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Mardi 20 mars 2007

Tang et Mayas victimes du climat


Par Frédéric de Monicault




Les Tang, l'une des plus brillantes dynasties chinoises, qui régna de 618 à 907 ; les Mayas, une civilisation précolombienne majeure, apparue vers 2 600 avant l'ère chrétienne et qui connut son apogée au Xe siècle. Dans les deux cas, les historiens se sont régulièrement intéressés aux raisons de la montée en puissance de ces sociétés. En revanche, les causes de leur déclin demeurent plus incertaines. En ce qui concerne les Tang - dont les représentants procédèrent à une réforme agraire de grande ampleur accompagnée de la nomination de gouverneurs militaires à la tête des provinces -, les guerres civiles, les révoltes paysannes ou encore l'influence néfaste des concubines, sont souvent avancées. S'agissant des Mayas, réputés pour leurs cités, leurs pyramides (ici, Kabah dans le Yucatán) et leur écriture, les guerres et les famines sont mises en accusation, mais sans expliquer une brutale chute de la démographie.

Face à ces interrogations, une équipe scientifique, dirigée par Gerald Haug, du Centre de recherche géographique de Potsdam, avance un élément de réponse. Auteurs d'une étude publiée dans la revue Nature, les intéressés, s'appuyant sur des découvertes géologiques, pointent la responsabilité d'un changement climatique et, plus précisément, le bouleversement du cycle des moussons entre les années 700 et 900. Concrètement, l'arrivée de la sécheresse en pleine saison des pluies aurait dévasté les récoltes, entraînant la misère. Autrement dit, le dénuement et la faim, provoquant des tensions très fortes au sein des communautés, auraient sapé les fondations de civilisations pourtant solidement ancrées.

Un tel bouleversement climatique est on ne peut plus rare : d'après ces derniers travaux, depuis 16 000 ans, seulement trois périodes cumulant une mousson d'hiver forte (alors que les précipitations sont généralement trois fois moins importantes que pendant la mousson d'été) et un climat sec peuvent être recensées en Chine. Précisément, l'une de ces périodes coïncide avec l'extinction de la dynastie Tang.

Pour étayer leur thèse, Gerald Haug et ses collègues ont analysé des couches sédimentaires du lac Huguang Maar, au sud-est de la Chine. Leur composition - ainsi que les propriétés magnétiques de ces sédiments - permettrait de juger avec précision de l'impact des moussons. Si les Mayas et les Tang (pourtant éloignés sur le plan géographique) ont pu être touchés avec la même intensité, mais à des périodes différentes bien sûr, c'est parce que cette ceinture de pluies tropicales, véritable anomalie climatique, aurait pu, selon les chercheurs, englober une zone extrêmement étendue. Pour de nombreux historiens et géographes, il n'en faut pas plus pour reconsidérer, sous certaines contrées, les périodes de grande prospérité économique à la lumière des variations du climat. Et vice-versa.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt

par Adriana Evangelizt publié dans : Histoire des Peuples
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Mardi 6 février 2007

Les Nabatéens, caravaniers et bâtisseurs


par François Villeneuve

Professeur d'archéologie de la Méditerranée et du Proche-Orient hellénistiques et romains à l'université de Paris I

Le Khazneh

Joyau de l'art universel, Petra fascina tout autant les lieutenants d'Alexandre, les archéologues qui la redecouvrirent au XIXe siècle, et les voyageurs d'aujourd'hui. Taillée dans la pierre, la « cité rose » fut la capitale monumentale d'un peuple de caravaniers qui s'enrichit dans le commerce de la myrrhe, de l'encens et des denrées précieuses venues de l'Arabie Heureuse. Laissons François Villeneuve nous guider dans les défilés de Petra, et nous présenter les plus récentes découvertes archéologiques qui nous aident à mieux connaître les Nabatéens.

De l'archéologie au tourisme : découverte, notoriété, fascination

Les Nabatéens habitaient le sud du Levant et le nord-ouest de l'Arabie à l'époque hellénistique et romaine. Ils font partie de ceux que les Grecs et les Romains appelaient les « barbares » et que les historiens du monde « classique », à leur suite, considèrent avec un peu de condescendance comme les « peuples périphériques ». Ils sont pourtant bien différents de ces nombreuses peuplades, voisines du monde gréco-romain, que nous ne connaissons en général, et bien peu, que grâce à de brèves mentions des auteurs grecs ou latins, comme les Blemmyes de Nubie, les Garamantes du sud de la Tripolitaine, les Yazyges d'Europe orientale, les Chattes de Rhénanie : tous peuples qui ne sont guère plus pour nous que des noms dans des notices chez Diodore de Sicile, Strabon, Tacite ou Dion Cassius.

Les Nabatéens nous sont beaucoup mieux connus. Ils sont même, de façon remarquablement constante, sous les feux de l'actualité. Popularisés par une page fameuse du Coke en stock d'Hergé, plus récemment par des spots télévisés publicitaires tournés à Pétra, ils suscitent chaque année une abondante littérature savante et de vulgarisation. Fin 2003 a eu lieu à New York, au Museum of Natural History, la plus grande exposition de synthèse qui leur ait jamais été consacrée, exposition présentée ensuite à l'Institut du monde arabe à Paris. Cet engouement n'est pas vraiment dépendant des aléas d'un tourisme variable – à destination de la Jordanie, de la Syrie, de l'Arabie Séoudite, d'Israël ou d'Égypte – ou de l'évolution de la situation au Proche-Orient : Pétra a suffisamment de notoriété pour que les Nabatéens fascinent toujours. De même, l'activité archéologique, qu'on pourrait croire dépendante des incertitudes politiques comme des incidences économiques du tourisme, ne cesse de croître, particulièrement depuis le début des années 1990, à Pétra et sur les autres sites nabatéens, modifiant très rapidement ce que l'on savait de cette civilisation.

