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Mardi 6 février 2007

La Jordanie : une histoire longtemps méconnue


par François Villeneuve

Professeur d'archéologie de la Méditerranée et du Proche-Orient hellénistiques et romains à l'université de Paris I

François Villeneuve connaît bien la Jordanie pour avoir été pensionnaire, puis directeur — de 1900 à 1995 — de l'Institut français d'archéologie du Proche-Orient à Amman. Par-delà les visions hâtives et les idées reçues, il a su en comprendre l'originalité et la complexité, tant géographiques que culturelles, et en percevoir l'indicible beauté. Il vous convie aujourd'hui à partager son expérience en parcourant ce pays avec lui, dans l'espace et le temps... 

La Jordanie est un étrange pays. Le lecteur de la Bible reste sans doute insensible à cette étrangeté, s'il ne l'a visité. Il retient quelques images concernant ces terres, réputées marginales, d'Outre-Jourdain : les querelles incessantes entre les Hébreux, les Ammonites, les Moabites et les Edomites, puis entre les roitelets hasmonéens et hérodiens et les roitelets nabatéens ; la tête de Jean le Baptiste offerte sur un plat à Hérodiade au palais de Machéronte ; le bizarre suicide collectif du troupeau de porcs de Gadara, qui se jeta dans le lac de Tibériade. C'est seulement s'il prend la peine de visiter et de lire qu'il découvrira les impressionnantes forteresses ammonite de Rabbat-Ammon (Amman) et édomite d'Umm el-Biyara — surplombant Pétra —, qu'il visitera à Pétra l'étonnante capitale des Nabatéens et, sur la crête de Machéronte, les restes du palais-forteresse hasmonéen et hérodien, qu'il saura que Gadara disposait non seulement d'un des plus beaux théâtres antiques de la région, mais aussi d'une école de philosophes et poètes grecs fort réputés.

Un monde de paradoxes

Mais le visiteur pressé ne percevra pas pour autant l'étrangeté et la diversité de ce pays. Il découvrira un État moderne et remarquablement bien organisé, une population accueillante et qu'il croira peut-être homogène, des paysages qui lui paraîtront présenter une certaine unité : de vastes plateaux assez dénudés, entaillés par quelques vallées vertigineuses, avec une transition du nord au sud vers plus d'aridité et moins d'habitants sédentaires, et d'ouest en est vers une steppe de plus en plus désertique. Et ce visiteur repartira avec le sentiment d'une beauté indicible. Tout cela est vrai, mais reste bien superficiel. Seuls sans doute les habitants du pays, ou les étrangers qui y ont séjourné quelques temps, peuvent mieux en percevoir la géographie et l'histoire compliquées, et leurs multiples paradoxes. Ayant eu cette expérience, j'essaie ici de la faire partager, à grands traits. Tout d'abord avec trois exemples tirés de l'histoire récente. Ce pays s'appelle «Jordanie» : pourtant, le Jourdain, minuscule fleuve qui permet plus ou moins l'irrigation de la plaine adjacente, mais dont les eaux sont depuis longtemps captées bien à l'amont — dans le Yarmouk ou dans le lac de Tibériade — n'est guère pour la Jordanie qu'une frontière. Deuxième exemple : l'actuelle capitale, Amman, aujourd'hui une ville ultramoderne, n'existait pas en 1860, ou plutôt n'existait plus, dès les années 900 ou 1000 ; depuis la fin du XIXe siècle, sa population a été multipliée par... mille ! Enfin, le pays lui-même est récent, en tant qu'État, puisque sa création, comme émirat sous mandat britannique, remonte à 1921, et son indépendance à 1946. Nous touchons là du doigt les points essentiels de l'étrangeté jordanienne : un pays qui aurait pu avoir, à travers l'histoire, l'artère Haut-Jourdain / lac de Tibériade / Jourdain / mer Morte / wadi Araba comme colonne vertébrale et axe de circulation, alors que cette ligne s'est plutôt révélée toujours comme une frontière. Et un pays dont l'histoire est faite d'alternances entre des phases de prospérité, d'essor des villes et des villages, et des périodes où ceux-ci disparaissent pratiquement, comme durant la domination ottomane, laissant toute leur place aux Bédouins. L'histoire, sur la très longue durée, de l'actuelle Jordanie ne diffère pas profondément de celle des pays voisins que nous appelons aujourd'hui Palestine, Israël, Liban, Syrie, mais elle en accentue les traits. Les données géographiques font de ce pays une terre bel et bien marginale, coincée entre le désert et le fossé du Jourdain. Les Hébreux, puis les Juifs, ne s'y sont pas trompés, qui ne s'intéressèrent jamais en Transjordanie qu'à quelques terres fertiles du nord-ouest du pays.

Une terre de contrastes, entre désert et Jourdain

Trois grandes séries de lignes de partage, qui ne concordent pas entre elles, découpent le pays. Il y a tout d'abord la fracture, au sens géologique du terme, que constitue le fossé du Jourdain, de la mer Morte et du wadi Araba, fracture qui oppose cette zone, dont les altitudes évoluent entre - 400 mètres et le niveau de la mer, au reste du pays, plus à l'est, où les altitudes varient entre + 500 et + 1 500 mètres. Fossé et non vallée, comme le soulignent les géographes : jamais, en effet, le négligeable Jourdain, qui ne doit sa célébrité qu'aux baptêmes qu'y donna  Jean le Baptiste, et au premier chef celui de Jésus, n'aurait pu creuser la vallée la plus profonde du monde : il s'installa simplement dans une dépression tectonique – un rift – qui se prolonge au nord par la Beqaa libanaise, au sud par le grand rift africain. Le contraste est saisissant : en bas, un milieu quasiment tropical, par la population – les habitants du lieu, les Ghawarneh, sont en bonne partie des Noirs –, la végétation, les températures ; en haut, l'on retrouve les paysages et les températures méditerranéens. Entre les deux, les déplacements sont extraordinairement difficiles, du fait d'un talus abrupt de plus de mille mètres de dénivelée, qui trouve son symétrique, de l'autre côté du Jourdain, en Palestine avec le talus du désert de Juda. Quelques routes ont pu être percées depuis le début du siècle, certaines le sont encore, au prix de mille difficultés, comme depuis Tafila vers l'ouest. Quant à l'axe mer Rouge - le wadi Araba / la mer Morte / Jourdain / lac de Tibériade, il n'est pas, lui non plus, une voie de circulation : l'est de la mer Morte – des falaises tombant à pic dans la mer – interdisait tout déplacement, et c'est seulement depuis peu de temps, non sans grandes difficultés, qu'une route nord-sud a pu y être ouverte. Obstacle est-ouest, mauvais axe nord-sud, le fossé Jourdain / mer Morte / Araba n'a donc jamais pu être que ce qu'il est aujourd'hui : une oasis quasi africaine dans ses zones fertiles, un quasi-désert ailleurs, et une frontière partout, coupant la Palestine de la Transjordanie... On voit bien, à travers l'histoire et l'archéologie, que les habitants juifs de la Palestine ne s'implantèrent jamais que sur «l'autre bord», allant au mieux, vers les IIIe et IIe siècles avant notre ère, jusqu'à Iraq el-Amir, une vingtaine de kilomètres à l'ouest d'Amman.

