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Mardi 6 février 2007

Bruges, ville européenne millénaire


par André Vandewalle

Docteur en histoire, archiviste en chef aux Archives de la ville de Bruges

La ville de Bruges est certainement, après Bruxelles, la ville belge la plus connue au monde. Située non loin de la côte de la mer du Nord, cette petite ville attire chaque année des millions de touristes qui sont toujours impressionnés par sa beauté, ses monuments et ses œuvres d'art mais aussi par son histoire. Bruges est en effet par excellence une ville d'art et d'histoire, mais elle est loin d'être une ville morte comme on l'a parfois prétendu. Son charme réside dans le savant équilibre entre une histoire qui connut de grandes heures de gloire et la capacité de vivre aujourd'hui en harmonie avec son patrimoine. L'histoire de Bruges commence il y a plus de deux mille ans mais il faudra attendre le début du second millénaire pour voir son rôle s'affirmer à l'échelle de l'Europe. Après quelques siècles de développement rapide, elle atteignit son apogée du XIIIe au XVe siècle pour devenir une des plus grandes cités d'Europe, plaque tournante du commerce européen occidental et éminent centre d'art et de culture. À partir du XVIe siècle son importance diminua mais la ville survécut même aux périodes les plus sombres avant de renouer au XXe siècle avec la prospérité née de l'essor économique de l'Europe contemporaine.

Un peu de toponymie

Le nom de « Bruges » témoigne à lui seul de son orientation commerciale et internationale. En effet, s'il semble que le site de la ville a été occupé dès le début de notre ère, c'est au milieu du IXe siècle qu'apparaît pour la première fois dans les textes le nom de Bruges. On le retrouve également sur des monnaies carolingiennes frappées vers 870. Il est vraisemblablement issu d'une contamination du mot flamand rugja, qui est le nom du cours d'eau qui y coulait, et du mot norvégien bryggia, qui signifie ponton ou embarcadère, ce qui résulte du fait qu'à cette époque Bruges avait des contacts commerciaux maritimes avec le monde viking de la Scandinavie. N'oublions pas qu'à cette époque, et pour quelques siècles encore, la ville naissante était un port donnant directement sur la mer.

Un essor impétueux

Le IXe siècle fut marqué par la multiplication des expéditions de pillage menées par les Vikings. Toutes les villes côtières tant soit peu prospères étaient pour eux des proies tentantes et Bruges dut se prémunir contre ces attaques en érigeant une forteresse à l'emplacement toujours connu sous le nom de Bourg de Bruges. Tout ceci se passait certainement à l'époque ou Baudouin « Bras de Fer » enleva, avec semble-t-il son consentement, Judith, fille du roi de France Charles le Chauve et veuve d'Aethewulf, roi des Saxons, puis de son fils Aethebald… L'intervention du pape Nicolas Ier lui permit d'obtenir non seulement la clémence du roi mais aussi plusieurs pagi, riches domaines agricoles, qui firent de lui le premier comte de Flandres. Il fut certainement à l'origine de l'érection de la motte féodale de Gand et, peut-être vers 864, d'un château fort à Bruges. Jusqu'à sa mort, il repoussa les attaques normandes.

Comme le laissent supposer les fouilles effectuées dans le bourg de Bruges, ce fut au cours de la seconde moitié du Xe siècle que l'un de ses successeurs fonda le chapitre de Saint-Donatien dont l'église, aujourd'hui disparue, était bâtie sur le modèle de la chapelle carolingienne d'Aix-la-Chapelle. Avant l'an Mil, la population de la ville avait déjà commencé à croître rapidement comme l'atteste le développement de deux nouvelles paroisses, Saint-Sauveur et Notre-Dame, dont les églises monumentales font aujourd'hui partie de l'important patrimoine architectural de la ville.

À partir de la première moitié du XIe siècle, la renommée internationale de la ville marchande de Bruges est incontestable. À cette époque, son activité commerciale se concentre vers l'Angleterre : lorsqu'en 1127 le comte flamand Charles le Bon fut assassiné dans l'église Saint-Donatien, la nouvelle mit à peine deux jours pour être connue à Londres ! Cet événement eut de graves conséquences politiques et sa succession fut l'objet d'une lutte entre les intérêts de la France et ceux de l'Angleterre, qui dégénéra rapidement en révolte et guerre civile. C'est à la suite de ces événements que Bruges construisit sa première enceinte fortifiée et que les institutions de la ville furent organisées : les droits des habitants furent stipulés dans une charte et la ville fut dorénavant gouvernée par des échevins.

Le port drapier

Peu de temps après, en 1134, un violent raz-de-marée provoqua la formation d'un profond bras de mer, le Zwin, reliant Damme à la mer du Nord, ouvrant ainsi à Bruges la voie vers le grand commerce maritime. De Damme, ainsi devenu l'avant-port de Bruges, un nouveau canal fut creusé vers la cité. Cette nouvelle liaison maritime devint un facteur essentiel pour le développement de Bruges en tant que port de mer. Certes les navires devaient – à cause du manque de profondeur et de l'ensablement de la voie navigable – transborder leurs cargaisons à Damme et plus tard à Sluis dans des bateaux plus petits mais les marchandises étaient tout de même acheminées au cœur de la ville où se trouvaient débarcadères et entrepôts. L'ensemble constitué par Bruges, la « ville-mère » et ses avant-ports était englobé dans le même système économique et juridique préservant le contrôle complet de Bruges sur ses activités maritimes.