La fascination qu'exercent les Nabatéens est due au fait qu'ils ont laissé des traces matérielles importantes, parfois explicites, comme leurs monnaies et leurs inscriptions, et presque toujours spectaculaires. Il s'agit avant tout, bien sûr, de Pétra, de nos jours en Jordanie. Ce nom grec, « la Roche », a été repris par les Romains, alors que le nom nabatéen était Reqem, « la Bigarrée » en araméen, un toponyme inspiré par la bigarrure des grès. Petra fut redécouverte dès 1812 par l'explorateur suisse Johann Ludwig Burckhardt puis par l'Anglais William John Bankes : redécouverte, en effet, car elle avait été visitée au Moyen-Âge par le pèlerin germanique Thetmar en 1217 – qui l'identifiait encore comme « Archim », soit Reqem légèrement déformé – et par la caravane du sultan mamelouk Baibars en 1276 qui ne comprenait rien à ses ruines, où son chroniqueur voulait voir les « maisons des Fils d'Israël ». Mais il s'agit aussi de Bosra, dans le sud de l'actuelle Syrie, certainement la deuxième ville nabatéenne par ordre d'importance ; de Hégra (Meda'ïn Sâlih, aujourd'hui en Arabie Séoudite), une grande nécropole rupestre, mais aussi une ville dont l'importance n'est pas encore évaluée ; des belles bourgades du Negev comme Mampsis, Oboda, Nessana, et encore d'une foule de villages et de sanctuaires ruraux, identifiés, et parfois fouillés, en Jordanie surtout, depuis les années 1930. Nous pouvons donc confronter ces vestiges aux quelques notices détaillées sur les Nabatéens que nous ont transmises des auteurs de langue grecque – car nous ne possédons malheureusement pas pour l'instant de littérature nabatéenne –, et éclairer Pétra par les autres sites qui sont à présent connus.

Pétra. Monument votif dans la gorge du Siq, représentant un caravanier et ses chameaux. Photo Ginolerhino 2004.

L'image que nous avons des Nabatéens est désormais assez précise et leur destin apparaît bien particulier : des origines arabes obscures ; puis un petit royaume établi aux marges des États hellénistiques ; puis un important royaume-client en lisière du monde romain à la fin de la République romaine et sous les empereurs Julio-Claudiens et Flaviens ; ensuite, un peuple intégré dans l'Empire romain sans y perdre sa civilisation propre ; enfin, aujourd'hui, une référence importante dans le monde arabe pour les origines de l'arabité. Ce dernier point est parfaitement justifié. En effet, l'inscription datant du IVe siècle ap. J.-C. découverte à Nemara, dans le désert de Syrie, et exposée aujourd'hui au Département des antiquités orientales du Louvre, est à la fois l'un des textes les plus tardifs en écriture nabatéenne ou araméenne, et l‘un des plus anciens en langue arabe. C'est ainsi que des savants de plus en plus nombreux pensent que l'écriture nabatéenne a donné naissance, par évolution de la graphie, à l'écriture arabe. Et les fameux papyrus découverts à Pétra en 1993 dans la grande église du VIe siècle montrent que, si les Nabatéens de l'époque byzantine utilisaient le grec pour rédiger leurs archives, ils parlaient l'arabe, puisque les noms de lieu contenus dans ces archives sont des noms arabes.

Jalons chronologiques : d'Alexandre au séisme de 363 ap. J.-C.

On peut dire que rien n'est connu des Nabatéens avant Alexandre le Grand. Leur pays, ou futur pays, est sous domination perse, probablement très lâche. Le pays est quasiment vide, parcouru seulement par quelques groupes nomades ; ses anciens habitants, un peuple sédentaire qui occupait la région de Pétra aux VIIe, VIe et Ve siècles av. J.-C., les Édomites, avaient émigré vers un territoire situé au sud de la Judée auxquels ils ont donné leur nom, l'Idumée. Au IVe siècle, les Nabatéens sont certainement là, du côté de Pétra, mais totalement nomades, et nous ne savons rien d'eux.

Vers 312 av. J.-C., ils sont toujours nomades, mais déjà fort riches. Diodore de Sicile explique qu'à cette date Antigone le Borgne, un des successeurs d'Alexandre, et ses lieutenants, tentent trois opérations militaires pour s'emparer, à Pétra, des richesses des Nabatéens. Il explique cette richesse : si les Nabatéens sont de purs nomades, ils excellent dans les techniques qui permettent de trouver, stocker et cacher l'eau dans le désert ; ils pratiquent le brigandage avec brio ; ils collectent l'asphalte à la surface de la mer Morte pour le revendre ; et surtout ils maîtrisent, grâce à leurs caravanes, le commerce des « aromates » de « l'Arabie Heureuse ». Leurs trésors, ils les stockent sur une « roche » – Pétra. Les trois expéditions d'Antigone sont des échecs retentissants : la « Roche » des Nabatéens, sans doute la butte d'Umm al-Biyârah à Pétra, apparaît imprenable. Cet échec va dissuader les rois hellénistiques de continuer à s'attaquer aux Nabatéens : ceux-ci, indépendants, peuvent peu à peu construire un État, qui va prospérer pendant les siècles suivants aux confins du royaume lagide d'Égypte, du royaume séleucide de Syrie et du désert.

Pétra. Tombe de Sextius Florentinus, gouverneur romain de la Province d'Arabie. IIe siècle. Photo Ginolerhino 2004

Aux IIIe et IIe siècles av. J.-C., cet État se bâtit et sort peu à peu de l'ombre. Pétra se construit peu à peu et les Nabatéens poussent leurs incursions de plus en plus loin vers le nord, jusque dans la région de Bosra en Syrie. Ils ne tardent pas à se heurter à l'expansion des juifs de Judée conduite par les princes hasmonéens. Au IIe siècle un régime monarchique apparaît constitué à Pétra, avec des rois qui ont pour nom Arétas, Malikou, Obodas, Rabbel, et des reines qui jouent un rôle très important. Dès le début du Ier siècle, ces rois battent monnaies. À ce même moment, les royaumes hellénistiques sont en crise générale, pratiquement démembrés par des querelles intestines, et le royaume nabatéen, comme le royaume hasmonéen, atteint sa plus grande marge de manœuvre, en particulier sous le roi Arétas III.

Dans les années 66 à 63, Pompée et les armées romaines conquièrent le Proche-Orient, et une province romaine de Syrie est créée. Comme les conquérants macédoniens deux cent cinquante ans plus tôt, les lieutenants de Pompée s'intéressent de fort près à la richesse des Nabatéens : l'un d'eux, Scaurus, s'empare de Pétra en 58. Mais il s'agit de faire du butin, d'imposer un tribut, et de réduire les Nabatéens en royaume-client de Rome, non pas de l'annexer. De fait, le royaume nabatéen va subsister pour plus d'un siècle et demi encore et prospérer de plus belle, profitant pour son commerce de l'unification du marché méditerranéen sous tutelle romaine.

