Les parrains venus de l'Est

Publié le par Adriana Evangelizt

Les parrains venus de l'Est

Par Arnaud Kalika





Les "voleurs dans la loi" de la Russie tsariste ont fort bien su s'accommoder du régime communiste. Aujourd'hui, ils affichent des fortunes insolentes réalisées sur les ruines de l'Empire soviétique.

Sergueï (un pseudonyme), jeune lieutenant des troupes parachutistes formé sur la base « fermée » de Koubinka, dans la région de Moscou, vient de servir deux ans au Nord-Caucase. De retour à la « civilisation », en décembre 2006, il erre dans sa ville natale, Iekaterinbourg, avant de trouver un emploi dans une menuiserie. La boutique, a pignon sur rue. Elle est pourtant contrôlée par l'une des « autorités » du quartier. L'expérience tchétchène de Sergueï est pour ce patron fort précieuse. En Russie, le crime organisé s'est acheté une conduite et les anciens « parrains » sont devenus des commerçants respectables, voire de grands démocrates.

Les groupes criminels ont toujours existé en Russie, dans l'ombre du pouvoir. Sous les Romanov (1613-1917), ils se font appeler les « voleurs dans la loi ». Leur organisation est souple, décentralisée, laissant aux hommes de main une certaine autonomie avec, pour seule obligation, le partage du butin. Il s'agit moins de voler pour s'enrichir que de vivre en marge d'une société aristocratique, artificielle, et ne jamais dépendre de Saint-Pétersbourg : tels sont les deux grands principes des « mafieux » de la Russie tsariste. Tout « voleur dans la loi » qui entretient des relations incestueuses avec le pouvoir viole le code d'honneur.

C'est sur cette marginalité que les bolcheviks s'appuient pour rallier ces bandits de droit commun à leur cause contre les « blancs ». Dans les années 1920, Staline continue de les choyer en échange d'un contrôle du milieu carcéral. Un échange de bons procédés qui tient jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, où Staline, assommé par l'opération Barbarossa, l'invasion de la Russie par Hitler, crée des bataillons de chair à canon, composés de criminels et de « voleurs dans la loi ». Une manière de défendre la patrie à moindre frais.

Ils seront quasiment tous décimés, laissant la place à une nouvelle caste de bandits, n'ayant que faire des codes d'honneur, et n'hésitant plus à frayer avec la nomenklatura. Pour ces « parrains », « autorités » ou chefs de groupes criminels, il faut vivre vite, tisser des alliances politiques, éliminer les rivaux et exposer sa richesse.

Aujourd'hui, rien n'a changé. L'un des organisateurs du Salon du yacht à Moscou, par ailleurs féru de culture française, confie à l'été 2005, citant Alain : « Celui qui n'aime pas l'argent ne gagne pas d'argent. »

De voleurs à chair à canon, les hérauts du crime organisé russe ont appris les rouages des montages financiers les plus ingénieux et vivent depuis l'ère Brejnev, selon leur propre expression, « dans la précarité » : gagner le plus d'argent possible, par n'importe quel moyen, et le dépenser sans compter. Leur alliance avec le pouvoir aurait permis au Parti communiste (PCUS) et au NKVD - la police politique - de constituer des caisses noires, qui devinrent de formidables outils pour financer des opérations subversives dans les pays frères durant la guerre froide.

L'expérience de la perestroïka (1985-1989) ouvre ses coursives libérales aux descendants des « voleurs dans la loi » qui, à partir de petites coopératives constituées avec la bénédiction de Mikhaïl Gorbatchev, se bâtissent des empires, ou s'y raccrochent. Sous l'ère Eltsine (1991-1999), hommes d'affaires et délinquants irriguent l'économie à l'aide de complicités dans les structures régaliennes (administration présidentielle, ministère de l'Intérieur, services secrets). Une nébuleuse impénétrable. C'est dans cette Histoire que la « pieuvre russe », adepte du mélange des genres, puise toute sa force.

Le patron de Sergueï a le don d'ubiquité. Né à Tbilissi, en Géorgie, il se dit ébéniste, cuisinier (il possède une chaîne de restauration rapide) et sportif malgré son embonpoint (il contrôle à Moscou une salle de lutte). Portrait idéal de « l'autorité », travaillant au service d'un parrain quelconque (seul le parrain dispose des connexions politiques). Historiquement, les Caucasiens, particulièrement les Géorgiens, ont toujours bien figuré parmi les caïds russes. De même que les Tchétchènes ou les Azéris. Leurs spécialités : le racket et la prostitution.

Lorsque le plus célèbre des parrains, Boris Berezovski (aujourd'hui réfugié politique à Londres), constitue son empire financier dans le sillage des privatisations des années 1990, il se cherche une protection. Après s'être adressé à des groupes slaves, un différend financier le contraint à se rabattre sur les groupes tchétchènes, qui, jusqu'à son arrivée au sommet de sa carrière politique (conseiller d'Eltsine), le protégeront.

Aujourd'hui, l'identification de ces groupes se révèle plus délicate dans la mesure où l'achat d'une protection est devenu classique. Avec une imbrication entre les polices locales et les « mafieux ». Meurtres, trafic d'armes et de drogue, blanchiment : en 2007, le constat est amer pour les autorités russes, incapables d'endiguer le phénomène. Une tâche d'autant plus impossible, que la Russie du XXIe siècle est riche : les caisses de l'Etat débordent des profits dus au cours élevé des matières premières (pétrole, gaz, acier, or...). On évoque plus de 260 milliards de dollars de réserves en cash à la disposition du Kremlin. Dans le même temps, et alors qu'à 70 kilomètres de Moscou on tire encore l'eau du puits, les oligarques contemplent leur fortune. C'est le cas d'Oleg Deripaska, magnat de l'aluminium (il pèse plus de 13 milliards de dollars) et d'Iskander Makhmoudov, baron de la métallurgie dans l'Oural (8 milliards de dollars), deux figures du business de la Russie post-soviétique associées, il y a quelques années, à Mikhaïl Tchernoï et Anton Malevski, alors chef du groupe criminel moscovite d'Izmaïlovo. Ils sont aujourd'hui blanchis, ces connexions n'ayant jamais pu être prouvées.

Le milieu criminel s'est embourgeoisé et placarde sa réussite dans la presse à scandale, avec des hommes politiques qui font parfois preuve d'une étrange naïveté. Ainsi le maire de Moscou s'est-il photographié à la fin des années 1990 à côté d'un leader du groupe criminel de Tambov, habillé chez Armani (jamais, un « voleur dans la loi » du XIXe siècle n'aurait osé). C'est tout le paradoxe d'un pays, qui, à la fois fabrique des milliardaires, vit dans la misère au fond des campagnes et laisse le champ libre aux « mafieux », soupape officieuse historiquement chargée de sélectionner les gêneurs et les bienfaiteurs de l'empire.

Comprendre

Les autres mafias d'Italie
En plus de la Mafia sicilienne, on trouve la Camorra qui règne sur Naples, la N'drangheta implantée en Calabre et la Sacra Unita Corona dans les Pouilles.

En complément

Cosa Nostra, l'histoire de la mafia sicilienne de 1860 à nos jours, de John Dickie (Buchet-Chastel, 2007).
En complément

Parrain du Kremlin, Boris Berezovski et le pillage de la Russie, de Paul Klebnikov (Robert Laffont, 2001). L'auteur de ce livre a été abattu en juillet 2004 à Moscou.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt


Publié dans MAFIA

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