Grâce à sa situation, Bruges était le port d'exportation naturel de la Flandre et des régions avoisinantes. Le produit d'exportation par excellence était ce drap des Flandres, renommé pour son exceptionnelle qualité. Mais il faut garder en mémoire que, si la manufacture du drap était bien flamande, la matière première était essentiellement importée des îles Britanniques, surtout d'Angleterre ; les tisserands de la région souffraient d'une pénurie chronique de laine indigène dont la qualité n'était d'ailleurs pas toujours satisfaisante.

Du fait de leur situation géographique privilégiée par rapport au marché anglais, les marchands brugeois étaient les principaux protagonistes de ce commerce. De Bruges, la laine était redistribuée vers les grands centres textiles flamands de Gand, Ypres, Lille et Douai. Les étoffes luxueuses qu'on y fabriquait étaient très prisées dans tous les pays d'Europe. Jusqu'au XIIIe siècle, ce furent les marchands flamands qui en assuraient la commercialisation dans toute l'Europe ; puis les négociants étrangers affluèrent à leur tour dans la région productrice pour les acheter, apportant par la même occasion leurs propres matières premières et produits agricoles au marché de Bruges. La population connut alors une croissance extrêmement rapide : à la fin du XIIIe siècle elle atteignit son apogée et comptait entre quarante-deux et quarante-six mille habitants. Bruges était alors l'une des plus grandes villes d'Europe, en concurrence directe avec Londres et Barcelone et à peine moins peuplée que Paris, Gand et quelques villes de l'Italie du Nord. En conséquence, Bruges fut obligée, en 1297, d'édifier une nouvelle enceinte, plus grande, dont le périmètre atteignait quelque six mille huit cents mètres et qui comptait neuf portes de pierre, dont quatre ont résisté aux affres du temps et marquent aujourd'hui les bornes de la ville ancienne.

Un centre commercial de dimension européenne

Aujourd'hui, pour les Brugeois comme pour les touristes, le point nodal de la ville est le beffroi qui s'élève sur la Grand'Place. Imposante tour qui domine l'ensemble des halles où l'activité commerciale quotidienne était la plus intense, il fut bâti au XIIIe siècle pour abriter les chartes de privilèges et la trésorerie de la ville ; il était de ce fait le symbole du pouvoir communal. Une autre halle, disparue depuis plus de deux siècles, la Nouvelle Halle, fut érigée à la même époque sur le coté est de la Grand'Place. Elle était également appelée Waterhalle – Halle de l'eau – car elle était traversée par le canal « Reie » ; les bateaux pouvaient y décharger à l'abri. Un peu plus au nord se trouvait la grue de la ville, construite en bois, qui servait essentiellement à décharger les marchandises transportées en tonneaux. Un autre élément essentiel de l'infrastructure portuaire était le Tonlieu, centre de péage, qui était équipé d'une balance.

Ce quartier voué au transport et à l'activité portuaire était aussi celui où les marchands étrangers vivaient et se livraient à leurs activités. Ils séjournaient dans des auberges, telle celle de la famille Van der Beurse. Cet immeuble et la petite place qui la précède devinrent un lieu de rencontre très important, où se négociaient les lettres de change et les lettres de crédit, tandis que dans les rues avoisinantes se développait l'activité des prêteurs et des « marchands d'argent » : le lieu fut dès lors familièrement dénommé beurs du nom de la famille fondatrice de l'une de ces principales auberges ; on trouve là l'origine du mot français bourse… Plus prestigieuse, la cour Bladelin était au milieu du XVe siècle le siège d'un comptoir de la banque florentine des Médicis, dirigé pendant un certain temps par le fameux Tommaso Portinari. Dans le même quartier s'élevèrent également les maisons consulaires représentant les nations étrangères qui commerçaient à Bruges. Les consuls y tenaient leurs réunions et y gouvernaient leurs ressortissants. L'exemple le mieux conservé en est la loge génoise, bâtie à la fin du XIVe siècle à côté de l'hôtel Van der Beurse.

La maison des Orientaux – les marchands allemands de la Hanse – était le siège du groupe le plus ancien et le plus fort des nations étrangères à Bruges. Elle assurait le négoce des produits nord-européens, tels que le cuivre du centre de l'Allemagne, du poisson salé de Scandinavie, du blé et de l'ambre de Prusse et de la fourrure et du bois de Russie.

Les Italiens n'agissaient pas en bloc comme les hommes de la Hanse mais étaient divisés en « nations » en fonction de leur appartenance à telle ville ou à tel État. Ensemble, ils représentaient toutefois un contingent de marchands aussi important que celui des Allemands. Vénitiens, Génois, Florentins et Lucquois apportaient des produits agricoles mais aussi des étoffes fines et des épices de l'Orient. Les Florentins et les Lucquois introduisirent aussi les techniques financières les plus avancées à Bruges. La péninsule Ibérique était également représentée par plusieurs groupes de marchands, essentiellement Catalans, Castillans et Basques. Ces derniers étaient surtout navigateurs, tandis que les Castillans exportaient de la laine et du minerai de fer. Les Portugais fournissaient des produits agricoles comme les figues, les olives et l'huile. Au XVe siècle vinrent s'ajouter les produits en provenance des terres nouvellement découvertes comme le sucre et l'ivoire. Les Anglais et les Écossais enfin restaient essentiellement pourvoyeurs de laine brute.