Ainsi, de l'époque de Pompée à celle de Trajan, Pétra et les Nabatéens connaissent leur apogée. C'est l'époque où sont taillés dans le roc, ou bâtis en pierre, la plus grande partie des monuments de Pétra et de la région ; c'est l'époque des grands rois que sont Arétas IV, au très long règne (8 av. J.-C.- 40 ap. J.-C.), Malikou II et le dernier souverain Rabbel II (70-106 ap. J.-C.). De leurs relations compliquées avec leurs voisins juifs sous la royauté d'Hérode et de ses successeurs, relations faites d'alliances matrimoniales – Hérode est le fils d'une princesse nabatéenne –, de liens financiers et de guerres incessantes, les Nabatéens se tirent plutôt à leur avantage, une fois passé le règne brillant d'Hérode lui-même.

En 106 ap. J.-C., Trajan décide d'annexer le royaume nabatéen, pour constituer la province romaine d'Arabie, avec Bosra pour nouvelle capitale. Si les conditions de cette annexion restent non élucidées – acquisition, voire achat, plutôt que guerre de conquête semble-t-il –, le contexte qui la justifie est bien clair : les Romains ont triomphé trente ans plus tôt de la révolte juive et réduit définitivement la Judée en province romaine et l'annexion du dernier territoire qui manque pour « boucler » la domination romaine du pourtour méditerranéen s'impose avec logique ; de plus, à ce moment, Trajan prépare sa grande offensive contre les Parthes : il doit donc finir auparavant d'organiser rationnellement l'Orient romain.

Si les aristocrates nabatéens disparaissent à ce moment-là, subitement, de l'histoire, il serait tout à fait faux de croire que Pétra périclite ou que la civilisation nabatéenne cesse d'exister. Au contraire, durant les deux siècles et demi qui suivent, les monuments continuent à fleurir et à s'orner, les sanctuaires à s'étendre – à la campagne en particulier, à Khirbat adh-Dharih par exemple, au nord de Pétra –, et la langue nabatéenne à subsister, peu à peu concurrencée par le grec pour les usages écrits. Cette période nabatéo-romaine est en vérité la mieux connue par l'archéologie, sinon à Pétra, du moins dans les villages, à Bosra et dans le Negev.

Un coup d'arrêt lui est donné, fort tard, par un cataclysme naturel : au soir du 19 mai 363, un terrible séisme, décrit par une lettre en syriaque, que toutes les fouilles archéologiques confirment amplement, détruit Pétra et la plupart de villes et villages de la région. Certes Pétra s'en relèvera, et les fouilles actuelles montrent que la période byzantine, qui s'étend jusqu'à la conquête musulmane du VIIe siècle, n'y fut pas si médiocre qu'on l'a longtemps cru. Mais c'en est fait désormais de la grandeur de cette ville. Le séisme survenait au moment même où de profonds changements historiques avaient lieu : les guerres et les relations avec la Perse, beaucoup plus au nord, accaparaient l'attention romaine, laissant les questions arabes tout à fait à l'arrière-plan ; la conversion au christianisme commencée au IVe siècle s'y développait activement. Sur ce plan, Pétra et la religion nabatéenne, fortement arabe avec le culte des bétyles, et polythéiste, avec un grand dieu, Dûshara, et une grande déesse, Al-‘Uzza, semble avoir tenté de résister, y compris militairement : mais les Nabatéens furent convertis, avec vigueur et miracles à l'appui, par le thaumaturge Barsauma, dans les années 420, et leurs fameux bétyles furent détruits. Aux Ve et VIe siècles, le monde nabatéen devenu chrétien a perdu, sinon sa population, du moins toute unité administrative politique.

Tombeau nabatéen. Photo Ginolerhino 2004

Le peuple nabatéen

Le nom « Nabatéens » dérive de noms anciens, tous similaires et qui semblent désigner tous le même ensemble : nabatu en nabatéen et dans les autres langues araméennes, nabataioi en grec, nabatei en latin, anbat en arabe classique. La signification en est fort discutée. En arabe classique, le verbe nabata signifie « tirer de l'eau d'un puits » ou « creuser un puits », ce qui évoque un point essentiel de la civilisation nabatéenne : la maîtrise de l'eau, dans un environnement le plus souvent subdésertique. Était-ce le nom d'un peuple ? Sans doute celui d'un clan plus important que les autres, qui a ensuite donné aux autres groupes son nom, de façon générique, sans que l'absorption soit totale : au Ier siècle ap. J.-C., Pline l'Ancien donne les noms, dans la région sous contrôle nabatéen située entre Pétra et le Hejaz, d'une douzaine de peuples, dont les Nabatéens eux-mêmes. Y avait-il une « identité nabatéenne » ? C'est probable, puisque, en dehors du royaume nabatéen, à Palmyre par exemple, on a trouvé quelques inscriptions laissées par des personnages qui se définissaient comme « Nabatéens ». À partir de l'époque byzantine, en revanche, le nom « Nabatéens » semble avoir disparu de l'usage – même s'il faut attendre le début du XIXe siècle, semble-t-il, pour que les derniers descendants, chrétiens, des Nabatéens quittent leur dernier village des environs de Pétra. Mais, curieusement, on retrouve des « Nabatéens » (Nabat), à l'époque arabe médiévale en Irak, et l'on a conservé de cette époque un important traité arabe d'agronomie, l'Agriculture nabatéenne, écrit à l'origine en syriaque, sans pour autant que le lien – s'il existe – avec les Nabatéens de l'Antiquité soit clair : on peut seulement dire que les « Nabatéens » des sources arabes du Moyen-Âge sont des paysans araméophones de Mésopotamie, parfois chrétiens de tendance nestorienne.

