albanie. La vendetta s’y déroule de tribu à tribu et génère de véritables guerres, obstacles à toute circulation d’un territoire à un autre. Le clan est aussi un instrument de domination : il peut contraindre le membre désigné de la famille à accomplir son devoir, en reprenant le sang et en respectant le Kanun en Albanie, ou le code de l’honneur, ailleurs.

En cas de résistance du responsable, les vexations pleuvent. La perte de l’honneur est assimilée à la perte de la vie et celui qui ne se venge pas subit des humiliations destinées à lui rendre l’existence impossible. Il ne peut prendre la parole en public, on ne lui tend que la main gauche, on lui passe le verre ou la cuillère par-dessous la jambe.

La vendetta est également un outil de domination politique, que ce soit sur un village ou sur un territoire beaucoup plus étendu. L’objectif est toujours le même : éliminer l’adversaire, alimenter les motivations de la vendetta, pour permettre de souder le clan.

Les exemples sont nombreux, y compris dans la littérature et notamment dans Colomba de Mérimée où le conflit entre deux familles corses, les Barricini et les Della Robbia, recoupe une opposition politique entre conservateurs royalistes et bonapartistes. Un des enjeux est le pouvoir sur le village au travers de la mairie. On retrouve les même enjeux en Crète avec l’affrontement de deux familles, les Sarzetakis et les Pentarakis, pendant plus d’un siècle.

Pour éliminer un adversaire politique en l’obligeant à se retirer de la scène publique le recours à la vendetta s’est révélé très efficace. Non limitée dans le temps elle permet d’aboutir à l’élimination physique de l’adversaire au nom de l’honneur…

Mais la vendetta se nourrit également de la résistance à une domination politique. C’est le sentiment d’injustice, d’inégalité de traitement qui est bien souvent à l’origine du développement de cette forme de justice privée, de justice primitive. La Corse dominée par les Génois, puis par les Français a cultivé ce sentiment d’injustice et de résistance associées.

En Albanie, les tribus catholiques du Nord, s’appuyant sur une topographie très favorable à la résistance du fait de leur inaccessibilité, ont ainsi développé une pratique de la justice basée sur le Kanun en opposition à la justice ottomane. L’administration de l’Empire les a abandonnées à leur sort, dans une quasi-autonomie.

En Grèce et Crète, c’est l’Église orthodoxe qui a servi de base à la résistance contre le pouvoir ottoman. Là encore, l’éloignement par rapport au pouvoir central a permis, tout particulièrement en Crète, de maintenir cette forme de justice traditionnelle. En Turquie, ce sont les Turkmènes qu’évoque si brillamment Yachar Kemal qui ont maintenu cette forme de justice traditionnelle.

Une géographie bien identifiée à la Méditerranée

La vendetta en Europe est présente dans deux régions principales: les Balkans et les îles méditerranéennes.

Mais on constate que l’histoire et la géographie se croisent. Ne serait-ce que dans le mot Balkans, “montagnes boisées” en turc, qui désigne cette partie de l’Europe du sud-est. Il est significatif que pour la nommer, on s’est référé au relief plutôt qu’à des termes culturels ou politiques déjà très sensibles à l’époque.

Du point de vue de la vendetta elle était très présente dans la zone albanophone (Albanie, Kosovo, Macédoine) mais aussi au Monténégro et en Grèce (le Magne notamment).

De plus cette région a été occupée pendant plusieurs siècles par l’empire ottoman qui a dû y faire face à ce phénomène de vendetta comme en Turquie. La plupart de ces territoires englobent des peuples dont l’identité passe par la religion (catholique, musulmane, orthodoxe) et les langues d’origine latine, slave, turque ou même illyrienne pour les Albanais. En Albanie, les zones montagneuses et catholiques du Nord ont été plus touchées par ce phénomène que celles du centre (musulmane) ou du sud (orthodoxe). Mais au Kosovo à population largement musulmane, comme en Grèce, dans le Magne, à population orthodoxe, la vendetta est pratiquée à grande échelle.

Le facteur religieux ne permet pas de différencier ces comportements. Les îles (Corse, Sardaigne, Crète et Sicile) sont, quant à elles, de véritables foyers de vendettas. L’isolement insulaire, l’éloignement administratif par rapport à un gouvernement (Piémont pour la Sardaigne, Gênes, puis France pour la Corse, empire ottoman pour la Crète et le Magne) ont entretenu la vendetta.

La Sardaigne est un cas assez intéressant dans la mesure où le banditisme y est plus présent que la vendetta. Sa position géographique, face à Bonifacio a fait d’elle un refuge pour les Corses, notamment de la région de Bonifacio, en délicatesse avec la justice comme le soulignait Maupassant.

La vendetta y est restée présente même si elle a culminé au XVIIIe siècle où l’une des bandes était conduite par une femme d’environ quarante ans, nommée Lucia Delitala. Elle portait une moustache digne d’un grenadier et ne s’était jamais mariée par refus d’être dépendante d’un homme ! Des vendettas au cours de laquelle s’affrontèrent diverses familles et des groupes d’hommes armés continuèrent de défrayer la chronique au XIXe siècle.

Le droit coutumier

Cette notion de droit coutumier est aujourd’hui assez difficile à appréhender pour tous ceux qui, comme en France, sont habitués au code civil ou pénal.