Le commerce international procurait du travail à environ un quart des habitants de la ville. Parmi tant d'autres, des hôteliers comme les Van der Beurse, de nombreux changeurs qui procuraient de la monnaie et surtout des courtiers dont le rôle était indispensable pour les transactions entre étrangers. Un autre quart de la population brugeoise travaillait dans la production des textiles tandis que d'autres métiers spécialisés assuraient l'approvisionnement et l'industrie du luxe comme la mégisserie, la maroquinerie, l'orfèvrerie et la tapisserie.

Le siècle d'or bourguignon

Au début du XIVe siècle, après la victoire militaire remportée par les milices communales de Flandre sur le roi de France à la bataille de l'Éperon d'or, Bruges réorganisa son gouvernement local dans une optique plus démocratique en introduisant la participation des gens de métier à côté des patriciens. À l'avènement de la dynastie bourguignonne en Flandre à la fin du XIVe siècle, Bruges était au faîte de sa puissance économique et politique. Sur l'échiquier politique du comté de Flandre, la ville de Bruges était une pièce capitale, l'une des trois grandes villes qui participaient au gouvernement du comté. En 1376 débuta la construction du splendide hôtel de ville en style gothique tardif qui est toujours le monument majeur du Bourg. À la même époque, les ducs de Bourgogne firent édifier un magnifique palais, la Cour des Princes, mais celui-ci n'a malheureusement pas été conservé jusqu'à nos jours.

Le train de vie fastueux de la cour de Bourgogne rejaillissait sur le peuple brugeois. On connaît les festivités éclatantes des ducs, qui culminèrent en 1430 à Bruges lors du mariage de Philippe le Bon avec Isabelle de Portugal. À cette occasion le duc fonda l'ordre de la Toison d'or. En 1468, c'est lors du mariage de Charles le Téméraire avec Marguerite d'York que fut organisé le premier tournoi de l'Arbre d'or, d'inspiration romanesque, qui, autour d'un arbre d'or, faisait référence à l'antiquité grecque. Cet événement est de nos jours commémoré tous les cinq ans par le cortège de l'Arbre d'or. Un autre cortège brugeois très célèbre est la procession du Saint-Sang. Il s'agit ici d'une fête annuelle de caractère religieux qui rappelle l'arrivée à Bruges de la relique du Saint-Sang à l'époque des croisades. Elle se fête toujours, depuis le dernier quart du XIIIe siècle…

Durant la période bourguignonne, la présence de tant d'éminentes personnalités du monde politique et diplomatique et des milieux financiers et ecclésiastiques détermina un mode de vie urbain qui permit l'épanouissement de l'industrie de luxe et multiplia les commandes passées aux artistes. Attirés par ce climat extraordinaire, des peintres aussi célèbres que Jan van Eyck et Hans Memling vinrent y livrer leurs productions artistiques tandis que florissaient l'art de la miniature et celui du manuscrit, prolongé plus tard par l'édition de livres.

Bruges dans un nouveau monde

Vers la fin du XVe siècle, au moment où les Portugais et les Espagnols, pionniers des Grandes Découvertes, partaient à la conquête du monde, Bruges connut un renversement de son histoire. Au moment où le déclin de l'industrie drapière flamande affaiblissait sa capacité exportatrice, le port de Bruges fut menacé par la progression de l'ensablement du Zwin, alors que le port voisin d'Anvers, plus adapté aux nouveaux flux du commerce mondial, entrait en concurrence immédiate avec Bruges. De plus, au même moment, la situation politique se dégradait : après la mort accidentelle de la comtesse Marie de Bourgogne, qui tomba de cheval lors d'une partie de chasse en 1482, le gouvernement de Flandre revint à la dynastie des Habsbourg mais le prince Maximilien d'Autriche eut beaucoup de difficultés à imposer son pouvoir sur les villes flamandes toujours jalouses de leurs prérogatives. En 1487, il fit occuper la ville rebelle mais fut fait prisonnier et subit une humiliante captivité de trois mois avant de céder aux exigences du pouvoir communal et de renoncer à la régence sur les villes de Flandre. Il répliqua d'une manière insidieuse en ordonnant aux membres des nations étrangères de quitter la ville et de s'établir à Anvers. Par la suite les Brugeois eurent grand peine à les faire revenir vers une ville qui avait perdu beaucoup de ses atouts économiques… Ainsi commença le déclin de Bruges.

Le déclin

Entre 1510 et 1520, tous les ressortissants des nations étrangères avaient transféré leurs sièges à Anvers. Seuls les marchands espagnols restèrent à Bruges et y poursuivirent un commerce international de grande envergure, en approvisionnant les Pays-Bas en laine espagnole presque exclusivement à partir du port de Bruges, conservant ainsi un certain dynamisme à cette ville en régression.