Petra, capitale de la Nabatène

La « Nabatène » est le nom, d'origine latine, que l'on donne au vaste ensemble régional où vivaient les Nabatéens. Le centre géographique et la capitale en est indiscutablement Pétra, ville antique où ont été identifiées des données archéologiques allant de l'époque édomite, antérieure aux Nabatéens (VIIe-VIe siècle av. J.-C.) jusqu'à l'époque omeyyade (VIIe siècle ap. J.-C.). Après l'époque omeyyade ce site est presque complètement abandonné, à l'exception d'un monastère au mont Aaron, et d'une réoccupation par les Croisés de deux forteresses, aux lieux-dits Al-Habîs et Wueira. La ville antique, nabatéenne, a connu un apogée manifeste entre le Ier siècle av. J.-C. et 363 ap. J.-C. On admire à bon escient la splendeur de ses façades rupestres mais il faut tout autant s'étonner du choix d'un pareil site pour implanter une ville, et qui plus est la capitale d'un royaume notoirement caravanier : entre le plateau calcaire à l'est de Pétra et la dépression de la Arabah, au sud de la mer Morte, à l'ouest, la dénivellation, en quelques kilomètres à vol d'oiseau, est de plus de 1200 mètres. Les grès nubiens où Pétra est installée sont profondément ravinés, créant une alternance de rares sommets plans, de parois abruptes, de vallées et défilés étroits, autour d'une « cuvette » centrale au relief tout de même très agité. Les circulations à l'intérieur de la ville sont donc d'une difficulté extrême. Les possibilités de liaison avec l'extérieur sont misérables : difficiles vers le nord, l'est et le sud, elles sont tout simplement impossibles vers l'ouest, en direction du Negev et de la Méditerranée. Pétra n'était donc pas prédisposée à être un carrefour caravanier – même si elle l'est devenue, au prix de voies de contournement passablement longues. En revanche, ce site a sûrement été choisi par les Nabatéens de haute époque pour ses avantages inhérents à ses défauts : cachée, inaccessible, hors des voies naturelles de passage, pourvue de buttes-refuges aux parois vertigineuses, comme Umm al-Biyârah ou Al-Habîs, Pétra offrait de remarquables possibilités défensives ; c'était une bonne cache pour des tribus qui s'enrichissaient par le commerce caravanier et pratiquaient à l'occasion le rezzou. En outre, elle disposait de possibilités en eau : grâce au cours du Wadi Moussa – qui sera plus tard « li Vaulx Moyse » des Croisés –, et grâce à une pluviosité relativement favorable, en général supérieure à 200 mm d'eau par an, dans la région environnante, ce qui est assez exceptionnel dans le sud du Levant intérieur. Cela, à condition de développer méticuleusement canalisations et citernes, ce que les Nabatéens firent de main de maître.

Ils le firent non seulement à Pétra, mais dans tout l'environnement nord et sud de la ville, ce qui leur permit de faire, sans doute dès les IVe-IIIe siècles av. J.-C., du petit pays qui s'étend du Wadi al-Hasa au nord jusqu'à la dépression du Hisma au sud, le cœur relativement fertile de leur territoire, la Nabatène.

Frontières et zones d'influences

Mais, partant de ce centre, l'emprise des Nabatéens, politique et militaire d'une part, culturelle d'autre part, s'étendit de façon considérable, jusqu'à atteindre, dans la première moitié du Ier siècle av. J.-C., des limites considérables.

Au nord, cette emprise atteint la ville de Damas, incluse, prise en 83 av. J.-C. par le roi nabatéen Arétas III, qui l'arracha au roi séleucide Antiochos XII et la conserva quelques années. Ensuite, la frontière nord fut ramenée un peu au nord de Bosra, mais les Nabatéens gardèrent sûrement une présence et une influence à Damas. En témoigne, encore à la fin des années trente ap. J.-C., l'épisode de la fuite de l'apôtre Paul hors de Damas : « À Damas, l'ethnarque du roi Arétas [IV] faisait garder la ville pour m'arrêter. Mais, par une fenêtre, on me fit descendre dans une corbeille le long de la muraille et j'échappai à ses mains » (II Corinthiens, 11, 32). Cet « ethnarque » était le chef de la communauté nabatéenne de Damas, où il était visiblement puissant. Son hostilité à Paul pourrait s'expliquer par une tentative, très mal connue, faite par l'apôtre, peu de temps auparavant, pour évangéliser le grand voisin de la Judée, la Nabatène, tentative fort mal reçue par le roi Arétas.

À l'est, dans la steppe subdésertique du Hamad et du Harra, les frontières étaient naturellement floues, mais les postes nabatéens s'avançaient loin dans le désert, particulièrement loin le long des wadis – itinéraires caravaniers naturels – où les Nabatéens imposaient ponctuellement leur autorité aux pasteurs nomades de cette époque, lesquels nous ont laissé des milliers d'inscriptions en langues safaïtique et thamoudéenne.

Au sud, le pouvoir nabatéen étendait son emprise jusque dans le nord du Hejaz, à coup sûr jusqu'à Hégra, mais peut-être pas plus loin, car Al-‘Ula, l'antique Dedan, ne semble pas avoir jamais été nabatéenne. Ici, les choses ne sont cependant pas assurées car il n'est pas exclu que les Nabatéens aient sécurisé, par des postes militaires plus méridionaux, leurs pistes caravanières vitales en direction de Najran puis du royaume de Qataban, dans l'actuel Yémen. De plus, la localisation du principal port nabatéen en mer Rouge, sur la côte de l'Arabie, Leukè Kômè, ou « Port Blanc », en grec, reste jusqu'à maintenant un sujet d'interrogations.

À l'ouest, le territoire nabatéen englobait la totalité du Negev, limitrophe de l'Idumée juive au nord, maîtrisa parfois Gaza, et dominait tout le Sinaï. Au Sinaï, montagneux et désertique dans sa plus grande partie, la présence nabatéenne était surtout active dans le nord, avec des haltes caravanières sur les pistes vers l'Égypte, comme Qasr Gheit, et le port de Rhinocolure (aujourd'hui Al-Arish) sur la Méditerranée. La frontière avec l'Égypte des Ptolémées se situait un peu à l'est du grand port de Péluse.

Au nord-ouest enfin, dans des contrées nettement plus peuplées, les frontières étaient plus nettes, plus disputées aussi, avec les territoires juifs et avec ceux de quelques cités qui se considéraient grecques. Si la mer Morte a durablement formé une frontière commode et rarement contestée avec la Judée, en revanche, plus au nord, la possession des bonnes terres bien arrosées du nord-ouest transjordanien et du Golan fut une pomme de discorde constante. Madaba fut toujours nabatéenne, Philadelphia (Amman) le fut parfois, Gerasa (Jerash) presque jamais et, dans le Golan, les conflits furent particulièrement fréquents avec les juifs sous Hérode le Grand et ses successeurs. Il est clair en tout cas que dans ces secteurs les Nabatéens ne faisaient guère, quand ils le pouvaient, qu'imposer leur domination à des villes et des villages de population non nabatéenne. Il est clair également que les Nabatéens ne parvinrent jamais à tenir durablement ces beaux districts aux abords orientaux du lac de Tibériade.

Ce vaste territoire était très disparate en termes de ressources et de population. Parmi d'immenses zones de steppes et de déserts parcourues par les pasteurs et les chameliers et plus ou moins tenues par des postes militaires, quatre zones de peuplement sédentaire plus denses, et donc de vestiges archéologiques nombreux, sont remarquables : la Nabatène propre, autour de Pétra ; le Hauran basaltique dans le Sud syrien, autour de Bosra ; le nord du Negev ; enfin, de façon plus discontinue, le nord du Hejaz.

