Les triades chinoises, multinationale du crime

Publié le par Adriana Evangelizt

Les triades chinoises, multinationale du crime

Par Roger Faligot





La première est née au XVIIe s., pour rétablir l'empereur Ming. Les suivantes ont prospéré à l'époque des concessions, accompagné la naissance de la République, échappé à la Révolution maoïste... De nos jours, elles forment le plus grand groupe de malfrats au monde.

Chaque année, le même casting : au festival de Cannes, parmi les vedettes, déambule sur la Croisette un producteur chinois à double visage. Côté jardin, il produit un nombre incalculable de films de kung-fu à la gloire des sociétés secrètes chinoises, les triades. Côté cour, on le dit Tête de dragon, c'est-à-dire grand maître de la plus importante triade de Hongkong, la Sun Yee On (Vertu nouvelle et Paix). A tel point que les Canadiens l'ont interdit de séjour dans leur pays, en tant que chef du plus grand groupe mafieux au monde...

Pour « Mister Charlie », membre d'une grande famille qui dirige ces affaires occultes, projeter sur grand ou petit écran - grâce aux DVD - l'histoire légendaire des triades et celle de leurs arts martiaux, c'est générer des profits considérables mais aussi des vocations. Pour preuve, en janvier dernier, cette centaine de lycéens, de 12 à 18 ans interpellés à Hongkong, comme enfants de troupe de la Sun Yee On, futurs « 49 » comme on appelle les fantassins de la Triade. Ce fait divers renvoie à une histoire ancienne rappelant qu'aux origines la mafia chinoise ne se livrait pas aux activités criminelles qui ont prospéré au XXe siècle.

Selon la légende, la Triade originelle est une société secrète qui a vu le jour comme mouvement de résistance aux empereurs mandchous. D'origine turco-mongole, ces derniers avaient conquis Pékin, usurpant le trône impérial aux Ming et y établissant leur dynastie Qing en 1644, un an après que Louis XIV ne devienne roi de France.

L'histoire se résume ainsi : dans la province rétive du Fujian, au sud-est de la Chine, l'empereur mandchou a recruté des moines bouddhistes, inventeurs d'un art martial, le kung-fu, pour servir ses intérêts. Mais ceux-ci se soulèvent contre le Fils du Ciel qui, en représailles, fait détruire leur monastère de Shaolin. Dix-huit religieux échappent aux persécutions. De nos jours, on évoque leur épopée, faite d'épisodes fantastiques et héroïques, dans la littérature comme au cinéma. Cinq de ces moines combattants, Tsoi Tak Chung, Fong Tai Hung, Ma Chiu Hing, Wu Tak et Lee Shik Hoi se réfugient dans la ville de Muyang, la Cité des Saules. Puis ces « cinq généraux-tigres » fondent une société secrète dont les rites ont perduré grâce à l'initiation et la cooptation des nouveaux membres. Elle a d'abord pour nom la Hong Mon (Vaste Porte), qui symbolise la matrice, par extension la « famille originelle ». Il s'agit d'un jeu de mots, car « Hong » est aussi le nom de l'empereur Ming que la société secrète s'est promis de rétablir sur le trône. « Hong » est enfin l'homophone du mot qui veut dire « rouge » en chinois, de sorte que l'on appellera parfois cette triade la Bande rouge.

« Fan Qing fu Ming ! » (« Combattre les Mandchous, restaurer les Ming ! »), tel est leur slogan. Aussi le deuxième empereur mandchou, Kangxi, interdit-il ce qu'il considère comme une secte bouddhiste subversive. Rien n'y fait, les sociétés secrètes prolifèrent, telles les sociétés du Lotus blanc, de l'Encens incandescent, de l'Origine du chaos, de l'Origine du dragon. Lorsqu'elles sont interdites, la société du Lotus blanc et la société Hong fusionnent pour former une nouvelle société, c'est la Triade proprement dite.

Ses loges poussent comme champignons après la pluie. Ce sont souvent des marginaux et des nomades qui les animent : moines itinérants, professeurs d'arts martiaux, médecins ambulants, marchands de confiseries, acteurs, magiciens, montreurs de marionnettes ou d'animaux savants, joueurs professionnels, bateleurs et colporteurs en tout genre. Ces « frères » constituent des bandes qui détroussent parfois de riches voyageurs et pillent les maisons de familles aisées. Au fil des siècles se profilent des organisations aux multiples facettes - politiques, ésotériques et philosophiques - qui muent en unions de défense des villages, associations d'entraide et guildes des métiers. Les historiens chinois estiment que c'est à cause de ce rôle social qu'elles ont conservé leur prestige jusqu'à notre époque.

En tout cas, si une organisation comme la Triade a pu subsister, c'est qu'elle est puissamment charpentée, survivant grâce à des traditions et des rites initiatiques qui se transmettent de siècle en siècle. De même, elle est hiérarchisée avec des grades doublés de nombres (la numérologie joue un rôle important dans l'imaginaire chinois). Ainsi, en simplifiant : la Tête de dragon (489) est le chef ; le Maître de l'encens (438) est responsable des rituels ; la Sandale de paille (432) est chargée des liaisons ; le Bâton rouge (426) assure la discipline, tandis que l'Eventail de papier blanc (415) gère les finances de l'organisation.