Mais il suffit de se référer à la situation qui existait en France avant la Révolution : chaque province avait son droit coutumier qui était lui-même écrit, le droit coutumier de Normandie, par exemple.

Dans le cas de l’Albanie les montagnes du nord (les Mirdites, la Zadrime, les montagnes de Lezhe et la région de Shkoder) et le Kosovo (régions albanophones de Pejë, Gjakovë et Prizren) ont été régies depuis des siècles par un droit coutumier connu sous le nom d’origine byzantine de Kanun. Il en existe de nombreuses versions souvent apparentées entre elles. Le principal code coutumier est celui de Lekë Dukagjini qui l’aurait établi au XVème siècle. Ses dispositions sont, d’après M. GUT, traducteur du Kanun en français, très semblables à celles qui existent, dans les tribus monténégrines. Le Kanun de Lekë Dukagjini est connu grâce au travail réalisé au début du XXème siècle par le franciscain Shtjfen Gjeçov et qu’il a publié entre 1913 et 1933.

Il faut souligner que le Kanun visait, il y a cinq siècles, à encadrer et à limiter les effets de la reprise du sang pour éviter un carnage entre clans. En Albanie, la vendetta porte le nom de Gjakmarrja c’est-à-dire prise du sang ou plus justement “reprise du sang” comme le note M. Gut. Elle consiste, en effet, dans le droit pour la famille de la victime d’un homicide de venger celui-ci par le meurtre d’un parent de l’assassin.

D’après un commentateur du Kanun, une âme en demande une autre et celui qui tue dans ces conditions est pardonné par Dieu. Les principales dispositions du Kanun sont désormais bien connues même s’il faut distinguer le Kanun ancien du Kanun moderne. Ce dernier est, semble-t-il, plus laxiste dans la mesure où il ouvre la porte à la gjakmarrja qui concerne non seulement l’assassin mais aussi tous les hommes de sa maison jusqu’aux enfants au berceau.

Dans le Kanun ancien, celui qui avait utilisé l’arme est le seul à devoir le sang: “le sang suit le doigt qui a appuyé sur la détente du fusil”.

En Corse, la vendetta était soumise également à des règles :

# Un véritable conseil de famille était réuni afin de décider si l’offense reçue pouvait donner lieu à vengeance,


# La famille de l’offenseur était avertie avec une certaine solennité,


# La vengeance ne pouvait prendre la forme du vol,


# Celui qui avait fait l’objet d’une vendetta devenait bandit d’honneur et prenait le maquis. Il était dans ce cas nourri et soutenu par le clan pour échapper à la loi.


# Selon les pays des différences de comportement existent : en Albanie si quelqu’un doit un sang, il lui faut aller se cacher (art. 212 du code de Lek Dukagjin). L’assassin se promène la nuit et se cache dès le lever du jour.


Cela empêche toute activité économique et notamment l’agriculture, la principale activité de ces régions. Les femmes, exclues de la gjakmarrja, doivent prendre le relais et effectuer les travaux des champs, aussi pénibles soient-ils, comme par exemple les labours.

En Corse, les hommes en situation de vendetta restaient également enfermés des mois et des années dans leurs maisons. Un certain niveau d’activité économique était maintenu sous leur responsabilité, mais ils ne sortaient qu’en prenant de nombreuses précautions, notamment pour travailler aux champs. Dehors on portait un fusil appuyé sur le bras gauche, à la façon des chasseurs prêts à tirer. On marchait l’œil et l’oreille aux aguets. Les paysans piochaient leurs champs avec le fusil posé sur le sillon, à leur côté. Le laboureur gardait le fusil en bandoulière, prêt à lâcher le manche de sa charrue pour faire le coup de feu.

Le rôle de la femme dans ces deux sociétés patriarcales est différent même s’il reste difficile de le qualifier de plus enviable dans l’une ou l’autre société.

Une géographie mouvante

Le champ de la vendetta en ce début de XXIe siècle s’est heureusement considérablement réduit.

Dans la zone albanophone si elle est encore très présente en Albanie pour des raisons que nous avons pu voir précédemment, sa présence s’est considérablement réduite au Kosovo depuis l’amnistie générale décrétée en 1988 avant le conflit avec la Serbie.

Dans les îles dépendant de l’Italie (Sardaigne, Sicile) mais aussi dans le sud du pays (Calabre notamment) les problèmes de vendetta ont sensiblement décru, même si dans certains lieux, comme Orgosolo en Sardaigne, des clans rivaux se sont affrontés pendant plus d’un siècle .

En Grèce et tout particulièrement en Crète la question semble résolue depuis quelques dizaines années.

En Albanie la situation est plus contrastée : si le nombre d’assassinats liés aux affaires de gjakmarrja est passé de 45 en 1998 à 12 en 2002, dans le même temps le nombre de familles cloîtrées a décru de 2500 à 1378 en 3 ans, entre 2000 et 2002 .

Cependant on note indéniablement une extension géographique du phénomène en raison de l’exode rural qui permit à partir de 1992 à la population du nord de s’installer, sans autorisation, dans la capitale Tirana.