L'avènement de Charles Quint, qui réunissait en sa personne le gouvernement des Pays-Bas, le Saint Empire romain germanique, l'Espagne et ses vastes colonies du Nouveau Monde, avait donné aux Brugeois un grand espoir de retrouver leur ancienne prospérité. Le règne de l'empereur Charles, lui-même né en Flandre, n'était d'ailleurs vraisemblablement pas sans rapport avec la présence durable des marchands espagnols à Bruges. La ville réussit aussi à obtenir les brevets nécessaires pour améliorer son port. Au milieu du siècle, Bruges entreprit des travaux de grande ampleur pour approfondir le chenal qui donnait accès à la mer. On creusa même un nouveau canal, dont l'achèvement fut annoncé à grand renfort de publicité, et dont on retrouve le tracé sur un remarquable plan de la ville gravé en 1562 par l'artiste Marc Gerards.

Mais le déclin, pour inéluctable qu'il fût, était très progressif et la vie y conservait un éclat certain. Le niveau culturel et artistique de Bruges se maintint durant une grande partie du XVIe siècle. Vers 1520, Bruges était le centre d'un réseau d'humanistes européens. Le célèbre Érasme de Rotterdam, qui aimait à y retrouver ses amis, en parlait comme de la « nouvelle Athènes ». Un de ses amis, le juif espagnol Jean-Louis Vivès, y résida longtemps et y publia des essais qui furent à l'origine de la politique brugeoise en matière d'enseignement et d'assistance publique. Le brugeois Simon Stevin jouissait d'une impressionnante renommée en mathématiques mais dut quitter sa ville natale pour les Pays-Bas en raison de sa sympathie envers la Réforme qui, bien qu'ayant des partisans à Bruges, n'y connut pas un grand succès. Vers la fin du XVIe siècle, la ville s'accommoda de la domination espagnole catholique mais, entraînée dans le sillage de la révolte de Gand, elle prit aussi un temps le parti des opposants au roi d'Espagne. Lorsqu'Alexandre Farnèse reconquit les Pays-Bas pour le compte de la couronne espagnole, Bruges se réconcilia avec le roi mais le mal était fait : l'essentiel des opérations militaires avait eu lieu dans la zone du Zwin ; la plaine proche du Sluis – l'écluse qui permettait, par un effet de chasse, de garder ouvert le chenal – avait été occupée. Les navires ne pouvant plus guère y aborder, les marchands désertèrent la ville : le port de Bruges était ruiné.

De la ville morte en apparence à la ville prospère d'aujourd'hui

La crise qui survint à la fin du XVIe siècle fut profonde et se poursuivit au siècle suivant car la ville ne sut trouver de nouvelles activités pour pallier la désaffection qui touchait le port du Zwin et le report des activités portuaires vers Ostende. Bien sûr Bruges pouvait encore tirer profit de sa position au point de jonction des canaux qui conduisaient vers l'arrière-pays ; c'est ainsi qu'elle ouvrit un nouveau bassin commercial en bordure de la ville en 1665 et créa une Chambre de commerce. Quelques familles brugeoises se tournèrent également vers le commerce avec les pays du sud, la péninsule Ibérique et ses colonies, mais rien n'y fit : la période de gloire de Bruges était passée.

Bruges participa activement au mouvement de la Contre-Réforme. En 1559 la ville était devenue le siège d'un évêché, les jésuites dominaient l'enseignement et les cloîtres prospéraient. De nombreuses maisons particulières dont les façades de bois étaient dangereusement inflammables édifièrent de remarquables façades en briques de style baroque et classique mais l'intérieur de nombre d'entre elles conserve aujourd'hui encore de nombreux éléments médiévaux.

Une reprise modeste mais soutenue

Le régime autrichien du XVIIIe siècle chercha à stimuler la relance économique ; de nouvelles chaussées furent tracées, de nouveaux canaux creusés, améliorant les relations avec l'intérieur du pays. Autour du bassin portuaire de Bruges, les grands entrepôts se multiplièrent. Dans les années 1770 et 1780 la vie commerciale y battait son plein tandis que prospéraient de petites manufactures, comme celle qui se consacrait à la fabrication de faïence.

À partir de la fin du XVIIIe siècle Bruges, comme toutes les villes et communes flamandes, vécut un temps de bouleversements politiques et de transformation économique rapide. Pendant la domination de la France napoléonienne, Bruges devint préfecture du département de la Lys, précurseur de l'actuelle province de la Flandre occidentale. La violence révolutionnaire eut cependant pour résultat déplorable la démolition de la cathédrale de Saint-Donatien au Bourg, dont la mémoire est aujourd'hui perpétuée par la présence d'une petite maquette sur la « place des Amoureux ».

Le début du XIXe siècle marquait aussi un pas vers le modernisme : Napoléon fit creuser le canal de Bruges à l'Écluse et, dès 1838, la liaison ferroviaire reliant la côte à Gand passait par Bruges. Après deux siècles de repli, Bruges voyait s'offrir à elle la possibilité de sortir de son statut régional pour reconquérir son rôle international. Profitant de cette opportunité, toute une colonie de Britanniques choisit la ville comme lieu de séjour, attirée par le charme médiéval si bien préservé de la ville et par une vie tranquille et bon marché. Mais la ville restait pauvre, faute d'avoir participé au premier grand mouvement d'industrialisation qui marqua l'Europe du XIXe siècle. Au milieu du siècle, près de la moitié de la population devait faire appel à l'assistance publique. La plupart des familles actives vivaient de la confection artisanale de dentelle. La mécanisation industrielle y fit une entrée tardive dans le dernier quart du siècle.