Le grand commerce caravanier

Peuple caravanier et commerçant, les Nabatéens ont laissé bien des traces de leur passage, de leurs relations économiques ou de leur présence en dehors de leur territoire. Ces traces sont essentiellement de quatre types : leurs monnaies, de bronze, d'argent et d'or, émises par le pouvoir royal nabatéen aux Iers siècles av. et ap. J.-C. ; les inscriptions, écrites en nabatéen (du IIe siècle av. J.-C. au IVe siècle ap. J.-C.) ou témoignant en grec ou en latin d'une origine nabatéenne ; leurs poteries de luxe, tout à fait originales, produites à Pétra surtout (jusqu'au VIe siècle ap. J.-C. pour les ateliers les plus tardifs) et caractérisées par un décor floral géométrisé peint en rouge sur des vaisselles claires très fines à l'argile remarquablement épurées ; leurs monuments architecturaux, souvent identifiables par des chapiteaux très typiques, sortes de chapiteaux corinthiens qu'on pourrait croire inachevés où les volutes d'acanthe seraient de simples « cornes » tronquées.

La seule direction vers laquelle les Nabatéens ne semblent pas s'être dirigés est la Mésopotamie, sans doute parce que, dès le Ier siècle av. J.-C. au plus tard, les Palmyréniens contrôlaient le commerce avec cette zone. En revanche, on trouve en abondance la trace des Nabatéens vers le sud, le long des pistes vers Najran et le Qataban, en particulier à Qaryat al-Faw, où une grande fouille séoudienne est en cours. Vers l'ouest, les Nabatéens avaient des établissements dans le delta égyptien. À Jérusalem, leurs productions de poteries ont été brièvement imitées. Vers le nord, leur monnayage irrigua un temps la Syrie, et l'on a trouvé leurs monnaies jusqu'à Antioche, tandis qu'ils marquaient culturellement par leurs monuments religieux les zones du Hauran qu'ils ne contrôlaient pas politiquement. En Méditerranée, ils possédaient des comptoirs dans plusieurs îles et villes : ainsi à Cos, à Kourion et Amathonte en Chypre, et bien sûr en Italie, où ils avaient une petite communauté florissante à Pouzzoles, le grand port d'approvisionnement de Rome jusqu'au règne de Trajan.

Aucune de ces communautés expatriées, cependant, ne semble avoir été très nombreuse. D'autre part, grands caravaniers, ils n'étaient à l'évidence pas grands marins. Aussi bien en Méditerranée qu'en mer Erythrée – l'ensemble mer Rouge et océan Indien des Anciens – ils semblent s'être déchargés sur d'autres, les navigateurs grecs en particulier, de l'import-export par voie de mer. Ainsi s'explique, par exemple, qu'on ne connaisse pas à ce jour de comptoirs nabatéens dans les ports de la côte sud de l'Arabie, de l'Oman ou de la côte occidentale de l'Inde.

Mais qu'était ce fameux grand commerce caravanier, spécialité et fond de commerce des Nabatéens ? Nous le connaissons relativement bien par l'archéologie, qui a permis de découvrir nombre d'étapes caravanières donc de connaître les pistes sans trop d'erreur, mais aussi grâce à quelques textes très explicites chez les grands compilateurs de langue grecque que sont Diodore de Sicile et Strabon à la fin de la république romaine et sous Tibère, et grâce au Périple de la mer Erythrée, une sorte de guide de navigation en mer Rouge et dans l'océan Indien, rédigé en grec vers 50 ap. J.-C. Les Nabatéens assuraient la jonction par voie de terre, par caravanes de dromadaires, entre océan Indien et sud de la mer Rouge d'une part, et la Méditerranée d'autre part, à une époque où la navigation dans le nord de la mer Rouge, difficile, était peu pratiquée. La région de Pétra jouait le rôle de plaque tournante. Elle était liée aux ports de Gaza et Rhinocolure par un réseau de pistes traversant le nord du Negev, et aux ports de la côte sud de « l'Arabie heureuse » (l'actuel Yémen), par une grande piste qui relie Pétra, Hégra, Najran et Tamna'. La Nabatène centrale était aussi reliée à d'autres régions par des routes peut-être moins vitales : à la Syrie via Bosra et au golfe Arabo-Persique où une route majeure arrivait à Gerrha, un port encore non localisé.

Quels produits transitaient par ces caravanes ? On aurait tort d'oublier, en premier lieu, les produits propres qu'exportait la Nabatène : l'asphalte de la mer Morte, si important pour tous les travaux d'étanchéité ; le suc des baumiers qui poussaient près de la mer Morte ; et un certain nombre de produits manufacturés, poteries à décor peint, flacons à onguents – et peut-être les onguents eux-mêmes, peut-être fabriqués à Pétra à partir de matières premières pharmaceutiques importées de l'Arabie Heureuse. Mais le plus important des plus-values était réalisé sur des produits importés et réexportés. Dans le sens est-ouest, vers la Méditerranée et Rome, il s'agissait surtout des « aromates », un terme générique des Anciens pour désigner d'une part des résines, d'autre part des épices. Les résines – à usage de fumigations sacrées, de parfumerie, de préparations pharmaceutiques – étaient collectées dans certaines zones de l'Arabie heureuse, notamment dans l'Hadramaout : la myrrhe et l'encens – qui n'existent que là, et dans la corne de l'Afrique –, le labdanum, toutes sortes de gommes. D'autres produits venaient de l'Inde, et étaient débarqués dans les ports de l'Arabia Felix : toutes sortes d'épices, comme le poivre long et la cannelle. Pour d'autres encore, c'est les ports occidentaux de l'Inde qui servaient de premiers centres de redistribution : ainsi le lapis-lazuli du Pamir, ou le nard du Cachemire. Toutes ces denrées, une fois parvenues sur les marchés de la Méditerranée, atteignaient des prix très élevés. En sens opposé, vers l'Inde, les Nabatéens se chargeaient de convoyer, de Gaza ou Rhinocolure vers les ports du Yémen, des métaux précieux – souvent sous la forme de paiement en monnaies –, des lingots de verre, des produits manufacturés de luxe, en céramique, métal, et verre.