Tout en se propageant parmi les Chinois d'outre-mer, la Triade a provoqué de grandes révoltes au Zhejiang (1708), à Taiwan (1780), au Hunan (1832) et s'est impliquée lors des soulèvements des Taiping (1850-1864) et des Boxers qui ont assiégé les concessions étrangères lors des « 55 jours de Pékin » (1900).

En 1911, la dynastie mandchoue est renversée. Le révolutionnaire nationaliste Sun Yat-sen établit la Ire République de Chine. Il a bénéficié du soutien des sociétés secrètes, à commencer par celle dans laquelle il est initié, la Chee Kung Tong, l'Association pour parvenir à la justice. Née à Canton vers 1860, cette triade, filiale de la fameuse société Hong, a été formée par des anciens rebelles de la révolte des Taiping. Certains historiens assurent même que le docteur Sun fut Bâton rouge dans cette organisation. A Paris, avant la révolution chinoise, la loge de la Chee Kung Tong a organisé les rencontres entre le docteur Sun et diverses personnalités dont le futur président de la République Paul Doumer. Pour faire entrer la Chine dans l'ère moderne, le docteur Sun s'affranchira de l'ombre tutélaire des sociétés secrètes et mènera son action politique au grand jour. Après sa disparition en 1925, le parti nationaliste qu'il a fondé, le Kuomintang, va pourtant renouer avec des sociétés qui ont opté pour une action clandestine plutôt mafieuse.

Ainsi, dans les années 1920, la ville de Shanghai, le « Paris de l'Orient », devient le pivot de cette alliance entre le Kuomintang et la principale organisation criminelle, issue des triades, la Bande verte. Celle-ci n'est pas aussi hiérarchisée. Plus moderne, elle ressemble aux gangs criminels japonais, les yakuza (lire page 68), qui suivent la tradition confucéenne, et à laquelle on adhère dans une relation maître-élève. La Bande verte se contente d'un accord d'entraide qui permet de coopter des membres importants de la société ayant pignon sur rue. Tel est le cas de Chiang Kai-shek, le dirigeant nationaliste, successeur de Sun Yat-sen, de son chef des services secrets Dai Li ou encore du grand capitaliste de Shanghai, le président de la chambre de commerce chinoise résidant dans la concession française, Yu Qaqing.

Malgré son modernisme, la Bande verte est née de la fusion de deux sociétés différentes de la Triade : la première, c'est la Société des Frères aînés et des anciens, active dans les campagnes chinoises depuis deux siècles et qui, paradoxalement, dans les années 1930, soutiendra la Longue Marche des communistes de Mao Zedong ; la seconde, est une secte bouddhiste, les Amis de la Voie de la tranquillité et de la pureté, particulièrement implantée parmi les bateliers et qui avait construit tout un chapelet de monastères relais le long du Fleuve bleu, le Yangzijiang (à l'époque Yang Tse Kiang). Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les bateliers, membres de ces sociétés, se sont livrés à de nombreux trafics clandestins. Le principal concerne le sel, qui leur vaut le surnom de « peaux vertes » en raison de la teinte verdâtre de leur peau, donnée par les cristaux salins.

Cette bande rayonne dans de nombreuses régions de Chine mais concentre ses activités sur deux villes côtières qui ont la particularité de posséder des concessions étrangères notamment françaises : Tianjin (Tientsin) et surtout Shanghai où la Bande verte établit son QG.

Au début des années 1920, dans la Chine républicaine où règne le chaos, la Bande verte voit des avantages bien plus énormes à se lancer dans la contrebande d'opium, dont le commerce est cependant autorisé. Auparavant, en 1913, une association, la Combine, a été créée pour gérer le commerce de l'opium. Elle regroupe des étrangers, surtout des Britanniques, des marchands d'opium de la communauté Teochew (originaire de la rivière des Perles, dans le Cantonais), des gangsters de l'Union corse et des commerçants de Shanghai. Comme pour le tabac et les cigarettes de nos jours, il existe alors un marché parallèle. Un cartel connu sous le nom de Bande des Huit, dominé par la Bande verte, effectue le trafic de drogue.

L'interdiction de l'opium, en 1919, va amplifier la contrebande. Et, naturellement, les gangs sont les mieux placés pour l'organiser. Ainsi, selon les archives de la police française, Du Yuesheng, le patron de la Bande verte, contrôle à l'époque la moitié des fumeries de la concession française par l'intermédiaire de sa Compagnie de la pipe d'opium.