Une cité riche de son histoire, mais qui ne reste pas figée dans le souvenir de son passé…

L'intérêt et le goût pour les vestiges du passé, nés également au XIXe siècle, permirent de préserver le charme médiéval de la ville ; ils conduisirent aussi à l'épanouissement de l'art néo-gothique et à la construction et la restauration des immeubles dans un style médiéval. Le prêtre brugeois Guido Gezelle, qui peut être compté parmi les plus grands poètes flamands, fut un adepte de ce mouvement. Vers la fin du siècle, l'auteur Georges Rodenbach publia son fameux livre Bruges-la-morte. L'image romantique et mythique de la ville évoquée dans ce livre donna naissance à un cliché qui resta toujours attaché à l'histoire de Bruges et influa certainement sur la manière dont les artistes symbolistes de France et de Belgique ressentirent l'atmosphère de la ville ; ils en firent une halte de prédilection : nous ne citerons pour exemple que les peintures de Fernand Khnopff et d'Henri Le Sidaner

Mais jamais la cité n'était morte. Certes, elle avait connu des périodes de déclin, celles-là même qui lui permirent de conserver presque intact son patrimoine ancien. Bruges avait toujours conservé son esprit cosmopolite, jamais elle n'avait oublié le rôle international que son port avait joué au Moyen-Âge. À la fin du XIXe siècle, une volonté politique fit naître un nouveau port, celui de Bruges-sur-la-mer, Zeebrugge, qui fut inauguré en 1907. Après un lent démarrage, il connut une évolution rapide vers 1960 avec le développement du trafic des conteneurs, pour devenir un des piliers de la nouvelle et florissante économie de Bruges.

Pour conclure, nous mentionnerons tout particulièrement le tourisme, devenu l'une des activités les plus importantes de la ville. Des visiteurs venus de toute l'Europe avaient commencé à redécouvrir la ville de Bruges dès la fin du XIXe siècle. Leur affluence fut encore stimulée par l'organisation de cortèges historiques et de grandes expositions d'art. En 1902 Bruges organisait la première grande exposition consacrée aux peintres désormais appelés « Primitifs flamands ». En 1907 suivait une exposition autour du thème de la Toison d'or. C'était le début d'une série d'expositions artistiques de grande envergure. Aujourd'hui la renommée des musées et la conservation exemplaire des monuments anciens de la ville sont devenues des atouts précieux pour le développement d'une importante activité touristique.

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt


par Adriana Evangelizt publié dans : Villes Mythiques
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Mercredi 31 janvier 2007

Cet article a été écrit en 1999 car les tours du WTC sont toujours là... donc avant le 11 septembre 2001...

New York serait-elle la capitale du monde ?

par Daniel Elouard

Ancien rédacteur en chef des revues Ulysse et Notre Histoire



Wall street vacille, et le monde tremble, Broadway s'enfièvre pour un spectacle, et le monde s'émerveille : depuis le début du siècle, New York attire tous les regards, engendrant autant d'admiration que de répulsion, de désir que de crainte, car elle annonce ce que deviendront les mégalopoles du prochain millénaire : des concentrations de plus en plus importantes d'hommes sur des surfaces qui, ne pouvant s'étendre indéfiniment sur la terre, devront bien s'élever dans le ciel. New York sert donc de laboratoire où se développe une vie curieuse, complètement artificielle, entre béton, verre, métal et nature recomposée.

Quelques points de vue

Le meilleur exemple en est Central Park, au cœur de Manhattan, qui, malgré ses allées tortueuses, ses lacs aux courbes « naturelles », ses monticules et ses vallons, n'échappe jamais au rectangle rigoureux qui l'enserre. L'impression de « nature sauvage » n'est qu'une illusion : Frederick Law Olmsted et Calvert Vaux ont complètement transformé le terrain vague initial, apportant dix millions de tombereaux de terre et rochers, plantant quelque cinq cent mille arbres ! Quant à l'horizon des forêts ou des pelouses, ce n'est jamais qu'un rideau d'immeubles ou de tours. Restent les rivières et la mer à l'horizon toutefois toujours ponctué de constructions : la ville étend ses tentacules sur les terres avoisinantes. Pour en prendre conscience, il suffit d'emprunter le bateau qui effectue en trois heures une balade bien agréable tout autour de Manhattan. Un excellent moyen de se reposer malgré les jacasseries de l'animateur et de découvrir à la fois le décor prestigieux des buildings de Lower Manhattan, la « pointe » de l'île, et celui, plus décati, d'un nord quasiment verdoyant.

Si vous désirez bénéficier d'une meilleure vue d'ensemble, partez en hélicoptère ! C'est cher, ça dure peu de temps mais, si les conditions météorologiques sont bonnes – ciel parfaitement dégagé, journée ensoleillée, si possible en fin d'après-midi –, vous comprendrez vraiment ce qu'est Manhattan. Mais ne vous attendez pas, comme dans certains films, à zigzaguer entre les immeubles ! Vous longerez l'Hudson, pousserez jusqu'à Harlem, non sans faire un crochet au-dessus de la statue de la Liberté. Pour le plus grand plaisir de ceux qui s'y trouvent et qui entendent plus de vrombissements d'hélicoptères que de cris de mouettes ! C'est dire qu'il vaut mieux éviter d'aller à Liberty Island un jour de grand beau temps…