Loin de restreindre la gjakmarrja, l’exode a contribué à sa diffusion dans des zones où jusque là elle était absente, c’est-à-dire Tirana et le sud de l’Albanie. Les statistiques sont toutà fait éloquentes : 140 familles cloîtrées à Tirana, 98 à Durres, 111 à Vlora, 62 à Berat et 13 à Lushnja.

Le déracinement, loin de favoriser la rupture avec les pratiques traditionnelles de justice clanique en référence plus ou moins lointaine avec l’antique Kanun, et de permettre l’intégration dans une culture urbaine, s’est traduit par une marginalisation de cette population à la périphérie de la ville. Incapable de trouver un travail correspondant à ses qualifications principalement agricoles, elle s’est trouvée placée en situation de dépendance et d’assistanat. Chômage, misère sont le lot quotidien dans la banlieue de Tirana et de Durres.

Dans le district de Kruja (trente kilomètres de Tirana) qui est désormais pour une part inclus dans la grande banlieue de la capitale, sur douze meurtres constatés en 2002, deux ont été causés par la vendetta ; dans les neuf premiers mois de 2003 sur neuf meurtres recensés, deux correspondaient à la gjakmarrja. Dans ce district, environ 20% des crimes peuvent donc lui être imputés, ce qui montre l’ampleur du problème.

En Corse : depuis 1931, le cas des bandits corses et des bandits d’honneur a été réglé à la suite d’une véritable opération militaire qui a mobilisé plus de cinq cents hommes disposant d’un matériel lourd (automitrailleuses) ;les villages ont été passés au peigne fin grâce à des perquisitions et des confiscations d’armes. Cette opération permit l’arrestation des principaux bandits, morts ou vifs, et mit presque fin à la vague de banditisme en Corse.

Aujourd’hui la vendetta familiale au sens traditionnel n’existe plus, mais les vendettas politiques se sont développées. Depuis les années 1970, des mouvements, dits nationalistes se sont manifestés dans l’île de façon de plus en plus actives et bruyantes et les conflits se sont exacerbés entre ces différentes factions. De ce point de vue il n’est pas inutile de rappeler que le fondement de la vendetta est bien souvent politique.


Les aspects contemporains

En Albanie, la vendetta et le Kanun ont fait un retour en force inattendu dès 1992 et la chute du régime communiste (pendant cette période les cas de vendetta étaient punis avec la plus extrême sévérité et leurs auteurs fusillés en place publique).

Les causes de cette reprise ont été nombreuses :

# L’effondrement de l’autorité de l’État: police, justice, prison, autrefois redoutées, ne disposaient plus ni de la légitimité ni de moyens d’action pour remplir leur mission. Les policiers pas ou mal payés ne faisaient plus de zèle pour rechercher les présumés coupables, d’autant que dans les villages ils avaient souvent des liens familiaux avec l’un ou l’autre camp. Arrêter un auteur de vendetta n’aurait fait que conduire à des représailles immédiates de la part de la famille du suspect. Trop proches de l’ancien régime, les responsables de ces institutions n’étaient pas considérés comme fiables ni équitables. Le nord du pays (région de Shkoder et de la grande Malesi), en grande majorité catholique pratiquante, avait subi des persécutions religieuses à l’époque d’Enver Hoxha, qui voulait faire de l’Albanie le premier État athée du monde ; l’hostilité dont fit preuve cette région prit aussi un tour politique.


# Face à Tirana, dirigé par les successeurs du parti communiste, le nord du pays ne reconnut plus la légitimité de nombreuses décisions. Dans une atmosphère de révolte et de contestation du pouvoir central, de nombreux conflits se réglèrent en dehors des structures de l’État. Bien souvent ils concernaient la propriété de la terre. En 1992, après cinquante ans de régime communiste il n’y avait plus de cadastre et les terres avaient été toutes collectivisées par le régime communiste. Avec la dissolution des coopératives, la redistribution des terres généra de nombreux conflits et rivalités qui se réglèrent souvent de façon violente. Le kanun se révéla un moyen bien pratique (grâce à son interprétation souple) pour appuyer des initiatives qui se transformèrent en application de la loi du plus fort.


# Lors des crises institutionnelles qu’a connues ce pays, d’abord en 1992 avec le renversement du régime, puis en 1997 avec l’effondrement des pyramides financières et enfin en 1999 avec la guerre du Kosovo, qui a placé ce pays en situation de guerre avec la Serbie, la vendetta fut pratiquée, le Kanun invoqué et la justice court-circuitée.