Second fractionnement, multiple celui-ci, qui découpe les plateaux fertiles de la Jordanie de l'Ouest, du nord au sud, en plusieurs cantons séparés par des frontières naturelles. Vers le fossé Jourdain /mer Morte se dirigent en effet des wadis très profondément encaissés, de traversée longue et malaisée, aisément fortifiables, de véritables canyons. Du nord au sud, le nahr Zarqa (le Yabbok biblique), le wadi Mujib (Arnon), le wadi el-Hesa (Zered). Quiconque les a pratiqués ne peut s'étonner qu'ils aient longtemps été des frontières. Certains me semblent l'être encore : entre Kérak la moabite et Tafila l'édomite, les contacts sont infimes ; en dépit de l'existence d'une eHesa ne doit pas excéder, quotidiennement, la centaine, à quoi l'on peut ajouter, très occasionnellement, quelques caravanes d'ânes ou de chameaux. La Jordanie fertile, la Jordanie de l'Ouest, se trouve ainsi naturellement fractionnée entre un canton nord-ouest – le plus fertile – au nord du Zarqa, le pays de Galaad, qui deviendra grosso modo à l'époque hellénistique la Décapole, fortement urbanisée et hellénisée ; un pays d'Ammon, encore bien arrosé, autour de Rabbat-Ammon – autrement dit la Philadelphia hellénistique et romaine, l'actuelle Amman –, entre Zarqa et Mujib ; un pays de Moab, aux riches plateaux agricoles, entre Mujib et Hesa, mais empiétant souvent au nord du wadi Mujib ; un pays d'Edom, nettement plus sec, au sud du Hesa, avec pour capitale Buseira, dans la région de Tafila ; enfin, à l'extrême sud, à cheval sur l'actuelle frontière saoudienne, un pays de Madian ou de Midian, déjà subdésertique. Certes, ces lignes de fracture, particulièrement nettes dans l'Ancien Testament, donc à l'âge du fer, n'ont jamais été intangibles. Mais l'on retrouve toujours, dans l'histoire de la Jordanie, de fortes coupures nord-sud, qu'il s'agisse de limites de provinces romaines ou byzantines, de limites de junds d'époque islamique, ou de sensibilités actuelles.

Troisième coupure, non des moindres, celle qui oppose l'est de la Jordanie – l'immense majorité du territoire – parfaitement steppique, à l'ouest, relativement fertile, où l'agriculture non irriguée est possible. Il s'agit du vieux contraste bien caractérisé par l'excentrique britannique Gertrude Belle, dans The Desert and the Sown, que l'on pourrait transcrire comme «le pays des nomades et le pays des sédentaires». Cette opposition, parfois récusée, est pourtant extrêmement frappante en Jordanie. Quiconque a parcouru ce pays d'est en ouest sait qu'à un moment donné très précis, en quelques minutes à pied, en quelques secondes en voiture, l'on passe du «désert» au monde des villages et de l'agriculture. Naturellement, cette limite ne cesse de se déplacer dans l'histoire. Mais nous avons la chance de pouvoir vérifier par des textes, gravés dans la pierre, qu'elle existait dans l'Antiquité : dans la Jordanie fertile, entre Alexandre et Mahomet, toutes les inscriptions, sauf exception, que l'on retrouve sont en grec, en nabatéen, en syro-palestinien ou, beaucoup plus rarement, en latin ; dans la steppe, sauf exception, elles sont safaïtiques ou thamoudéennes, voire lihyanites, des langues sémitiques propres aux pasteurs nomades. Même si les Bédouins ont toujours circulé, surtout lors des sécheresses estivales, dans les parages des sédentaires, même si l'on trouve, pratiquement à toutes les époques, quelques villages isolés implantés en pleine steppe, l'histoire de la Jordanie reste fondamentalement marquée par les déplacements de cette ligne de partage entre deux mondes. Deux périodes au moins sont particulièrement remarquables pour la conquête des terres steppiques : les époques byzantine et omeyyade (IVe-VIIIe siècles), où l'on voit d'abord les bourgades et villages grignoter peu à peu les franges de la steppe, puis les califes et leurs proches y installer de somptueuses résidences associées à de vastes domaines irrigués. Ensuite l'époque contemporaine, où l'on assiste, depuis les années 1975 surtout, à une étonnante poussée de sédentarisation en direction de l'est. Dans les deux cas, les causes ne sont guère difficiles à identifier : sécurité, pression démographique, souhait du pouvoir central de limiter le nomadisme.

Une longue histoire encore énigmatique

Ayant campé le décor, parcourons très rapidement l'histoire. Celle-ci, comme partout, est tributaire de ses sources, textuelles ou archéologiques, et surtout de l'intérêt que l'on y porte. L'histoire et l'archéologie jordaniennes sont longtemps restées bien marginales. Les historiens et archéologues occidentaux, qui furent durablement prépondérants sur le terrain, s'intéressaient plus à la Palestine, à cause de la Bible, ou à la Syrie et à la Mésopotamie, susceptibles de fournir plus rapidement, et dans un cadre plus sûr, des objets d'art et des inscriptions en plus grand nombre. Les historiens arabes de l'époque classique, inversement, ignoraient superbement ce qu'avait bien pu être le Jund el-Urdunn avant la conquête islamique parachevée en 635 de notre ère. Mais, comme souvent, c'est l'histoire de notre propre temps qui explique les progrès de la connaissance historique. A partir des années 1970, la toute nouvelle stabilité du pays — acquise au prix de Septembre noir —  permit le développement sur place d'universités brillantes et l'afflux de chercheurs venus du monde entier. La Jordanie est probablement à l'heure actuelle l'un des pays du Moyen-Orient où la connaissance archéologique du territoire est la plus poussée, et l'un des très rares à s'être doté d'une base de données couplée à une carte archéologique, un ensemble baptisé JADIS, un excellent outil de dialogue entre les aménageurs et les archéologues.