La fin d'un monopole

Dès que la bataille d'Actium (31 av. J.-C.) eut rendu l'Empire romain maître de l'Égypte, les autorités romaines s'intéressèrent naturellement de près à ces routes, pour en prendre partiellement le contrôle au détriment des Nabatéens. Dans les années vingt av. J.-C., Auguste confia à Aelius Gallus une mission de reconnaissance en mer Rouge et sur les routes caravanières de l'ouest de la péninsule Arabique. Il lui fallut naturellement s'appuyer sur les Nabatéens, maîtres des lieux au nord et connaisseurs des itinéraires plus au sud. Ceux-ci, conscients certainement du danger, s'arrangèrent, sous la direction de Syllaios, un haut personnage de Pétra, pour que l'expédition romaine fût un fiasco, décimée par la faim et la soif. Mais la reconnaissance des lieux était faite et les Romains ne tardèrent pas à mettre en place une autre route commerciale, par eux contrôlée : d'Alexandrie à Coptos par le Nil ; de Coptos aux ports égyptiens de la mer Rouge par un bref tronçon caravanier ; et de ces ports vers ceux de l'Arabie Heureuse et de l'Inde par voie de mer. Dès le tournant de l'ère chrétienne, les Nabatéens perdirent donc leur position de monopole sur le grand commerce Est–Ouest, et leur route caravanière se trouva rudement concurrencée, dans le même temps où, plus au nord, les Palmyréniens développaient rapidement un autre itinéraire, des ports méditerranéens de la Syrie vers Emèse, Palmyre, l'Euphrate, et de là le golfe Arabo-Persique. Il serait cependant erroné de penser que l'activité caravanière des Nabatéens s'effondra alors : son déclin fut très lent, du Ier au IIIe siècle ap. J.-C. sans doute. Ainsi, en 106 ap. J.-C., après l'annexion romaine, les monnaies romaines émises pour célébrer l'annexion représentent encore l'Arabie – la Nabatène – comme une grande figure debout, avec un dromadaire à côté d'elle, et à son bras un faisceau de calami odorati, des sortes de baguettes d'encens. Au demeurant, les Nabatéens avaient accumulé durant les siècles précédents une telle richesse que c'est aux Ier et IIe siècles ap. J.-C. que leur activité monumentale, à Pétra, Hégra et ailleurs, atteignit son apogée. Pour maintenir ce niveau de richesse, ils opérèrent en outre une conversion progressive en direction des activités agricoles : la Nabatène centrale, le Negev, le Hauran passèrent ainsi, au Ier siècle et plus encore après l'annexion romaine, de l'état de zones sous-peuplées à celui de riches régions agricoles, grâce à des techniques d'épierrement, de rétention des sols et de maîtrise de l'eau extrêmement méticuleuses : céréaliculture dans le Hauran, oléiculture dans la région de Pétra, viticulture dans le Negev.

Petra

L'art et la religion

Dans cette esquisse historique, nous avons dû laisser de côté l'art, les tombeaux, la religion, pour lesquels le lecteur se reportera à sa visite de Pétra ou à la bibliographie qui suit. Qu'il suffise de dire qu'à travers eux se manifeste, de façon très claire, l'histoire même des Nabatéens. Le fondement, l'origine, en est arabe, nomade : les tombeaux purement nabatéens sont de très simples monuments, comme on en rencontre des centaines sur les parois rocheuses de Pétra, tours basses pratiquement sans décor, où les défunts sont enterrés dans de simples fosses, sans bijoux ni mobili-01-+

efunéraire. La religion est faite de dévotion à des dieux anonymes, honorés sous forme de stèles de pierre sans aucune image, les bétyles, placés sur des bases plus ou moins monumentales, les môtabs. L'art, dans le principe, répugne fortement à toute représentation d'êtres animés – dieux, hommes, animaux –, au point que l'on a pu parler d'une iconophobie nabatéenne et chercher dans l'histoire de ce peuple des épisodes d'iconoclasme. Cet art est en revanche vigoureusement décoratif, à base de motifs végétaux et géométriques – comme dans l'art islamique, dont il apparaît comme un antécédent –, surabondants, parfois omniprésents, à tel point qu'on a pu le qualifier de « baroque arabe ». Mais, d'un autre côté, placés par leur histoire et leur commerce en relations avec l'Égypte et la Syrie hellénistiques et avec le monde parthe, puis avec Rome, puis à l'intérieur même du monde romain, les Nabatéens ont été au plus haut point influencés par l'art, les religions et les civilisations du monde environnant. L'influence la plus forte fut sans conteste celle de l'Égypte grecque puis romaine, terminus naturel des caravanes nabatéennes sur la Méditerranée. Les grands tombeaux royaux et aristocratiques et les sanctuaires du centre ville de Pétra sont ainsi, au Ier siècle av. J.-C. et aux deux premiers siècles ap. J.-C., l'une des manifestations les plus éclatantes de l'art hellénistique tardif et de l'art impérial romain – un art plaqué, certainement, sur une civilisation qui restait profondément arabe et qui ne tarderait pas, quelques siècles plus tard, à ressurgir, plus au sud, du côté de La Mecque, débarrassée, non sans mal, des bétyles, que les pèlerins musulmans du hajj lapident, jusqu'à nos jours, comme ils maudissent les « trois déesses », Allât, Manât et Al-‘Uzza, toutes trois nabatéennes.

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt


par Adriana Evangelizt publié dans : Histoire des Peuples
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Mardi 6 février 2007

La Horde d'or et la Russie


par Jean-Paul Roux

Directeur de recherche honoraire au CNRS
Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre


En ce début du XIIIe siècle, rien ni personne ne semblait pouvoir résister à la déferlante des cavaliers mongols et les villes russes tombèrent les unes après les autres. Pendant près de deux cent cinquante ans, la Russie fit le dos rond et dut subir la domination des Tartares de la Horde d'or. Si le contrôle de la route de la Soie assura une indéniable prospérité, si une réelle tolérance religieuse permit de préserver l'identité russe, cette domination laissa sa marque sur une Russie longtemps coupée de l'Europe, comme nous l'explique ici Jean-Paul Roux, auteur d'une Histoire de l'Empire mongol (Fayard, 1993).