# Outre ces raisons politiques, il ne faut pas sous-estimer les causes traditionnelles et notamment le poids de la famille et du clan, ainsi que le mauvais fonctionnement de la justice qui justifient au regard des populations le maintien de cette forme de règlement des conflits. En témoigne cette histoire qui s’est produite en 2003 et dont s’est fait l’écho la presse albanaise en avril dernier. Tonin Tosku avait émigré depuis plusieurs années aux USA. En l’an 2000, il retourne au pays pour s’y marier. En une semaine, la famille lui trouve dans la plus pure tradition, la fille qui convient, originaire de surcroît du même bourg. Au lendemain du mariage le verdict est sans appel ; la jeune mariée doit retourner chez ses parents “ce n’est pas une femme pour moi, s’est écrié Tonin”. Aussitôt informés les deux frères de la femme désormais déshonorée, saisissent leurs armes, courent chez Tonin et abattent celui-ci à bout portant. Les deux justiciers ne cherchent pas à fuir. La police les arrête et le tribunal de la petite ville de Laç prononcera une peine de quinze ans de prison à l’encontre de chacun d’eux. Mais en appel la cour annulera cette décision semblant donner raison à l’acte de vengeance des deux hommes. Devant ce qu’il considéra comme une injustice le frère de Tonin, policier de profession, se sentit pris dans l’engrenage de la reprise du sang. Il tenta de s’adresser au président de la République, M.Moisiu en tant que garant des institutions et donc de la justice, pour lui remettre une lettre expliquant le drame qu’il vivait. A ce moment, il est arrêté par les gardes du corps du président qui le prennent pour un terroriste car il portait son arme de service. Il est emprisonné. La vendetta au travers de cette histoire semble avoir tous les atouts pour se perpétuer. 


Solutions envisagées

Face à la vendetta les tentatives de réponses se réfèrent soit à une logique clanique soit à celle de l’État. De plus dans ces situations se mettent en place des solutions individuelles et des solutions collectives en fonction de l’évolution de la crise et du degré de tension.


La logique du clan

La conciliation


Elle fait partie des règles coutumières. En Corse on s’en remettait “aux paceri”, référence à pace, la paix ; ces hommes réputés pour leur sagesse, pouvaient être désignés comme ceux qui apportent la paix. Grâce à leur diplomatie et leur autorité, ils faisaient taire rancune et fusils.

Parmi les solutions proposées il en est une qui peut sembler a priori paradoxale mais qui a permis de résoudre beaucoup de situations jugées inextricables : le mariage.

La réconciliation passait par le mariage d’un garçon et d’une fille choisis dans l’une et l’autre famille. Elle entrait dans une logique selon laquelle unir le sang de deux familles ennemies effaçait la dette du sang versé.

En Crète, on a eu recours à ce type de solution lors de l’une des plus célèbres vendettas qui provoqua la mort de 140 personnes appartenant aux familles Pentarakis et Sartzetakis. Un ancien président de la République grecque, Christos Sartzetakis, est issu de cette dernière famille. Cette vendetta avait obligé la famille Sartzetakis à fuir la Crète pour se réfugier à Thessalonique et c’est seulement il y a un peu plus de dix ans que grâce à un mariage il put être mis fin à cette vendetta.

En Albanie, on a également recours aux services de médiateur. La trêve est prévue d’ailleurs par le Kanun et l’on dit que c’est un honneur plus grand de pardonner que de tuer. A Shkoder, la grande ville du nord de l’Albanie, s’est installée une commission de réconciliation dirigée par Emin Spahiu. En un an elle a enregistré la fin de soixante-quatre vendettas sur environ deux mille situations recensées.

Les formes de réconciliation nécessitent beaucoup de temps et peuvent revêtir des procédures très diverses.

Pour la famille Hasani qui vit dans les montagnes du Nord de l’Albanie et plus particulièrement dans le village d’Ura e Shtrenjte, tout a commencé en 1941 pendant la Seconde Guerre mondiale. C’était le jour où les troupes italiennes ont débarqué dans le village. Arrêté par les soldats, le chef de famille a exigé, depuis sa prison, les excuses d’un habitant des hautes terres qu’il soupçonnait de collaborer avec l’ennemi. Comme les excuses ne venaient pas, l’oncle a pris une carabine et ainsi les deux familles s’engagèrent dans une vendetta qui dura cinquante-cinq ans.

Après la chute du communisme, la famille Hasani a tenté une réconciliation ; les démarches ont duré neuf ans pour s’achever en 1999. L’aîné des Hasani est allé à Tropoja, le village de la famille adverse, avec l’imam et le prêtre catholique. Les mains liées avec des cordes, il s’est présenté à la famille adverse.

Quand il s’est approché, le chef de famille pouvait soit lui couper la gorge soit couper la corde et le sang être pardonné. Il a coupé la corde et le pardon lui a été accordé.

Cette histoire montre notamment le rôle de médiateur des hommes d’église (prêtre catholique et imam pour l’islam). De plus la procédure du repentir est directement inspirée de la religion catholique : le pêcheur se livre poings liés pour obtenir le pardon de l’église (ici de la famille mais en présence des représentants de Dieu). Il est clair que l’église catholique qui est très majoritaire dans cette région où la pratique religieuse est très forte peut, non seulement assurer une médiation, mais obtenir une réconciliation. Encore faut-il qu’elle accepte de s’engager !

Autrefois ainsi que le mentionne Frédéric Gibert dans son livre paru en 1914 “Les Pays d’Albanie et leur histoire ”, les autorités religieuses surtout les catholiques dont les ouailles étaient particulièrement atteintes par ces vendettas imposèrent deux trêves annuelles : la première, de la Saint Antoine à la Toussaint, et la seconde du jour des morts à la Saint Nicolas. Celui qui les enfreignait était banni. Elles avaient établi une sorte de tarif en compensation de la perte d’une vie humaine. On le payait autrefois en têtes de bétail et à l’époque de la rédaction du livre, en piastres : quinze cents (soit 300 francs en 1914) pour un mort, et la moitié pour une blessure grave.