Mister Du, surnommé l'Al Capone de Shanghai, ne se contente pas de se livrer à des activités lucratives tout en soudoyant le chef corse de la police française, Etienne Fiori. Il fait participer ses affidés à la lutte anticommuniste en aidant Chiang Kai-shek à briser le soulèvement du PC chinois en 1927. S'ensuit une guerre de l'ombre sans précédent. Infiltré dans la Bande verte, le chef des services secrets communistes Gu Shunzhang est arrêté par les nationalistes et tourne casaque. Zhou Enlai et Kang Sheng, mentors des services spéciaux communistes se vengent : ils font enterrer vivant la famille de Gu Shunzhang et combattent sans merci les triades, dont certaines rallient de surcroît les envahisseurs japonais.

Mais le vent de l'Histoire va tourner en faveur des communistes, après la défaite du Japon puis des nationalistes du Kuomintang. En 1949, quand Mao prend le pouvoir, Chiang s'exile à Taiwan (alors appelée Formose) et son ami Mister Du se réfugie à Hongkong. Pendant trente ans, l'île nationaliste et la colonie britannique, auxquelles il faut ajouter l'enclave portugaise de Macao, deviennent les havres des triades et des sociétés secrètes pourchassées en Chine populaire. Les plus importantes ont pour nom, à Taiwan, les Bambous unis et la Bande des Quatre Mers ; à Hongkong, le Cartel Wo, la Sun Yee On, tandis que la 14 K (fondée par un général nationaliste) évolue aussi bien à Taipei, la capitale taïwanaise, qu'à Hongkong et dans les communautés chinoises à l'étranger, jusqu'en France où elle est impliquée dans divers trafics d'héroïne. Enfin, dans les années 1970, un nouveau gang formé d'anciens de l'Armée populaire de libération, voit le jour : le Grand Cercle, avec des ramifications en Amérique et en Europe de l'Ouest.

Ces triades rivalisent entre elles ou coopèrent selon les zones géographiques ou les secteurs d'activité (stupéfiants, prostitution, jeux, rackets, trafic d'ivoire, fausses cartes de crédit, fraudes sur Internet...).

Comme souvent quand il s'agit de la Chine, les prédictions s'avèrent futiles. On a pensé que lorsque Hongkong et Macao (Aomen pour les Chinois) seront rétrocédées à la Chine, triades et mafias se disperseront de peur d'être réprimées par le parti communiste. C'est l'inverse qui s'est produit : profitant du développement économique lancé par Deng Xiaoping, le rival puis le successeur de Mao, les triades et mafias se sont développées en Chine populaire. Et ceci à plusieurs niveaux. D'abord, des triades comme la Sun Yee On ont pactisé avec le parti communiste. Ainsi, Mister Charlie, Tête de dragon de la Sun Yee On, fort de ses amitiés avec le gouverneur de Canton ou le chef de la Sécurité publique, Tao Siju, développe ses activités légales en Chine, telles la production et la distribution de films.

Ensuite, dans les années 1990, des organisations secrètes renouant avec les vieilles traditions voient le jour de manière autonome. Elles ont pour nom : les Tigres volants, le Dragon noir et même la Bande verte ! Mais, le gouvernement les qualifie de « bandes noires » et tente de les réprimer. Lors d'une conférence sur le crime organisé, à Naples, en 1994, le ministre de la Justice Xiao Yang fait des révélations ahurissantes. Il affirme qu'il existe en Chine « 150 000 organisations criminelles auxquelles sont affiliés 600 000 autres groupes de moindre importance ». C'est beaucoup !

Enfin, les successeurs de Deng Xiaoping, Jiang Zemin et les dirigeants de la « 4e génération », menés par Hu Jintao, décident de « frapper fort ». Principale raison : l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce, obligeant à tenir compte des récriminations des pays étrangers victimes de la contrefaçon et d'autres délits économiques qui sont l'apanage des mafias chinoises. De même, les Têtes de serpent, ces réseaux qui convoient des immigrés clandestins à travers le monde, avec l'apparition de nouvelles mafias chinoises comme le Soleil rouge (Espagne, Italie, Roumanie, Russie), composée uniquement de Chinois immigrés, font l'objet d'une traque menée désormais conjointement par les services de sécurité chinois et les polices de pays étrangers.

Roger Faligot est l'auteur de La Mafia chinoise en Europe (Calmann-Lévy) et coauteur avec Rémi Kauffer de L'Hermine rouge de Shanghai (Les Portes du Large).

La symbolique

Le dragon est l'emblème de la Chine impériale. Il est aussi adopté par plusieurs triades. Les chefs de ces bandes sont appelés Têtes de dragon.

Repères

1644
Les Qing, d'origine mandchoue, s'emparent du trône des Ming.
1911
Renversement de la dynastie Qing, proclamation de la République chinoise.
1949
Les triades, qui soutenaient les nationalistes de Chiang Kai-shek, se réfugient à Taiwan, Hongkong et Macao.
1997
Les Britanniques restituent Hongkong à la Chine. Macao sera rendue en 1999.

En complément

Mafia du monde. Organisations criminelles transnationales. Actualité et perspectives, ouvrage dirigé par Thierry Cretin (PUF). L'état de la criminalité mondiale et des groupes mafieux dans le monde. Régulièrement mis à jour.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt


Publié dans MAFIA

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