Comment rythmer l'histoire de ce pays ? Toutes les découvertes récentes montrent que les découpages académiques sont bien artificiels. Rappelons-les tout de même, avec quelques critiques. Le Paléolithique et le Mésolithique jordaniens (jusqu'à 10 000 av. J.-C. environ) restent assez mal documentés, en dépit de récentes découvertes, notamment dans la steppe orientale, autour du palais omeyyade de Qasr Kharaneh. Les périodes néolithique et chalcolithique (jusqu'à 3000 av. J.-C. ) commencent à être bien connues, grâce en particulier aux fouilles de Beidha, près de Pétra, de Tell Abou Hamid près du Jourdain (Ve et IVe millénaires av. J.-C.), de Jawa, aujourd'hui en pleine steppe basaltique à l'est du pays, et surtout de Aïn Ghazal, un peu à l'est d'Amman. C'est l'époque de l'apparition des premiers villages, puis de techniques nouvelles, comme la poterie qui, curieusement, dès le départ, ne semble pas être purement utilitaire, car elle est abondamment décorée de peintures et prend parfois des formes zoomorphiques. Une rupture majeure semble s'établir autour de 3000 av. J.-C., ou un peu après : le troisième millénaire, que les archéologues désignent comme «âge du bronze ancien», est, comme ailleurs au Levant, une grande période d'urbanisation. Point ici de très grandes villes, comme on peut en trouver dès pareille époque en Mésopotamie, mais des agglomérations urbaines de quelque importance, comme dans la Palestine voisine.

Le second millénaire, jusque vers 1200 av. J.-C. (le «bronze moyen» et le «bronze récent») marque un reflux certain de l'occupation sédentaire, un recul de l'urbanisation, une poussée du nomadisme et de fortes influences égyptiennes. Le peuplement sédentaire paraît se concentrer dans les seules zones climatiquement favorisées, vallée du Jourdain et nord-ouest du pays.

L'âge du fer (de 1200 av. J.-C. jusqu'au VIe siècle) – la première période que l'on puisse approcher non seulement par l'archéologie mais aussi par les textes, bibliques ou épigraphiques comme la fameuse stèle de Mesha, au pays de Moab – est caractérisé au contraire par un retour en force du peuplement sédentaire. Pour la première fois, nous savons nommer les habitants de la Jordanie de cette époque : du nord au sud, Araméens, Ammonites, Moabites, Edomites, Madianites, sans compter les Hébreux, qui tentent de s'implanter surtout dans le nord-ouest. Les sites habités sont surtout de toutes petites villes, des bourgades, des villages, beaucoup de fermes isolées, et sont très fréquemment fortifiés, ce qui témoigne d'une époque riche en conflits, comme le confirment les textes. Un peu partout dans la partie fertile (occidentale) de la Jordanie, l'âge du fer est une grande période d'occupation du territoire, mais aussi de très fort morcellement entre petits cantons rivaux, du nord au sud.  

Les époques des dominations néo-babylonienne et perse (586 av. J.-C. - 331 av. J.-C.) fournissent une autre énigme. Globalement, et sans doute pour deux siècles de plus (jusque vers 100 av. J.-C., voire jusque vers le tournant de l'ère chrétienne par endroits), on retombe dans une période d'abandon par les sédentaires, donc sans doute de retour en force des nomades, qui ne laissent guère de traces et que les archéologues ne savent donc pas repérer. Pourquoi ? Et est-ce tout à fait vrai ? Les spécialistes se posent la question aujourd'hui, comme au demeurant pour la Palestine et la Syrie, sauf dans les zones côtières, bien mieux connues, bien plus peuplées. Rareté des textes, difficulté à reconnaître les tessons de céramique de la période, très petit nombre des sites clairement assignables à cette époque – il y en a pourtant quelques-uns, comme Tell Mazar, dans la vallée du Jourdain : tout conduit à rester prudent.

L'on date traditionnellement de la conquête d'Alexandre, vers 331 av. J.-C., le début, pour la Jordanie, d'une «époque classique», d'un «âge d'or», qui verrait le passage de la Jordanie, pour un bon millénaire, jusqu'à la conquête islamique, dans le giron méditerranéen et son hellénisation accélérée. Vision douteuse... Disons seulement que l'on ne sait pratiquement rien, par l'archéologie, l'épigraphie et les quelques textes littéraires, des IIIe et IIe siècles. Rappelons aussi qu'Alexandre, lors de sa conquête, ignora superbement la Jordanie, qui n'avait aucun intérêt pour lui : peu de villes et de richesses à s'approprier. Mais le relatif désintérêt des monarques hellénistiques — séleucides et lagides — pour la Transjordanie, eut un effet fort intéressant : il permit pour quelques siècles, jusqu'en 106 de notre ère exactement, la constitution sous l'égide des rois nabatéens, avec Pétra pour capitale, du seul État unifié, à base de peuplement sémitique, dont les contours aient préfiguré plus ou moins ceux de la Jordanie actuelle. Mais de façon approximative seulement : le royaume nabatéen n'intègre pas en son sein les riches villes hellénisées du nord-ouest et leurs territoires. Inversement, ses frontières débordent largement celles de l'actuel royaume hachémite : vers le nord (par moments jusqu'à Damas), vers le sud (jusque loin dans le Hedjaz), vers l'ouest (incluant le Néguev et une bonne partie du Sinaï).

Des Romains aux Ottomans

Dès les années 66 av. J.-C. / 64 av. J.-C. , les conquêtes de Pompée, limitées au nord du pays, laissent prévoir l'intégration totale du pays à l'Empire romain : c'est chose faite en 106 de notre ère, sous Trajan, avec la transformation du royaume nabatéen en province romaine d'Arabie. La Jordanie connaît alors cinq siècles de domination romaine puis byzantine, marquée par une hellénisation progressive mais profonde, par un grand essor des villes, des villages, des cultures et du peuplement et, à partir surtout du IVe siècle, par une christianisation très poussée. Le pays se couvre de monuments publics, de sanctuaires, puis d'églises remarquables. Cette paix romaine n'est guère interrompue que par quelques troubles au IIIe siècle, comme partout dans l'empire, puis par les invasions perses du VIe siècle. Mais tout l'Est du pays, sauf quelques axes de pénétration de l'armée romaine, reste hors contrôle : c'est le pays des pasteurs safaïtes et thamoudéens.

En 635, coup de tonnerre : les armées musulmanes, qui avaient été repoussées peu auparavant par les Byzantins à la bataille de Muta, dans le sud, remportent dans l'extrême nord la bataille du Yarmouk. C'est la fin de la domination byzantine en Jordanie, et peu après en Syrie. Une brillante civilisation islamique s'installe peu à peu, dont témoignent dans le Nord et dans l'Est les palais omeyyades, qui ne se limitent pas aux «châteaux du désert» — dont le joyau le plus célèbre est Qusayr Amra, avec ses fresques — mais incluent aussi le palais de la citadelle d'Amman, celui d'el-Fedeyn-Mafraq, ou ceux d'Umm el-Walid et de Qastal, au sud d'Amman, tout récemment fouillés. Dans le sud, apparemment plus vite frappé de déclin, subsistent de belles bourgades, comme Humeyma et Udhruh, dont le rôle important dans l'histoire omeyyade et abbasside est bien connu par les sources.

Si les villes traditionnelles périclitent peu à peu, se dépeuplent et perdent leur parure monumentale, de grosses communautés rurales ou monastiques subsistent ou se développent, comme dans la région de Madaba, ou à Umm er-Rasas et Umm el-Jimal.