Aujourd’hui les trêves religieuses, comme le tarif des réparations financières, n’ont plus la même efficacité.

En cas d’échec de médiation, il ne reste plus que l’enfermement et l’attente interminable d’un événement extérieur permettant la réconciliation ou l’exil.

L’exil
C’est souvent vers cette solution que s’orientent ceux qui ont un minimum de moyens, même si elle implique d’abandonner la plupart de ses biens (maisons, terres), ce qui rebute plus d’une famille.

Plusieurs villages, notamment en Crète, se sont vidés de leurs habitants ; un des plus célèbres est Aradena au cœur de la Crète où vers la fin des années 40, une vendetta entre les familles Pentarakis et Sartzetakis (voir supra) provoqua la fuite de la plus grande partie de la population . Sans retour...

Autre situation évoquée en 1999 par un journal grec : un village non loin de Chania comptait plusieurs centaines d’habitants il y a cinq ans. Aujourd’hui il n’en reste plus que dix. Tous les membres de la famille d’un criminel ou portant tout simplement son nom ont été contraints de fuir pour éviter la mort.

Toujours en Grèce, mais mettant en cause deux familles albanaises ayant émigré dans l’île de Hydra, un meurtre se produisit en 1996: une jeune fille ayant été insultée et malmenée par le garçon d’une autre famille, le frère de celle-ci vengea l’honneur de la famille en le tuant.

La police de l’île procéda à l’arrestation du meurtrier et le traduisit en justice où il fut condamné à douze ans d’emprisonnement.

Cependant, consciente des risques de vendetta entre les deux familles, la police grecque conseilla aux parents du meurtrier de trouver refuge ailleurs que dans l’île de Hydra qui ne compte que 2400 habitants permanents et de s’installer à Athènes pour se fondre dans les trois millions de métropolitains. La famille suivit ce conseil.

De plus son patriarche envoya un émissaire pour demander d’accepter ses regrets ou toute autre forme de réparation qui satisferait la famille du mort. Un refus s’ensuivit assorti d’une menace : trois personnes de la famille du meurtrier seraient tuées en représailles. Dès lors certains membres du klan visés par la gjakmarrja décidèrent de partir à l’étranger, notamment au Canada où leur demande d’asile fut examinée par les tribunaux .

En Albanie une affaire récente suscita une émotion à la fois sur place et à l’étranger : Ndoc Cefa, président du conseil municipal de la ville de Shkoder et directeur du théâtre Migjeni, institution culturelle de renommée nationale, est conduit à vivre enfermé chez lui depuis que son neveu a assassiné à Londres en décembre 2000 un autre Albanais. Le coupable, considéré comme un déséquilibré, est enfermé dans un hôpital psychiatrique en Albanie. Malgré ces circonstances, une gjakmarrja est réclamée par la famille de la victime qui refuse de prendre en considération l’irresponsabilité pénale du meurtrier. Ndoc Cefa, le représentant le plus connu de la famille tant pour des raisons politiques que par ses responsabilités professionnelles, se voit rapidement menacé de mort notamment par téléphone et de préférence la nuit. Les médiateurs locaux reconnus par la population et par les institutions officielles échouèrent dans leurs démarches.

Contraint de limiter au maximum ses déplacements, il dut organiser chez lui toutes les réunions relatives à la gestion du théâtre. Dans l’incapacité de remplir son mandat électoral il fut conduit en 2003 à envisager de fuir à l’étranger. Cette affaire est dramatiquement exemplaire car elle démontre la capacité d’étouffement que peut générer un tel processus sur des individus. De plus si un aspect politique n’est pas à exclure dans cette affaire comme dans beaucoup d’autres vendettas en Albanie et ailleurs, sa mise à l’écart et qui plus est son départ permettent de se débarrasser d’un responsable politique important sur une ville. Enfin la voie de l’exil ne permet en aucune façon de clore la gjakmarrja ; elle n’est qu’une solution individuelle et les hommes de la famille demeurés sur place restent redevables du sang.

La vengeance est une façon d’organiser l’emprise d’une famille et plus largement d’un clan sur un autre.

Les solutions collectives : l’amnistie générale

Chez les populations albanophones, ce mode de réconciliation à grande échelle s’est produit à deux reprises. En Albanie, alors partie intégrante de l’état ottoman, les chefs de tribus décidèrent de faire cesser au préalable les querelles intestines entre les différentes familles avant de s’engager dans la lutte pour l’indépendance qui aboutit à la création en 1913 d’un État albanais.

Au Kosovo, beaucoup plus récemment, dans les années 80, un groupe de jeunes qui avaient été emprisonnés par les Serbes décidèrent de s’engager dans la voie de l’éradication de la vendetta qu’ils considéraient comme une tradition anachronique pour notre époque et très dangereuse dans le combat face à Milosevic.

Ils ont fait appel au conseil des droits de l’homme de Prishtina et en particulier à Anton Çetta, un universitaire albanais fondateur du mouvement de bonne compréhension de la paix.

Ensemble ils ont formé des groupes de réconciliation qui se sont déplacés dans les communes et ont expliqué aux familles combien il était archaïque de régler les problèmes de cette façon. La réconciliation était un moyen bien plus constructif.