Une animation continuelle

Des airs – ou pour un moindre coût, du sommet de l'Empire State Building, voire du World Trade Center – vous embrasserez le plan en damier qui organise Manhattan, dont Broadway, la vaste avenue « en diagonale », ne parvient pas à rompre la désespérante monotonie, d'autant que la plupart des streets (rues est – ouest) et des avenues (nord – sud) ne portent que des numéros. Certes la « Cinquième avenue » jouit d'un grand prestige, mais une adresse comme celle de l'Intrepid Air Sea museum – un musée en partie aménagé sur un porte-avion, et consacré à la marine et l'aviation américaine – « Jetée 86, Ouest 46e rue, 12e avenue » est loin de susciter des rêves romantiques ! Pourtant, dans cette structure abstraite, New York montre une étonnante diversité. Les groupes sociaux ou ethniques qui se sont installés en certains quartiers, leur ont donné une atmosphère, un décor qui peuvent laisser croire que différentes villes ont été juxtaposées. En traversant Canal street par exemple, vous passez d'Hong Kong à Milan, du quartier chinois à la « Petite Italie ». Le « Village » de Greenwich qui conserve son ancien tracé de rues, fut le quartier des artistes, des écrivains, et reste celui d'une certaine bohème argentée, les loyers y étant de plus en plus onéreux ! À Harlem vous découvrez une ville essentiellement noire. Allez-y un dimanche matin : l'animation des rues est réduite, mais les églises pleines. Les messes, notamment baptistes, constituent d'extraordinaires spectacles de foi et de musique. La chorale scande chaque partie de l'Office, des chanteurs interviennent parfois seuls – et le public bisse les meilleurs – les révérends adressent à l'assistance de violentes remontrances, les fidèles gesticulent, crient leur repentir et leur amour pour Jésus.

Une balade dans ces quartiers endimanchés pourrait faire croire que New York se repose, mais comme toute mégalopole, la ville vit constamment à un train d'enfer. Lorsqu'en hiver le ciel tombe sur la ville, le jour et la nuit se ressemblent étrangement, avec les mêmes lumières qui ne s'éteignent jamais, la même absence d'horizon. La nuit est égayée de spectacles – à Broadway naturellement –, de magasins et de restaurants continuellement ouverts. Elle est aussi traversée en permanence des couinements inquiétants des sirènes de police ou de pompiers. Le rythme de vie est toujours haletant. Les piétons se hâtent, les employés prennent leur déjeuner – salade, part de pizza, ou hamburger – sur le pouce, envahissant, les jours de beau temps, les placettes au pied des gratte-ciel ; dans les parcs, on court, ou l'on fonce en roller. Et des centaines de taxis jaunes rythment ce mouvement perpétuel.

Attirante et repoussante, New York semble douée d'une vie autonome, et elle faillit bien échapper complètement au contrôle de ses autorités. Elle fut un temps au bord de la banqueroute, et ses habitants la fuyaient, dégoûtés par sa saleté, son désordre et sa criminalité. Mais New York a vaincu ses démons, refait de bons comptes et donc retrouvé ses amis ; la police sillonne les rues, les caméras surveillent les allées et venues : elle est devenue une des villes les plus sûres de tous les États-Unis ; les immeubles abandonnés de Harlem se repeuplent avec, en façade, des pancartes les interdisant… aux vendeurs de drogue ! New York semble ne jamais devoir mourir, emportée par une activité perpétuellement créatrice, attirant les écrivains, les acteurs, les peintres : tous ceux que la gloire hypnotise. D'ailleurs, chaque jour, films et téléfilms sont tournés dans un quartier ou un autre, répandant dans le monde entier son image et ses mythes.

New York, ville de mémoire

Pendant longtemps, New York a refusé d'avoir une mémoire : tout bâtiment vétuste était rapidement démoli pour faire place à un neuf : la gare de Grand Central achevée en 1913 en style Beaux-Arts a échappé de peu à la destruction, et sa restauration s'achève. Cette prise de conscience tardive est logique : il fallait que les immigrants – surtout leurs descendants – perdissent la mémoire de leur pays d'origine, pour s'intéresser à celle de leur nouvelle patrie. D'ailleurs, parmi plus de cent cinquante musées, aucune grande institution ne raconte l'histoire de New York. Il faut la saisir par bribes, dans des monuments comme Fédéral Hall (ancienne Douane), à City Hall (la mairie), au musée de la Bourse de Wall street, dans le petit musée New York unearthed – « New York sortie de terre » – tout près de Battery Park, où vous suivrez la succession des occupations de la pointe de Manhattan, au Museum of the City of New York (musée de la ville, expositions consacrées à Brodway, aux pompiers, aux jouets…), voire à Brooklyn au New York Transit museum consacré au métro.

C'est ainsi que, paradoxalement, tous les grands musées de New York conservent plutôt la mémoire du monde que celle de la ville ou des États-Unis. Il a fallu attendre 1994 pour que les Indiens aient leur musée accueilli – provisoirement ? – dans une partie de Custom House (douanes américaines) près de Battery Park ; et ce musée qui, outre une petite exposition permanente, présente deux ou trois expositions temporaires, reste bien modeste, par rapport à d'autres institutions. Lorsque Gertrude Vanderbilt Whitney proposa en 1929 au Metropolitan museum sa collection d'œuvres américaines, elle essuya un refus immédiat. Ce qui la poussa à financer elle-même la création d'un musée de l'art américain ouvert en 1931. Cela montre le peu d'intérêt que les New-yorkais accordaient à leur propre « grande » histoire. En revanche, ils se sont toujours passionnés pour l'histoire privée, adorant les period rooms, les « pièces d'époque » des intérieurs de maisons reconstitués minutieusement : une trentaine de musées – notamment tous les grands musées – y consacrent de larges sections.