Le grec reste longtemps très largement employé, parallèlement à l'arabe ou, plus rarement, au syro-palestinien ou au syriaque. Le christianisme n'est en aucune façon éradiqué – il a au demeurant subsisté jusqu'à nos jours dans les deux tiers nord de la Jordanie – et l'on sait maintenant que des églises furent encore remaniées jusqu'au début de la période abbasside, à la fin du VIIIe siècle.

La suite est moins brillante. La Jordanie retombe peu à peu, vers 900 ou 1000 peut-être, dans une de ces phases de désertion qui caractérisent son histoire, et cette fois jusqu'à la fin du XIXe siècle. Les croisés ne s'intéresseront à ces contrées, comme aux autres, que pour y contrôler quelques postes-clefs sur les grands itinéraires, où ils bâtiront les forteresses de Kérak (le Crac de Moab), de Shaubak (le Crac de Montréal) ou de l'île de Graye, dans le golfe d'Aqaba, aujourd'hui en territoire égyptien.

L'époque mamelouke, jusqu'au XVIe siècle, témoigne, comme ailleurs au Proche-Orient, d'un timide nouvel essor des villages, mais avec une pauvreté et des techniques qui nous ramènent – dans ces contrées tout au moins – pratiquement à l'âge du bronze. Les Ottomans, qui prennent alors le contrôle du pays, semblent s'être intéressés à tout (positions militaires, fiscalité) sauf à la prospérité des lieux : jusque vers 1860 ne subsistent que les grandes et moins grandes tribus bédouines, du nord au sud les Beni Hassan, les Adwan, les Abbadi, les puissants Beni Sakhr, les misérables Bdul, Sbul et Jbur, les nombreux Huweitat, et à côté d'eux une poignée de petites bourgades comme Salt, Kérak, Tafila, et de rares villages isolés, surtout dans le nord-ouest. Le passage du pèlerinage de La Mecque maintient aussi, quelques semaines par an, une vie active, mais non sans danger pour les pèlerins.

Le repeuplement sédentaire du pays se fera, à partir de la fin du XIXe siècle, surtout par des étrangers à la contrée : Tcherkesses et Tchétchènes venus du Caucase (Amman, Jérash, Azraq), quelques Druzes (Azraq) venus de Syrie et du mont Liban ; puis, sensiblement plus tard, à partir de 1948, par les vagues successives de Palestiniens fuyant leur pays occupé. Mais, entre temps et parallèlement, les Transjordaniens de souche, bédouins ou villageois, reconquièrent des terres bien au-delà de tout ce qui s'était fait dans l'Antiquité et rebâtissent des villes sans commune mesure avec celles de la Jordanie antique. Comme beaucoup de pays, la Jordanie est aujourd'hui confrontée, entre autres problèmes, à une forte tension entre la préservation du patrimoine et la poursuite de la modernisation accélérée du pays. Encourageons les visiteurs à respecter l'une et l'autre, en sachant sortir des sentiers battus…

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt

par Adriana Evangelizt publié dans : HISTOIRE DES PAYS
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Mardi 6 février 2007

L'Angleterre, art et histoire :
De Guillaume le Conquérant à Tony Blair


de Jean-Pierre Wytteman

Historien

Pour l'amateur d'art et d'histoire, l'Angleterre offre un patrimoine d'une qualité et d'une variété exceptionnelles dont le public français n'a pas toujours suffisamment conscience. Cette invitation au voyage vous en fera découvrir les traits principaux.

L'élaboration d'un art anglais (XIe-XVIe siècles)

En 1066, quand les Normands abordent à Hastings, prenant d'assaut une île partagée entre Anglo-Saxons et Danois, il ne s'agit pas d'un heurt entre civilisation et barbarie. L'époque qui précède a vu s'épanouir un art raffiné, en particulier en matière d'orfèvrerie. Par ailleurs, les scriptoria des monastères britanniques, au premier rang desquels ceux du Northumberland, ont contribué à la préservation de la culture occidentale. Mais, globalement, un morcellement politique doublé d'anarchie a fini par l'emporter. Du point de vue de l'organisation, d'autres envahisseurs ont fourni bien plus tôt un modèle efficace. En quadrillant le pays de châteaux, les Normands sont plus les héritiers des Romains que ceux de leurs prédécesseurs immédiats. Mais ils innovent en ajoutant aux places fortes, sans cesse perfectionnées jusqu'au XIVe siècle, cathédrales et abbayes.

L'étape romane installe des silhouettes massives, de Winchester à Durham. Mais le modèle normand de la tour lanterne contribue à illuminer les sanctuaires, également marqués par l'extrême sobriété de la décoration. C'est très naturellement aussi que l'on se tourne d'abord vers le gothique français à l'époque de l'empire angevin : l'architecture de Sens se retrouve dans le chœur de Canterbury par lequel Henry II exprime son repentir après le meurtre de Thomas Becket. Les cathédrales d'Ile-de-France influencent également un peu plus tard la nef de Westminster. Un gothique typiquement anglais commence cependant à s'affirmer dès le XIIIe siècle à Salisbury, avec un écran de façade, un clocher élancé, un chevet plat et un cloître accolé à la nef. C'est la période que les architectes ont qualifiée d'early english. Au-delà, l'élégance du style decorated adoucit le schéma, comme à York ou à Exeter, mais le gothique perpendiculaire souligne pleinement l'originalité insulaire dans le contexte des affrontements de la guerre de Cent Ans. Cette nouveauté apparaît au vitrail Crecy de Gloucester, qui célèbre la défaite française de 1346. D'abord marqué par une grande sévérité des lignes, le perpendiculaire s'orne de plus en plus à mesure que l'on avance vers les débuts de l'âge Tudor. La décoration intérieure atteint une grande luxuriance après 1500, comme à la chapelle du Kings College de Cambridge. Des tours triomphales et de nouvelles nefs donnent aux cathédrales un second élan.

Le choc de la Réforme anglicane n'atteint que peu les églises épiscopales simplement réutilisées par la nouvelle religion. En revanche, il dévaste les abbayes. Glastonbury et Fountains Abbey deviennent des carrières de pierre utilisées pour construire les nouvelles résidences aristocratiques de l'Angleterre élisabéthaine. Dans les façades et la disposition des pièces, qui tranche avec le hall médiéval, on a parfois souligné l'influence de la Renaissance italienne. Mais les grandes ouvertures vitrées renvoient au perpendiculaire et l'exotisme de la décoration correspond à la vocation d'un pays désormais tourné vers le grand large. Rien sur le continent ne ressemble à Burghley, avec son village fantastique planté sur le toit. Hardwick Hall, achevé peu avant 1600 par Smythson, est un cadre particulièrement propice pour évoquer l'apogée du mouvement constitutif d'un art spécifiquement anglais. Au coucher de soleil, la façade constitue un prodigieux décor devant lequel pourrait se jouer le théâtre d'histoire nationale alors conçu par Shakespeare.