L’initiative se développa à partir du 23 février 1990. A l’époque les Albanais disposaient encore de médias. Ils y ont diffusé un certain nombre de messages en faveur de cette action progressiste. En mars 1990, vingt-trois communes ont fondé spontanément des groupes de réconciliation du sang et annoncèrent soixante réconciliations. Elles eurent lieu en public pour une action éducative en direction de l’ensemble de la population et tout particulièrement de la jeunesse. Le plus souvent c’est cent à deux cents personnes qui y participaient mais certaines réunions ont rassemblé jusqu’à cent mille personnes. A Décani c’est une foule de cinq cents mille personnes qui répondit à l’appel, dont certaines venaient du Monténégro, de Macédoine, de Serbie du Sud.

Les lieux où des cérémonies de réconciliation se sont déroulées ont été appelés : collines, vallées de réconciliation. Au total, ce sont près de mille meurtres, cinq cents cas de blessures et sept cents conflits divers qui ont pu être résolus, y compris avec des américano-albanais .

Pour Anton Çetta c’est un rapprochement de tout un peuple, une solidarité, une union nationale sans distinction de religions, de classes sociales. Grâce à cette nouvelle solidarité, Ibrahim Rugova a pu engager le peuple du Kosovo dans la voie d’une résistance non violente. Cette mobilisation a été vraiment importante pour résister aux provocations de la police serbe et à sa volonté d’utiliser la vendetta pour diviser le mouvement albanais et freiner l’émergence du KLA et de l’UCK dans les années 1997. La région de la Drenica, le cœur traditionnel du Kosovo et l’âme de la résistance aux serbes, a été le plus touchée. La police effectua des descentes se traduisant par des emprisonnements et des expulsions ciblés contre certains clans et en épargna volontairement d’autres. Il s’agissait d’inciter les Albanais à reporter leur vengeance sur des clans épargnés en les soupçonnant de trahison.

Devant le projet de plus en plus évident de procéder à un véritable nettoyage ethnique de cette région peuplée à 90% d’Albanais, ces manœuvres échouèrent.

Là encore l’autorité morale et la médiation d’une personnalité reconnue ont permis d’aboutir à ce résultat.

Ces deux faits historiques prouvent donc que l’intérêt national parvient à dépasser les intérêts particuliers et notamment claniques dans des circonstances qu’il faut qualifier d’exceptionnelles.

De telles initiatives sont encourageantes pour l’avenir.

La logique étatique


De longue date les États ont tenté de réagir énergiquement contre le phénomène de la vendetta.

Pour ne prendre que l’exemple de l’empire ottoman, les autorités avaient créé par un décret loi de 1908, des commissions de conciliation dites de Musalâhat-Dem en vue de prévenir l’enchaînement des meurtres, notamment en Albanie qui était alors une province de l’empire. Ces commissions étaient chargées de réunir les chefs des familles ennemies, si nécessaire manu militari et de leur imposer la paix ; elles décidaient également d’un prix du sang à verser par la famille du meurtrier à celle de la victime. En cas d’échec de cette tentative de pacification, les commissions étaient habilitées à décider de la déportation de l’une des familles dans une autre localité.

On ne dispose pas d’informations précises sur les résultats de cette pacification musclée mais l’arrivée des guerres balkaniques puis de la première guerre mondiale rendit caduque cette initiative.


Au Monténégro


Dès 1855 “Daniel Ier, prince et seigneur des libres du Monténégro et Berda, d’accord avec les chefs et vieillards institue un code général d’après lequel tous seront jugés”..

Une disposition, l’article 39, concerne directement les cas de vendettas : les Monténégrins ayant directement l’usage de la vendetta non seulement contre l’assassin et le coupable mais encore contre son frère ou ses parents innocents, une semblable vendetta est défendue et celui qui tuera un innocent sera condamné à mort. L’assassin seul qui sera recherché par la police, pourra être tué ; on ne devra molester en aucune façon son frère ou ses parents qui n’ont commis aucune faute ; mais l’assassin et aucun autre payera le meurtre de sa tête” .


En Turquie

Dès 1855 “Daniel Ier, prince et seigneur des libres du Monténégro et Berda, d’accord avec les chefs et vieillards institue un code général d’après lequel tous seront jugés”.. Une disposition, l’article 39, concerne directement les cas de vendettas : les Monténégrins ayant directement l’usage de la vendetta non seulement contre l’assassin et le coupable mais encore contre son frère ou ses parents innocents, une semblable vendetta est défendue et celui qui tuera un innocent sera condamné à mort. L’assassin seul qui sera recherché par la police, pourra être tué ; on ne devra molester en aucune façon son frère ou ses parents qui n’ont commis aucune faute ; mais l’assassin et aucun autre payera le meurtre de sa tête” .


Après l’installation de la république des mesures spécifiques furent prises pour lutter contre la vendetta; elles privilégiaient l’éloignement des familles, (certains évoquaient le terme de déportation) pour éradiquer ce phénomène. De plus cette loi de 1937 retenait le principe de responsabilité collective contraire à celui de la responsabilité individuelle. Les familles déportées étaient cependant libres de s’établir là où elles le souhaitaient dès lors qu’elles ne s’approchaient pas à moins de cinq cents kilomètres de leur localité d’origine.