La ville de tous les contrastes

Pour aborder New York, il faudrait logiquement prendre le bateau et aller vers Liberty Island où, en 1886, fut inaugurée la statue de la Liberté apportée en trois cents morceaux depuis la France. C'était elle qui signalait aux immigrants qu'ils arrivaient dans leur nouveau pays dont elle se voulait le symbole. Mais la statue, victime de son succès, impose souvent à ceux qui veulent monter sur sa couronne, des heures de queue avec, en fond musical, la valse des hélicoptères… Comme quoi la liberté est bien difficile à conquérir ! En revanche, sur le chemin du retour, Ellis Island, où arrivèrent quelque dix-sept millions de futurs Américains peut, en raison de ses vastes espaces, accueillir tous les déçus de la statue. Ce musée explique d'où venaient les immigrants, comment ils étaient accueillis et ce qu'ils devenaient juste après leur arrivée. Des photographies, des films, des bureaux reconstitués racontent, au-delà de l'histoire de l'île, une partie de celle de New York et des États-Unis.

Si vous voulez encore plus vous baigner dans le passé… ou si vous désirez tout simplement effectuer une belle, mais longue, balade, vous vous embarquerez pour Staten Island, où Historic Richmond Town, la ville historique de Richmond, forme un musée dont les bâtiments anciens sont disséminés dans la verdure ; des fermes, une épicerie, une église, une école, une imprimerie… ; des « habitants » en costume d'époque font revivre le passé : l'épicier explique ce qu'il vend, l'imprimeur montre comment on travaillait « à l'ancienne », dans la ferme, lorsque le moment est venu, des dames s'activent pour préparer des confitures de groseilles cueillies dans le jardinet adjacent. De retour à Manhattan, il vous sera bien difficile d'imaginer ce temps-là, car, en quelques kilomètres, vous aurez l'impression d'avoir franchi des siècles. Pourtant la pointe de Manhattan conserve quelques anciennes constructions – rien de rural toutefois ! – noyées entre de gigantesques immeubles : comment concevoir que le clocher de Trinity Church (1846), d'une hauteur bien modeste par rapport à celle des buildings environnants fut, durant une vingtaine d'années, le point culminant de la ville ? Vous retrouverez les constructions les plus anciennes de la pointe de l'île en suivant les itinéraires de New York Heritage (brochures disponibles à Battery Park ou fédéral Hall), et vous verrez ainsi Fort Clinton, (rien à voir avec le « locataire » de la Maison Blanche !) Wall street, Federal Hall, City Hall, la Federal Reserve Bank (Réserve fédérale), le New York Stock Exchange (la Bourse)… Même si, pour suivre l'itinéraire fléché sur les trottoirs, vous aurez souvent l'œil rivé au sol, prenez le temps de vous arrêter pour contempler les gratte-ciel qui forment un magnifique musée à ciel ouvert, illustrant l'évolution des styles architecturaux. Le plus intéressant se situe tout en bas avec les halls… ou tout en haut ! Et vous ne pourrez pas éviter la visite (et la file d'attente) de l'Empire State Building, inauguré en 1931 au lendemain du krach boursier de 1929. L'intérieur vaut presque autant le coup d'œil que le 102e étage, à 381 mètres du sol. Vous voulez encore mieux ? C'est-à-dire en l'occurrence plus haut ? Allez au 107e étage du World Trade Center, mais n'oubliez pas dans un cas comme dans l'autre que, par temps bouché… vous ne verrez rien !

À force de contempler le ciel, vous aurez peut-être envie de parfaire votre connaissance de New York en descendant sous terre : en effet, depuis le premier métro aérien de 1868, le réseau n'a cessé de se développer pour atteindre actuellement près de 1150 kilomètres de longueur. Voici une manière originale – et surtout pratique – de traverser la ville, car les autobus demandent une bonne connaissance des lignes et de leurs arrêts. Malgré ses voitures climatisées qui, en été vous font passer du pôle aux tropiques en quelques secondes, le métro constitue bien un « monument » avec ses stations vieillottes, son vacarme d'enfer, ses tunnels et ses ponts de fer. Et sa sécurité, à l'image de celle de la ville s'est nettement améliorée.

Musées célèbres, collections prestigieuses

D'ailleurs, pour atteindre le nord de Manhattan (190e rue), le métro est de loin le moyen le plus pratique. Vous retrouverez un peu de « bon air » et de ciel à Fort Tyron Park, un vaste parc qui domine l'Hudson et où une forteresse rappelle la lutte menée contre les Anglais. C'est dans ce parc que se trouvent également les Cloisters – les cloîtres – un musée qui expose au cœur du Nouveau Monde, des merveilles médiévales de l'Ancien, avec les cloîtres transportés et reconstitués, dont celui de Saint-Michel-de-Cuxa, des reliquaires, des tapisseries dont celle de la Licorne, des proches sculptés, des tableaux religieux, des miniatures…