Le grand tournant des XVIIe et XVllle siècles : vers une Angleterre gréco-romaine ?

L'arrivée des Stuart sur le trône, en 1603, détermine un changement d'orientation. Au lieu de cultiver la différence anglaise, ces souverains, attirés par l'exemple politique français, regardent vers le continent. Charles 1er utilise les talents conjugués d'Inigo Jones et de Rubens pour associer classicisme et baroque dans le Banqueting Hall. Interrompue par Cromwell, l'expérience est reprise plus tard, au temps de la Restauration de Charles II et après la révolution de 1688. Quand Christopher Wren gère la reconstruction de la City et de Saint Paul et aménage le site de Greenwich, c'est un maniement baroque d'éléments classiques qui caractérise l'architecture officielle de l'Angleterre. Tout se passe comme si la célébration d'une entrée dans le concert des grandes puissances européennes faisait oublier, au moins dans un premier temps, le rejet définitif du catholicisme et de l'absolutisme. Le XVIIIe siècle s'ouvre par l'édification de Blenheim et de Castle Howard, deux réalisations grandioses de Vanbrugh et Hawksmoor. Des décorateurs italiens contribuent aussi à la transformation des grandes résidences de la période précédente. À Houghton Hall, Robert Walpole, tout puissant Premier ministre, se fait installer un lit de parade digne d'un souverain.

Le triomphe apparent du baroque est cependant proche de sa disparition. L'installation de la dynastie hanovrienne après 1714 renforce l'esprit de corps d'une aristocratie qui substitue les références de Venise à celles de Versailles. La mode de Palladio, lancée par Inigo Jones mais estompée ensuite, retrouve tout son empire dans les années 1720. Chiswick House, près de Londres, imite la villa Rotonda de Vicence. Des châteaux provinciaux comme Holkham Hall dans le Norfolk, œuvre de William Kent, réalisent l'idéal d'une demeure où la dimension et l'orientation des pièces sont d'abord adaptées au confort des habitants. Au même moment, l'urbanisme de Bath, ville thermale réaménagée par les Wood, cherche à exprimer, au Royal Crescent, la grande accolade de l'élite nobiliaire qui domine le pays.

Après 1750, l'art de Robert Adam comporte le recours direct aux modèles de l'Empire romain, redécouverts par l'archéologie. À Kedleston Hall, près de Derby, l'arc de Constantin ordonne une façade. Les marbres laissent ensuite la place, dans les intérieurs, à un décor peint où s'affirme pleinement une Antiquité en couleurs, en même temps qu'une aspiration de l'architecte à produire une œuvre contrôlée par lui jusqu'au moindre détail, qu'il s'agisse des appliques, des meubles ou des tapis.

C'est alors l'apogée de ce que l'on appelle le « style anglais » et ce moment béni correspond au vrai démarrage d'une peinture nationale où s'illustrent, après Hogarth, Reynolds et Gainsborough. Si la truculence du premier montre, en quelque sorte, l'envers d'un décor trop lisse, on imagine très bien les personnages du second dans des pièces aux références pompéiennes et le Morning Walk du troisième nous emmène dans le parc qui entoure inévitablement les grandes résidences.

Ni le surgissement des premiers pays noirs de la révolution industrielle, ni le dur affrontement des guerres napoléoniennes ne transforment immédiatement l'orientation dominante. L'Angleterre d'après Waterloo se veut encore gréco-romaine, comme le prouvent les grands aménagements de John Nash à Londres, entre Regent's Park et le MaIl. Pourtant, de Strawberry Hill à Windsor et de Belvoir au Royal Pavilion de Brighton, quelques signes d'évolution sont perceptibles. L'aspiration au revival gothique et la tentation d'un éclectisme qui ne négligerait aucune source sont dans l'héritage de Victoria, reine de 1837 à 1901.

De l'époque victorienne à nos jours : nostalgie ?

Jusqu'à une date récente, on s'intéressait plus à l'époque victorienne pour la littérature que pour les arts. L'apogée de la puissance matérielle britannique correspondait, disait-on, à l'éclatement du beau modèle élaboré pendant le siècle des Lumières. Constable aurait laissé des images superbes de l'Angleterre pré-industrielle, tandis que Turner constatait avec regret le triomphe au moins provisoire de la machine, même dérisoire, comme celle du remorqueur poussif qui emmène à la casse l'un des nobles voiliers de Trafalgar. Il n'y aurait ensuite plus rien de significatif.

L'approche a bien changé aujourd'hui. On a d'abord pris en compte l'extraordinaire variété du patrimoine monumental. Après l'incendie du Parlement, en 1834, le style perpendiculaire se réaffirme avec force à Westminster, mais l'inspiration early english l'emporte davantage au Palais de Justice de Londres. Au même moment, à Calton Towers dans le Yorkshire, Pugin importe en Angleterre le flamboyant continental pour une grande famille convertie au catholicisme. Ruskin contribue à la vogue des formules vénitiennes, où le roman résiste parfois au gothique mais partage avec lui une certaine passion de la couleur dans les architectures de briques. Le passage du règne des Grecs à celui des Goths caractérise aussi les gares. À Londres, Saint Pancras adopte, grâce à Gilbert Scott, une forme de cathédrale qui domine les quartiers voisins.

Le style élisabéthain retrouve également tout son attrait à Harlaxton Manor, près de Grantham, et à Highciere Castle près de Newbury. C'est seulement à la fin du siècle qu'il est surpassé par un second baroque anglais à travers lequel la célébration d'un empire mondial fait écho aux grandes réalisations de la fin du XVIIe siècle. Même quand un industriel comme Lever aménage la cité modèle de Port Sunlight, près de Liverpool, il y implante des imitations de cottages traditionnels. La nostalgie du passé est la note dominante de l'architecture.

La peinture décrit un mouvement tout aussi caractéristique. Vers 1850, une querelle semble diviser les tenants d'une manière académique récemment définie et les pré-Raphaélites partisans d'un retour aux sources. Mais, progressivement, les deux courants confluent autour d'une recherche passionnée de perfection formelle où se retrouvent tout autant Leighton que Burne Jones. Un symbolisme de facture classique domine entièrement les années 1890. Le mouvement des Arts and Crafts lui-même, dans sa réaction contre l'éclectisme et l'industrialisation, renoue avec la qualité de l'artisanat médiéval. L'atmosphère gothique enveloppe toute une partie de l'œuvre de William Morris. Sous l'influence des intellectuels victoriens, l'Angleterre artistique tourne complètement le dos à l'univers des machines. La modernité esthétique qui s'exprime dans ce domaine est très peu reconnue, malgré les réalisations spectaculaires des ingénieurs. Les nouveautés picturales du continent n'ont qu'un écho limité et même la version de l'Art nouveau personnifiée par l'Écossais Mackintosh n'a pratiquement pas de rayonnement au sud du mur d'Hadrien.