Inutile de préciser que cette législation fut considérée non seulement comme vexatoire mais aussi comme un moyen d’appauvrir les familles, celles-ci perdant à la fois leurs terres et leurs maisons. Loin d’atténuer les ressentiments, elle a contribué à nourrir la haine et le désir de vengeance.

De nombreuses pétitions émanant des familles de déportées furent adressées à l’Assemblée nationale turque.

Géographiquement dans les années 40, seize départements sur les soixante-trois que comptait alors la Turquie, principalement en Anatolie et autour de la Mer Noire, tombaient sous l’effet de cette loi.

C’est en 1964 qu’une nouvelle législation fut introduite après que la cour constitutionnelle l’eut invalidé notamment parce qu’elle violait le principe d’individualité des peines ainsi que le droit de choisir son domicile. L’article 450 du code pénal turc considère que la vengeance est une circonstance aggravante pouvant justifier la peine de mort; peine de mort qui est aujourd’hui abolie et qui n’était plus appliquée depuis 1984 aux cas de vendetta.

Les effets de cette politique répressive ne sont pas évidents : Artun Unsal dans son livre Tuer pour survivre : la vendetta donne des indications chiffrées sur la période 1972-1976 qui montrent que les zones traditionnelles (Anatolie et Mer Noire demeuraient les plus actives: 28,3% des villages de la Mer Noire étaient concernés par la vendetta et 21,5% du sud-est de l’Anatolie et mentionne 9700 cas de vendetta durant cette période.

Quant aux condamnations, elles font l’objet quasiment systématiquement de circonstances atténuantes. Les juges traitent les crimes d’honneur avec plus de compréhension que les crimes crapuleux. De plus profitant des dispositions plus clémentes du code pénal à l’égard des mineurs, les familles, ainsi que le souligne Artun Unsal, peuvent charger un de leurs membres de l’exécution de cette affaire d’honneur.

Enfin l’exode rural, loin de régler le problème, l’a déplacé ; les populations rurales ne sont guère intégrées et ont maintenu les liens de solidarité mais aussi de haine. Désormais la vendetta des villes existe au même titre que la vendetta des champs

En Albanie


Depuis l’indépendance, l’Albanie notamment en 1929 à l’époque du roi Zog a essayé de se doter d’un code pénal inspiré des législations occidentales avec des résultats très variables selon les régions.

Même les Français, qui administrèrent une partie de l’Albanie durant la Première Guerre mondiale et jusqu’en 1920, s’attaquèrent à ce fléau. Selon Jacques Boucart qui participa à cette opération et publia en 1921 un ouvrage intitulé l’Albanie et les Albanais . Il nota que la guerre avait permis de suspendre les crimes d’honneur et l’administrateur français décida de constituer une cour d’honneur qui avait pour mission de réconcilier les adversaires. Tout meurtre après un certain délai serait puni de mort et la famille du meurtrier prise comme otage. D’après lui, ces mesures particulièrement répressives eurent un effet décisif contre la vendetta.

Il signalait également que l’Église, en instituant une trêve perpétuelle, pourrait aider à éradiquer la vendetta dans la partie catholique de l’Albanie. Il concluait en soulignant que c’était une condition nécessaire pour le développement à venir de l’Albanie.

Depuis 1998, ce pays s’est doté d’une constitution : l’article 25 mentionne que la loi protège la vie des personnes. Un code pénal a succédé, en 1999, à celui de l’époque communiste. Il respecte les principes de l’État de droit. De plus, depuis deux ans le Parlement a renforcé les dispositions relatives à la lutte contre la vendetta.

A l’article 78 du code pénal, un paragraphe 17 a été ajouté : “les homicides pour intérêts, vengeance ou vendetta” sont passibles de condamnations pouvant aller jusqu’à vingt ans de prison.

L’article 83 du code pénal vise la menace de vengeance ou de vendetta envers un enfant et la rend passible d’amende et de peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison.

Cette dernière disposition est tout à fait nécessaire pour dissuader les vendettas appliquées aux enfants mais jusqu’à présent elle n’a pas eu l’efficacité espérée dans la mesure où ils restent des cibles de choix dans la gjakmarrja. D’après le ministère de l’éducation cent quarante-deux enfants seraient privés de scolarité parce que cloîtrés chez leurs parents. D’après d’autres sources ils seraient entre quatre cents et huit cents.

Conclusion


Il faut s’attarder encore un peu sur ce qui est à l’origine de toute vendetta: le conflit d’honneur. L’honneur invoqué à tout propos et à tous les moments de la vie est devenu dans certains groupes ou populations une obsession. Elle traduit parfois une certaine forme d’autisme.

Chez les nationalistes corses, dans certaines populations anatoliennes ou albanaises, l’invocation permanente de l’honneur pour les choses les plus graves comme les plus futiles est une attitude qui permet de régler ses comptes.

En effet si tout est régi par un code de l’honneur à l’interprétation très élastique, voire auto-interprétative, cela se révèle bien pratique pour légitimer la vengeance y compris crapuleuse.

Il résulte de ce rapide survol de la confrontation entre État de droit et droit coutumier au travers de l’exemple de la vendetta que celle-ci en tant que vengeance d’honneur reste un phénomène actif dans cette partie de la Méditerranée.