Devant la menace mongole…

Les Mongols étaient en Iran oriental. Ils avaient vaincu le chah du Khwarezm qui, depuis quelques décennies, avait reconstitué à son profit l'ancien empire des Perses achéménides et sassanides. Incapable de résister, en proie à la panique, celui-ci avait pris la fuite et Gengis khan avait lancé derrière lui deux de ses meilleurs généraux, Djebe et Süböteï, avec quelque vingt mille hommes pour le rattraper. L'un devant, les autres derrière, ils avaient traversé Nichapur, Reï (Téhéran), Qazvin, Hamadan. Le souverain n'avait pas été rejoint mais il était allé mourir d'épuisement, de désespoir et peut-être de peur dans une petite île de la Caspienne. L'opération n'avait pas coûté cher aux Mongols. Leurs forces étaient intactes. Ils n'allaient pas revenir auprès de leur empereur sans avoir accompli quelque action d'éclat ! Ils hésitaient à marcher sur Bagdad, mais ils ne se sentaient pas le droit d'attaquer sans ordre le chef suprême du monde musulman, le calife abbasside. Ils marchèrent donc vers le nord. Ils franchirent le Caucase, tombèrent sur les Géorgiens au plus haut de leur gloire après les règnes de David le Confesseur et de la reine Thamar et prirent Tiflis. Ils débouchèrent enfin dans les steppes des Kiptchak, ces Turcs nomades que les Latins nommaient Comans et les Russes, Polovtses, qui accueillaient les missions chrétiennes et musulmanes et conservaient encore quelque chose du judaïsme des Khazars qui les avaient précédé dans les plaines du nord de la mer Noire. Les Kiptchak connaissaient les nomades, leurs méthodes de guerre, leurs ruses. Ils étaient nombreux. N'auraient-ils pas pu résister seuls à ces escadrons qui dévalaient sur eux ? Ils l'auraient sans doute fait si la propagande mongole ne les avait pas démoralisés, s'ils n'avaient pas entendu l'écho, amplifié par la distance, des massacres que les nouveaux venus, ces hommes issus de la Mongolie, avaient effectués en Sogdiane et en Afghanistan.

… les KIiptchak appellent les Russes au secours

Les Russes, en ce début du XIIIe siècle, ne formaient pas un État. Ils étaient divisés en une kyrielle de principautés qui ne s'entendaient guère entre elles, surtout depuis 1169, quand plusieurs cités s'étaient liguées pour abattre la suprématie de Kiev. Les centres culturels, économiques et politiques s'étaient alors déplacés vers le nord, vers Novgorod d'abord, dont les terres touchaient à la mer Baltique, vers Iaroslav et Vladimir ensuite. Chaque prince se croyait le plus grand, chaque cité, promise au plus bel avenir. L'orgueil les étranglait. Tous et toutes se méfiaient des autres, les jalousaient à chaque succès qu'ils obtenaient par hasard. Flattés par cet appel au secours de gens qu'en fait ils haïssaient et qui les razziaient si souvent, ils se crurent obligés de répondre. Si l'un le faisait, tous devaient le faire. Les Russes répondirent favorablement aux Kiptchak. Ils vinrent en masse mais, arrogants, indisciplinés, refusèrent de se donner un commandement unique.

La « tatartchina »

Les Mongols feignent de fuir. Les autres se lancent à leur poursuite en ordre dispersé et quand ils sont bien désorganisés, bien fatigués par leur longue marche, les Mongols font volte-face et leur livrent bataille. Le 31 mai 1222, sur la rivière Kalka, Kiptchak et Russes sont taillés en pièces. Même si la tatartchina ne commença en fait que plus tard, on date généralement de cette grande journée le début de l'asservissement des Russes par les Mongols que l'on prenait l'habitude de nommer un peu partout les Tatars ou les Tartares. Contournant la Caspienne par le nord, Djebe et Süböteï rejoignent Gengis khan en Asie centrale. Le fils du pleutre qui était allé mourir dans une île n'a alors aucun mal à reconstituer l'Empire d'Iran.

La Horde d'or à la conquête de l'Ouest

Ce n'est que dix ans plus tard, sous le règne du troisième fils de Gengis khan, Ögödeï (1229-1241), que les Mongols reviennent en Iran et l'occupent intégralement. En 1236, la reine Roussoudan leur livre la Géorgie et les Kiptchak, peu soucieux de résistance, commencent à se rallier aux invincibles conquérants. Ils le font avec tant de conviction, ils entrent si nombreux dans leur armée qu'ils finissent par turquiser et assimiler la poignée de Mongols qui les dirigent et dont ils étaient d'ailleurs proches culturellement et linguistiquement, et par imposer leur nom à l'apanage, l'ulus, qui était revenu aux enfants du fils aîné de Gengis khan, Djötchi : On l'appellera indistinctement khanat de Kiptchak ou khanat de la Horde d'or.

Cette même année 1236, à l'automne, – époque où les chevaux sont engraissés par les herbages estivaux, ce qui explique pourquoi les Mongols préfèrent les campagnes hivernales – Ögödeï décide de lancer une offensive générale en direction de l'ouest. Il prend la tête de cent cinquante mille hommes et de la fine fleur de l'aristocratie mongole, dans l'intention de conquérir non seulement les plaines de l'Europe orientale, mais toute l'Europe elle-même : Il n'y parviendra pas, mais conduira tout de même ses troupes jusqu'en Pologne, jusqu'en Hongrie, jusqu'en Croatie et aux portes de Vienne.

Contrairement à ce qu'ils avaient fait en 1221, les Mongols n'attaquent pas à partir du Caucase, mais de l'Oural et marchent vers la Volga. Sur ce fleuve est installé le puissant royaume des Bulgares, qui, au contraire de leurs homonymes des Balkans, ne sont ni slaves ni slavisés mais turcophones. Ce royaume est balayé et les villes russes tombent les unes après les autres : Riazan, – qui, ayant trop résisté, voit la moitié de sa population égorgée, l'autre moitié brûlée vive – Kolomna, Moscou, Vladimir, Souzdal, Periaslav, Rostov, Iaroslav et les autres. Si l'été n'était pas venu, si la fonte des neiges n'avait pas transformé les sols en bourbiers, l'orgueilleuse Novgorod aurait aussi vu les petits hommes jaunes déborder ses murailles. Elle n'en payera pas moins l'impôt et recevra un gouverneur mongol.

Alexandre Nevski

Avant d'attaquer la Pologne, les Mongols, en 1239-1241, portent leur coup contre la Russie kiévienne qui avait assisté à l'holocauste, terrifiée mais immobile. Son prince, Michel, avait fui, confiant sa capitale à un boyard. Celui-ci tente bien de résister, mais doit capituler à une date dont on discute, le 19 novembre ou le 6 décembre 1240. le fils de Djötchi, se décide à organiser sa conquête : la campagne d'Europe centrale l'a trop occupé. Or, « cette année-là, dit la Chronique laurentine, un recensement eut lieu et la terre russe a été dénombrée. » Novgorod, qui n'a pas été conquise, se montre rétive. Et il faut que ce soit un des plus beaux héros de l'histoire russe, Alexandre Nevski, le vainqueur des Suédois et des chevaliers Porte-Glaive, que le khan avait fait grand prince de Vladimir, qui vienne en personne et à deux reprises, en 1252 et 1259, accompagner en armes les agents tatars.