Le 22 janvier 2001, on a célébré le centenaire de la mort de la reine Victoria, dans une Angleterre où, désormais, tout se transforme. L'aménagement de Londres, amorcé à l'époque thatchérienne, est le symbole de ce nouveau grand tournant. Après quelques hésitations et au milieu des polémiques, une seconde City jaillit sur les docks abandonnés de l'East-End, en face du site majestueux où Christopher Wren avait installé son Hopital maritime. Un moment bousculés, tous les apports du passé sont réintégrés dans une synthèse d'un type nouveau où la technique et la culture ont leur place, sur la rive sud de la Tamise, entre Westminster et Tower Bridge. Il en va de même dans de nombreux secteurs des anciens pays noirs. Le renom d'architectes britanniques comme Norman Foster et Richard Rogers est mondial. Ce contrepoint, plus décisif que celui apporté pour la peinture par Spencer ou Bacon, mérite d'être pris en considération pour compléter le tableau. Mais cela n'ôte rien à la fascination de la nostalgie, naturelle en cette fin de millénaire.

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt

par Adriana Evangelizt publié dans : HISTOIRE DES PAYS
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Mercredi 31 janvier 2007

Quand on voit ce qu'est devenue l'Afghanistan et ce que fut son histoire, on se dit que la position de ce pays n'en fait pas un hâvre de paix. Depuis des milliers d'années, grandeur et décadence.

Quand l'Afghanistan était l'un des centres du monde


par Jean-Paul Roux

Directeur de recherche honoraire au CNRS
Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre




Vers 1950, l'Afghanistan, figé sur ses traditions, sur un islam pur et dur, sur une farouche xénophobie, demeurait, malgré quelques tentatives d'ouverture sur le monde, un des pays les plus inaccessibles et les plus retardataires. Il n'y avait pas d'état civil, pas de voies ferrées, d'industries, d'hôtels dignes de porter ce nom, presque pas de routes (seulement 5 000 véhicules, dont 3 000 camions), d'électricité, d'hygiène, d'hôpitaux et même de remèdes : donner un tube d'aspirine était faire un vrai cadeau. D'immenses caravanes, à l'automne, descendaient des hauteurs ; les villages nichaient dans des replis du sol leurs maisons de glaise fraîche, intemporelles, car refaites chaque année après les pluies. Pour l'anniversaire du roi, les cavaliers du Nord venaient à Kabul disputer le bouzkachi, sport d'une violence inouïe. Malgré la famine presque endémique, les hommes vivaient à peu près heureux. Puis Russes et Américains commencèrent à les aider. Les premiers construisirent notamment la route reliant la capitale au nord, à leurs frontières, qui franchissait les monts à plus de 3 000 mètres par un très long tunnel, le Salang (1964), et les seconds ouvrirent notamment dans la pouilleuse capitale l'hôtel Intercontinental. C'en était fait de l'Afghanistan. Cependant, Français et Italiens creusaient le sol, à la recherche d'un prodigieux passé qu'évoque pour nous Jean-Paul Roux…

Un prodigieux passé

Ce pays qu'on nomme depuis sa création au XVIIIe siècle l'Afghanistan formait une voie de passage essentielle entre Inde, Chine et Occident. Il reste cependant peu de monuments pour en témoigner, tant la fureur des hommes s'est acharnée sur eux. Ce sont, à Bamiyan, gîte d'étape du bouddhisme dans son expansion vers la Chine, les deux grands Bouddhas (IIe et Ve-VIe siècles), hauts de cinquante-trois et de trente-cinq mètres, taillés dans une falaise truffée de grottes [1].


C'est, à Hérat, la citadelle d'Alexandre, refaite au XIIIe siècle et en 1416, qu'effritent les rafales de vent, la Grande Mosquée fondée en 1200, mais dont l'essentiel date de 1498 ; et, près de la ville, le mausolée du mystique du XIe siècle, Ansari, érigé en 1428, ou encore ce qu'on nomme le musalla, l'enclos pour la prière, ancien complexe architectural qu'un Anglais, en 1885, conseilla de détruire pour aménager à sa place une aire de défense contre une éventuelle invasion russe – déjà ! – et que les bombes soviétiques n'ont pas épargné. C'est, à Mazar-i Cherif, l'immense et somptueux tombeau (1480) où, selon des visions notées par un Arabe andalou en 1135, reposerait Ali, le gendre du Prophète. À Ghazni, de la splendeur d'antan, il ne demeure que les bases de deux minarets étoilés du XIe siècle et un ou deux monuments ingrats bien que non dépourvus d'intérêt. De Bactres, que les Grecs nommaient metropolis, – où Alexandre épousa Roxane (389 av. J.-C.), qui fournit aux califes abbassides les grands vizirs Barmékides (VIIIe siècle) et où naquit Rumi, le poète mystique de Konya – on ne connaissait que le beau sanctuaire d'Abu Nasr Parsi (XVe) ; on découvrit par hasard un des joyaux du Moyen Âge, une petite mosquée du VIIIe siècle dont le décor très proche de celui de Samarra (Irak) oblige à se demander si cette ville a bien eu l'influence qu'on lui accordait ou si elle a été tributaire de la Bactriane – ce qui remet bien des idées en question. Peut-être, et la découverte de Bactres incite à le penser, d'autres monuments existent-ils, que nul n'a encore vus. On parlait beaucoup d'un minaret se dressant très haut dans les montagnes de Ghur quand, en 1959, un chercheur se décida à aller à sa recherche et trouva, à Djam, cette tour de Victoire du XIIe siècle qui se pose en rivale du Kutb Minar de Delhi. Hélàs ! Dans les années 90, abandonnée ou victime des combats (comme le mausolée de la belle-fille de Tamerlan pulvérisé par une bombe en 1984), elle penchait dangereusement. Est-elle toujours debout ?

Peu de monuments donc, mais quel champ archéologique ! On ne faisait que commencer à creuser le sol à Mungidak, site préhistorique, à Shotorak, Fundukistan, Guldara, ailleurs. On avait découvert à Aï Khanum (IVe-IIe siècle av. J.-C.) une ville hellénistique ; à Surkh Kotal, un vaste temple des Ier-IIe siècles consacré sans doute au culte des ancêtres, sous influence grecque, jouxtant un autel du feu mazdéen, preuve qu'il existait un art gréco-iranien avant la diffusion du bouddhisme et avant l'art gréco-bouddhique. De ces deux derniers témoignent Hadda, avec ses couvents, ses stupas, et surtout Begram, ville construite sur le plan orthogonal d'Hippodamos de Milet, resplendissante sous les Kouchanes, au IIe siècle, et qui a livré en particulier des ivoires, chefs-d'œuvre absolus. La plupart des objets exhumés dans ces sites, et maints autres, de toutes les époques, jusqu'aux grandes statues de bois du Kafiristan, ont été transportés au musée de Kabul qui détient (ou détenait) ainsi des collections uniques. Existent-elles encore ? On l'affirme. J'ai tout de même vu qu'on en vendait sur le marché de Peschawar.