Il ne sert à rien de pointer du doigt un pays, actuellement de préférence l’Albanie, et d’occulter ce qui se passe, sous des formes très diverses en Turquie, Italie, Grèce ou même en France. Il ne sert à rien non plus de nier son existence ou de la classer au rang des archaïsmes de l’histoire.

En effet, la tentation est parfois grande dans nombre de pays de refuser de voir la détresse de certaines familles, taxées d’attardées ou de rurales. En dehors du mépris dont cette stratégie est porteuse, elle ne peut camoufler durablement le phénomène et ses variantes.

Aujourd’hui la vendetta s’est modernisée, sortant des zones rurales ou excentrées, elle s’est adaptée au milieu urbain. Fuir Shkoder pour Tirana, ou Hydra pour Athènes puis l’Amérique ne met plus forcément à l’abri de la vengeance. Fait heureusement encore rare, la vendetta franchit les frontières ainsi qu’en témoignent certaines affaires en Allemagne à propos de ressortissants turcs. De même en France en 2002 à Luynes (Bouches-du-Rhône) le père de l’auteur d’un double meurtre passionnel entre familles kossovares a été victime d’une vendetta. Il a été exécuté sur le parking de la prison de Luynes où il venait de rendre visite à son fils écroué. Pourtant se sachant menacé, il avait averti les autorités et avait même mis sa maison en vente.

Phénomène plus inquiétant encore, peuvent se développer des formes politiques et économiques mafieuses. L’arrière plan politique de la vendetta reste une constante, tant en Corse qu’en Albanie ou en Turquie.

L’autre constante c’est le défi à l’État de droit, défi au Code pénal en court-circuitant les instances judiciaires, défi à la démocratie en éliminant un adversaire politique. Aujourd’hui plus encore qu’hier, il est décisif de convaincre les populations que l’État de droit peut leur apporter justice, respect des droits des enfants, des femmes et des hommes.

La mise à l’index de la vendetta implicite ou explicite qui existe dans le droit pénal de tous ces pays n’est malheureusement pas suffisante. Tant que ces populations se sentiront exclues du développement, méprisées par les élites politiques de leur pays, elles écouteront les chefs de familles et de clans, à la recherche d’une forme de protection et de solidarité que ne parvient pas à leur offrir la société du XXIe siècle.

Des rendez-vous importants attendent les Balkans et peut-être la Turquie dans le cadre des procédures d’adhésion à l’Union européenne, à la suite du sommet des chefs d’État et de gouvernements de Thessalonique en juin 2003 qui a réaffirmé d’emblée que “nous partageons tous les valeurs de la démocratie, de l’État de droit, du respect des droits de l’homme”.

Des progrès sensibles ont déjà été faits dans tous ces pays par la mise en place de l’État de droit. Constitution et code pénal dans la plupart des pays sont inspirés par les valeurs universelles des droits de l’homme.

En outre en Albanie, les media et tout particulièrement les quotidiens se font l’écho des affaires de vendetta et de gjakmarrja accentuant la prise de conscience de la gravité de la situation et de son caractère anormal. Le Parlement et le président de la République, M. Alfred Moisiu s’en préoccupent. M. Moisiu a pris une initiative en se rendant à Shkodër en juin 2003 et dans son intervention, a insisté sur la mobilisation nécessaire de la police et de la justice pour faire appliquer la loi.

L’un des aspects les plus révoltants de la vendetta, la réclusion des enfants fait l’objet aujourd’hui d’une réflexion et de propositions concrètes : l’idée de faire protéger les enfants par la police pour se rendre à l’école est une mesure envisagée à court terme pour enfin leur permettre de sortir de leur situation d’enfermement et d’accéder au savoir qui est une des conditions du développement.

D’autres propositions ont été établies, notamment dans le cadre de l’Union de l'Europe occidentale (UEO). Cette institution a été chargée par l’Union européenne en 1997 de mettre en place dans l’Europe du sud-est un élément multinational de conseil en matière de police (EMCP). Un rapport détaillé a été rédigé en 2000 par M. Hancock et Lord Ponsonby. Ils plaçaient l’élimination du Kanun parmi leurs trois priorités, avec la lutte contre la corruption et le crime. Ils soulignaient qu’il n’y avait pas suffisamment de centres de résolution des conflits dans le nord de l’Albanie. Ce type de centre fait prendre conscience à l’ensemble de la communauté de l’existence d’autres méthodes de résolution des conflits et permet, entre familles ennemies de se rencontrer dans un lieu neutre pour tenter de régler leurs problèmes. Ils regrettaient que le centre, créé par l’anthropologue Antonia Young qui effectuait un excellent travail, ait dû fermer par manque de fonds.

Si l’éradication de la vendetta sous toutes ses formes n’est pas envisageable à brève échéance, la confrontation à l’échelon européen des expériences et des initiatives, qu’elles relèvent de l’État, du mouvement associatif et bien entendu des intéressés (qui sont de moins en moins silencieux), devrait être d’actualité.

En ce domaine, rien n’est pire que l’indifférence et par voie de conséquence l’ignorance. 

Sources
Wikipedia  

Posté par Adriana Evangelizt

 

Publié dans MAFIA

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