Avec Alexandre Nevski, c'était toute l'aristocratie russe qui se ralliait à l'occupant, collaborait avec lui, comme l'avaient fait les lettrés chinois et les dignitaires iraniens. C'était certes humiliant. Les princes étaient intronisés par les khans, mendiaient places et faveurs, devaient se rendre régulièrement à la Horde, faire leur cour, recevoir des ordres, bref entretenir les rapports qui existent entre suzerains et vassaux, et qui étaient ici particulièrement contraignants. C'était le prix à payer pour que les principautés russes ne fassent pas directement partie de la Horde, soient politiquement autonomes et seulement surveillées par des gouverneurs mongols, qui disparaîtront d'ailleurs à la fin du XIIIe siècle. Les princes levaient les impôts, recrutaient les hommes de guerre dont la Horde avait besoin, faisaient effectuer les travaux qu'elle désirait. Esclaves, ils se croyaient encore un peu libres, car ils pouvaient se dresser contre leurs voisins et les Mongols, non sans habileté, les encourageaient à le faire, jouant de leurs rivalités. Ce qui les intéressait pourtant le plus, c'était qu'ils en tiraient profit. Non seulement ils subsistaient, mais ils s'enrichissaient, affirmaient leur autorité sur leurs peuples et, comme le disait avec méchanceté, mais vérité, une chronique russe, « les boyards se faisaient la vie douce en la rendant difficile aux humbles ».

La tolérance religieuse des Mongols préserve l'identité russe

Une autre classe sociale vivait dans la même servilité et en tirait d'aussi grands avantages, celle des prêtres séculiers et plus encore des moines. Déjà, lors des sacs des villes, sauf exceptions insignes et de surcroît douteuses, les textes qui les rapportent ne paraissent pas fiables, les Mongols avaient, comme partout et toujours, pris le plus grand soin d'épargner les religieux et les desservants des églises. Quand ils devinrent musulmans, dès Berke pour un temps et définitivement avec Özbeg en 1321, ils ne cessèrent jamais, dans la paix, d'accorder des privilèges aux popes et aux métropolites, les exemptant d'impôts, de réquisitions, de corvées. C'était dans leur nature d'être tolérants et de respecter, de craindre tous ceux qui pouvaient avoir des rapports particuliers avec la divinité. On ne leur demandait en échange que de prier pour la longévité du souverain. Les moines le firent, dans l'immense majorité des cas et ils en rajoutèrent, se montrèrent serviles au plus haut point. Quelques homélies vengeresses, quelques actes de résistance, ne sont que les exceptions qui confirment la règle. Havres de sécurité, les monastères et les églises devinrent par excellence des refuges populaires ; ils eurent un rôle important dans le profond enracinement de la foi chrétienne dans les masses et dans la préservation de l'identité russe au cours du long asservissement.

Trafics d'esclaves et routes commerciales

En 1260, l'accession de Khubilai comme grand Khan est due à un véritable coup d'État, puisqu'il aurait dû normalement être choisi parmi les membres de sa famille par une diète, un kuriltaï. La capitale impériale de Qaraqorum, en Mongolie, est alors transférée à Khanbaliq, « la ville du khan », Pékin. L'unité de l'Empire mongol s'en trouve dissoute de fait sinon de droit, et les quatre grands apanages deviennent de véritables États souverains, d'ailleurs en lutte fréquente les uns contre les autres. La Horde d'or qui connaîtra la plus grande longévité ne jouit pourtant pas de la situation intérieure la plus favorable et elle doit traverser de graves crises. La plus grave, la plus constante, découle de la lutte que les tribus livrent parfois contre le pouvoir central, plus souvent entre elles pour enlever de jeunes garçons et les vendre comme esclaves, « mamelouks », à l'étranger, suivant en cela la vieille et atroce coutume des Kiptchak. De ce cheptel humain, les comptoirs italiens de Crimée sont les principaux exportateurs, les Égyptiens les premiers acheteurs, et ils trouveront en eux leurs maîtres, des maîtres brillants qui parviendront presque à leur redonner l'éclat qu'ils avaient perdu depuis les Ptolémée. L'origine kiptchak des Mamelouks égyptiens n'est sans doute pas pour rien dans l'alliance, si nuisible pour tous, que la Horde d'or noue avec eux contre les Mongols d'Iran, les Illkhans.

L'enlèvement des jeunes Kiptchak par les Kiptchak eux-mêmes affaiblit continuellement la Horde mais elle ne parvient pas à y mettre fin. Elle essaye de s'en prendre aux trafiquants et à plusieurs reprises menace les comptoirs génois, les ferme au besoin. Elle les rouvre aussitôt. C'est que les colonies italiennes sont nécessaires à son économie. Elles sont le principal débouché de ses produits agricoles et le terminus septentrional de la route dite de la Soie, c'est-à-dire des marchandises de l'Inde et de la Chine. Ce qui sépare Italiens et Mongols, aussi sérieux que ce soit, est moins important que ce qui les unit, le profit des uns et des autres. On est donc prêt de part et d'autre à effectuer de lourds sacrifices, à accepter tous les compromis. C'en est au point qu'aux Génois viennent bientôt se joindre les Vénitiens et tout un chacun rivalise en avidité. Cela se paie et en la circonstance, se paiera très cher. Après une brève période pendant laquelle les relations ont été rompues, les comptoirs sont de nouveau ouverts en 1347. En 1348 éclate à la Horde d'or cette effroyable épidémie de peste, la Grande Peste du Moyen Âge que les Italiens transportent dans tout le bassin méditerranéen et qui ravagera l'Europe.

Malgré tous ses problèmes, la Horde d'or traverse sa période la plus prospère de 1312 à 1348 sous les règnes d'Özbeg et de Djanibeg. C'est un pays, disent les textes, « où pousse le blé, où coule le pis, où les fruits abondent ». Les villes y sont prospères, certaines anciennes, d'autres fondées par les nomades eux-mêmes, telle Saraï, la capitale, qui aurait abrité quelque cent mille âmes, « une des plus belles cités qui existât », dit le voyageur Marocain Ibn Battuta. Les femmes y tiennent leur place, y compris dans l'administration, une place qu'il est inattendu de leur voir occuper en terre d'islam et qui choque les voyageurs musulmans étrangers en visite. L'art s'y montre vivant, même s'il est peu original, influencé par celui des steppes et plus encore par l'école du Khwarezm. Chacun, musulman, jui