Une mosaïque humaine

À Begram, toutes les influences se font sentir, celles de la Grèce, de l'Inde, de la Chine (laques), des steppes. Sans doute cela ne se reproduira-t-il plus à un tel point, mais cet afflux des hommes et des cultures venus des quatre horizons continuera pendant des siècles. On ne s'étonne plus alors, bien que l'islam ait fini par imposer sa foi et sa culture, que, dans ce pays, vivent dix peuples et sont parlées vingt langes.

Le fond de la population est iranien. Les Afghans, majoritaires à 55 %, parlent un dialecte iranien oriental, le pashtou, d'autres, dits souvent Tadjiks, en parlent d'autres. À côté d'eux vivent, outre une poignée d'Arabes, d'Indiens, de juifs, les Nouristanis (anciens Kafirs) d'origine inconnue, des Mongols iranisés, les Khazara, et une masse (quelque 10 %) de turcophones, Ouzbeks et Turkmènes, frères de ceux qui peuplent les Républiques à leur septentrion. Tous, avec leur personnalité propre, sont fiers, durs au mal et à l'effort, rudes, j'oserais dire sauvages, patriotes certes, mais aussi volontiers brigands, qu'ils soient ou non organisés en clans, irréductibles, amoureux de leur liberté, de leurs querelles, refusant l'ordre imposé… mais aussi hospitaliers, fidèles, honnêtes, délicats parfois, voire tendres, de cette délicatesse qu'expriment leurs miniatures, de cette tendresse que reflètent leurs faïences ; de nos jours encore ils peignent et sont céramistes ; les faïences qui couvrent les monuments sont presque toutes modernes, si bien faites qu'on les distingue mal des originales.

Rien ne prédisposait ces peuples et ces terres de l'Iran oriental à devenir un État, lequel commença à s'esquisser en 1707 et fut créé par un Afghan de la tribu Durrani, Ahmed Khan, en 1744, à un moment où entraient en décadence les Séfévides d'Iran et les Grands Moghols des Indes qui se les disputaient. Pour le rendre viable, il fallait pacifier cette mosaïque humaine, ce qui n'aura lieu qu'à la fin du XIXe siècle avec la soumission depuis 1885 des Khazara et des Kafir – ces derniers convertis de force à l'islam et nommés dès lors Nouristani , « les éclairés ». Il fallait aussi assurer son indépendance, menacée un peu par les Iraniens (attaques en 1816, 1834, 1837), beaucoup par la Compagnie, puis par l'Empire des Indes et par la Russie qui s'installait en Asie centrale. Dès 1839, les Anglais occupent Kaboul, devenue capitale du royaume sous Timur Khan (1773-1793), se font massacrer en 1841 et lancent, l'année suivante, une colonne de représailles qui détruit la ville, y compris ses monuments anciens, mais juge prudent de se retirer. Malgré cette leçon, en 1878, la menace russe devenant plus précise, ils récidivent lors de la deuxième guerre afghane, échouent encore, mais imposent un traité qui place l'Afghanistan sous surveillance, lui arrache une partie de ses provinces pashtou, rattachées à l'Inde – aujourd'hui au Pakistan –, ce qui pose des problèmes qui gardent toute leur acuité. Plus tard encore, en 1919, une troisième guerre afghane, dite d'indépendance, assure enfin la totale souveraineté du royaume, mais accentue, si possible, son isolement et fait de lui un État tampon entre l'Inde et la Russie.

Les interventions des Britanniques et leur constante veille aux frontières du nord-ouest découlent de la conviction que toute puissance installée en Afghanistan, et surtout à Kaboul, non seulement contrôle une voie de communication essentielle, mais ne peut pas résister au désir de s'emparer de l'Inde. L'histoire l'avait largement prouvé.

De Cyrus à Tamerlan…

Comme le futur Afghanistan faisait partie de l'Empire achéménide depuis Cyrus (vers 590-530 av. J.-C.), il fut conquis, comme lui, par Alexandre le Grand. Après avoir pris Bactres (329) et guerroyé au nord, le Macédonien traverse l'Hindou Kouch et envahit les Indes. Dès lors la voie est ouverte – si elle ne l'était pas dès la préhistoire) – et ne se fermera plus. Ses successeurs, les Séleucides et le royaume gréco-bactrien de Diodote (250-235), réunissent sous une même couronne – et elle est grecque – les terres entre Indus et Oxus. Peu après surgissent les peuples de la steppe, les Yue-tche d'abord qui franchissent les passes du Khyber, occupent le Pendjab et fondent en Iran et en Inde le royaume des Kouchanes (60 de notre ère), immortalisé par Kanishka et l'art gréco-bouddhique du Gandhara ; les Huns Blancs, Ye-ta ou Hephtalites ensuite, vers 440-555, qui font de Kaboul un nid d'aigle – on y voit plus que des traces des murailles qu'ils y édifièrent–, d'où ils fondent sur les Indes. Ils y laisseront un souvenir atroce.

Cent ans plus tard, les Arabes font leur apparition. Ils sont en 651 à Hérat, en 652 à Bactres, mais ils ont trop galopé de par le monde. Ils devront se contenter, en Inde, de faire boire à leurs chevaux l'eau de l'Indus. L'Afghanistan s'islamise, pour toujours, et s'arabise, mais superficiellement, ce qui permettra à la dynastie des Samanides – transoxianaise –, vassale théorique des califes, en fait indépendante depuis 875, de se poser en championne de l'iranisme. Comme tous les princes musulmans de cette époque, les Samanides ont une armée de mercenaires turcs. Or, en 962, l'un d'eux, Alp Tegin, se soulève contre eux et va s'installer à Ghazni où il fonde l'Empire ghaznévide qui redonne à l'Afghanistan la grandeur du temps des Kouchanes. Ghazni, humble bourgade, devient métropole et rivale de Bagdad. L'élite intellectuelle et artistique de l'Orient y accourt : Firdusi, l'auteur du Chah name, le « Livre des Rois », qu'on a pu comparer à Homère, Biruni, le plus grand savant du monde musulman… Il reste peu de vestiges de l'architecture ghaznévide, décrite avec enthousiasme par les contemporains : essentiellement les murs des palais de Lachkari Bazar (Bust) qui, comme ceux de Ghazni, mis au jour par les archéologues italiens, ont livré reliefs figuratifs et peintures murales. Ces œuvres prouvent, mieux que quelques autres trouvailles faites sous d'autres cieux, que la sculpture figurative et la peinture n'ont pas été seulement pratiquées aux premiers et aux derniers siècles de leur histoire par les musulmans ni sous influence européenne – encore une révolution dans nos connaissances ! Par ailleurs, les plans cruciformes et les hautes voûtes en berceau brisé ou iwan des palais démontrent que ces éléments n'ont pas été utilisés d'abord dans les madrasa, mais que ce sont les madrasa qui ont copié le plan palatal.

Nous ne nous sommes détournés des invasions de l'Inde que pour y mieux revenir : le plus grand prince des Ghaznévides, Mahmud (999-1030), lance dix-sept expéditions. Avec elles, l'islam, pour la première fois, pénètre dans ce pays pour y faire la carrière que l'on sait. Avec elles, au moins indirectement, vont naître l'empire de Delhi et, finalement, la domination qu'exerceront, jusqu'à l'arrivée des Britanniques, les Turcs et les Afghans sur la majeure partie de la population indienne.

Les Ghaznévides vivront peu : des Afghans enfermés dans les monts de Ghur, les Ghurides, tout juste islamisés, pleins de haine, s'acharneront sur eux. Ils détruiront Bust et Ghazni, et le système d'irrigation du Sistan sera rendu au désert (1150). Ils les poursuivront à Peschawar, Lahore, Ajmeer, Delhi, jusque dans la vallée du Gange (1176) et les feront disparaître (1187).

Le pays n'est pas relevé quand Gengis Khan arrive. En 1221, il rase Bactres, peu après Chahr-i Golgola, la « ville des Soupirs », Chahr-i Zohag, la « ville Rouge », toutes deux proches de Bamiyan, il n'épargne aucune vie, même pas celle des chiens et des chats, puis Hérat « pas une tête ne fut laissée sur un corps, pas un corps ne conserva sa tête » : il y a un million et demi de morts. Il va en Inde, bien sûr, sans y rester, peut-être parce que, disent les Mongols, elle est chaude comme l'enfer. Quand son empire démesuré est divisé en quatre apanages, l'Afghanistan, ou ce qu'il en reste, est partagé entre les Mongols d'Iran (Ilkhans) et d'Asie centrale (Djaghatai) ; et comme, au Djaghatai, ne tarde pas à se lever un nouveau conquérant, Timur, notre Tamerlan, qui joue un rôle de premier plan. Celui-ci se fait proclamer souverain à Bactres, en 1370. Est-il utile de dire qu'il se rend en Inde ? Lui qui est le maître de Kaboul dévaste Delhi en 1398 dont il repart croulant sous le butin. Certes, Timur, dont la brutalité est peut-être pire que celle de Gengis Khan, apporte à l'Afghanistan un nouveau lot de souffrances, mais ses successeurs sont bénéfiques pour le pays : ils lui font connaître son troisième âge d'or avec ce qu'on a nommé la « renaissance timouride ». Hérat, où Husain Baiqara (1461-1506) a établi sa capitale, devient, grâce à celui-ci et à son ministre Mir Ali Chir Nevaï, lui-même talentueux poète de langue turque, la « Florence orientale ». On y construit beaucoup et les monuments se couvrent de faïences ; l'histoire y produit deux maîtres ; la poésie iranienne y voit son dernier grand artiste, Djami (1414 - 1492) ; on y tisse des tapis ; on y peint surtout, sur les murs et sur les manuscrits. Si les peintures murales ont disparu, il reste, innombrables, les miniatures sorties de l'Académie du livre, les plus belles que l'Iran produisit, même quand elles ne sont pas signées par cet homme de génie que fut Behzad (vers 1450-1520).

Le dernier grand prince à illustrer la famille timouride, Babur (1483-1530), n'est pas d'Hérat et ne rêve que de Samarcande. Il finit par échouer à Kaboul où il devient roi. Que peut-il faire ? Descendre en Inde. Il en commence la conquête en 1525 et y fonde la dynastie des Grands Moghols.

Dès lors l'Afghanistan est partagé entre ces derniers et les Séfévides d'Iran (1501-1734) tandis que, dans les plaines du nord, s'installent les Ouzbeks (1500). Il peut sortir de l'histoire. Il connaît pourtant encore un drame au moment même d'œuvrer pour réaliser son unité. Un Turc d'Iran, Nadir Chah (1739-1747), le traverse quand il va, comme tout le monde, piller Delhi. Deux ans après, Ahmed Khan Durrani a fondé son royaume. L'Afghanistan naît et entre en même temps dans la décadence.



[1] [N.D.L.R.] Depuis la rédaction de cet article, en décembre 2000, ces monuments ont été détruits par les Talibans.

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt


par Adriana Evangelizt publié dans : HISTOIRE DES PAYS
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Mercredi 31 janvier 2007

Bel article sur la Jordanie où sont passés Moïse, Jésus, Hircan, Saladin et tant d'autres... comme l'Histoire est passionnante...

Jordanie, pays de rencontres au fil du temps


par Daniel Elouard

Ancien rédacteur en chef des revues Ulysse et Notre Histoire




La Jordanie porte l'empreinte d'une histoire féconde, et Daniel Elouard a voulu réveiller les fantômes de ceux qui ont parcouru ce pays aux paysages somptueux et désolés, où la pierre prend les couleurs et les formes les plus étranges, et où les eaux « douces » les plus importantes sont celles, surchargées de sels, de la mer Morte – lesquelles pesantes, chaudes et huileuses évoquent une malédiction sans fin. Voici un voyage imaginaire qui suivra non le cours des chemins, mais celui du temps, et de tous ceux, célèbres ou anonymes, réels ou imaginaires, qui l'ont illustré.

En cette terre de passage, entre Nil et Euphrate, désert d'Arabie et Méditerranée, rares sont les pouvoirs qui s'installèrent durablement, car une telle terre est toujours convoitée par les pays voisins qui désirent la contrôler non pour elle-même, mais pour s'assurer un moyen de développer leur puissance au-delà de leur frontière. De création très récente (1947), la Jordanie doit donc construire son identité et s'affirmer, ce qui ne peut se faire qu'en s'appuyant sur une histoire brillante – les monuments en deviennent le témoignage – car son agriculture manque d'eau, son industrie, de matières premières, et son commerce, de débouchés. La personnalité du roi Hussein lui a permis de jouer un certain rôle politique au Proche-Orient, mais les difficultés économiques ne facilitent pas la tâche de son successeur. La population jordanienne mêle deux peuples, les Bédouins, nomades de plus en plus sédentarisés qui ont toujours soutenu la monarchie hachémite, et les Palestiniens qui, pour une part, habitaient depuis des siècles la rive orientale du Jourdain, et pour une autre part, ont afflué de l'actuel État d'Israël à la suite de divers conflits et qui commencent à s'installer durablement. Le pays moderne a donc dû se construire de toutes pièces, essayant d'adapter un modèle occidental inspiré par les Anglais à des contraintes orientales modelées par les traditions et la religion. Un réseau routier moderne traverse le pays et Amman, ville étonnamment neuve, est desservie par de larges autoroutes. La propreté de la capitale, ses belles façades de pierre, les commerces de ses faubourgs, les voitures de luxe, les nouvea