Afin de poursuivre la découverte du monde médiéval occidental, vous pourrez revenir vers Central Park, au Metropolitan museum (qui gère également les Cloisters). Bien entendu, ce musée prestigieux possède des dizaines d'autres collections et le problème vient de ce que chaque collection est exceptionnelle. Un vrai casse-tête qui vous obligera à revenir plusieurs fois. Pour faire l'inventaire d'un tel musée, même un Prévert ne suffirait pas, car il conserve des objets, voire des monuments, des meubles ou des peintures, du Moyen Âge occidental, de l'Égypte ancienne, de Chine, de l'Antiquité gréco-romaine (section en restauration jusqu'en 2006), de l'Islam, de l'Orient ancien, du Japon, d'Afrique… C'est également là que se voient quelques-uns des tableaux les plus célèbres du monde – des Primitifs italiens aux impressionnistes et aux artistes américains modernes – ainsi que des collections d'armes, d'instruments de musique, de costumes… Et si jamais vous aviez l'impression d'étouffer, allez au tout dernier étage sur une terrasse qui domine Central Park. Si vous regardez attentivement, vous apercevrez bien deux ou trois sculptures au détour d'une allée…

Pour vous reposer d'une telle profusion mais pour rester dans une ambiance artistique de haute qualité, poussez, de l'autre côté de l'avenue, jusqu'à la demeure d'Henry Clay Frick ; la Frick Collection allie les charmes d'un intérieur somptueux à celui d'œuvres exceptionnelles : tableaux de Corot, Fragonard, Titien, Turner, Van Dyck, Vermeer, Véronèse, meubles rares, sculptures… Ce musée à taille vraiment humaine inaugure, sur la Cinquième avenue, le « Museum mile » qui s'étend donc sur 1600 m et se termine, au nord, par le musée du Barrio (uniquement animé par des expositions temporaires), et comporte le musée de la Ville, le musée de la Photographie (expositions temporaires), le Musée juif (un des plus importants musées juifs du monde, avec quelque 27 000 pièces), le Cooper-Hewitt museum (arts décoratifs, quelques rares pièces viennent des collections permanentes, l'essentiel est constitué par des expositions temporaires), l'Académie nationale de design (expositions temporaires) et le célèbre musée Guggenheim.

Voici donc venu le moment de découvrir l'art contemporain. Le bâtiment blanc est célèbre en raison de son architecture tout autant surprenante à l'extérieur qu'à l'intérieur où se développe un gigantesque colimaçon. Ses collections d'art moderne sont de toute beauté et les expositions temporaires jouent un grand rôle. Pas très loin de là, vous retrouverez l'art américain du XXe siècle au musée Whitney qui associe la présentation de ses collections permanentes – limitées – à celles de grandes expositions temporaires. Le Moma (Museum of Modem Art, musée d'art moderne), possède des collections permanentes incomparablement plus riches, d'autant qu'il ne se limite pas aux artistes américains, avec des œuvres majeures de Picasso, Kandinsky, Klimt, Chagall, De Chirico, Mondrian, Matisse, Klee, Miro… Mais la richesse même de son fonds qui couvre les courants allant du post impressionnisme aux créations actuelles, le rend aux yeux des avant-gardistes… un peu vieillot, et ils lui préfèrent le New Museum of Contempory Art qui n'expose que des œuvres d'artistes vivants.

Ayant ainsi parcouru l'histoire de l'art, vous sentirez peut-être l'appel de la nature… Et justement, presque en face du Metropolitan museum, de l'autre côté de Central Park, les animaux, plantes, minéraux du monde entier se sont donné rendez-vous dans un des plus grands… musées d'histoire naturelle du monde. L'American Museum of Natural History (musée d'Histoire naturelle) conserve quelque trente-six millions de pièces, quelques-unes se trouvant heureusement dans les réserves. Vous y apprendrez (presque) tout sur les civilisations précolombiennes, l'écologie, l'évolution humaine, les fossiles, les bestioles de toutes sortes, les animaux empaillés dans leur décor naturel, les plantes, les minéraux, et clou de la collection, les dinosaures… Ajoutez-y les films (système IMAX), des expositions temporaires, et, lorsqu'il sera rouvert, le planétarium… si vous êtes vraiment consciencieux, vous en avez pour une semaine. Sans prendre l'air.

Alors, pour entrelarder vos visites, vous détendre quelque peu, vous voudrez peut-être profiter de quelques grands parcs, Central Park bien entendu, mais, pour aller un peu plus loin, dans le Bronx, le Jardin botanique de New York, qui préserve une véritable (petite) forêt d'arbres locaux, et, parmi de nombreux paysages reconstitués, des serres tropicales, un jardin de roses, un jardin de montagne, une forêt de fougères… Non loin de là, au zoo du Bronx, sur 107 hectares, vous partirez à la découverte du monde et de quelque quatre mille animaux… vivant cette fois-ci dans un milieu presque naturel ! C'est aussi à l'extérieur de Manhattan également, mais à Brooklyn que s'étend un autre beau jardin botanique, avec, outre plusieurs serres chaudes, un grand jardin japonais. Et la visite de ce jardin n'est pas anodine, car se dresse tout à côté l'un des plus importants musées du « Grand » New York, et du monde : le Brooklyn museum, qui, lui aussi, touche à quasiment tous les domaines : arts primitifs, art égyptien, art grec et romain, art océanien, art américain, period rooms (intérieurs reconstitués), et organise également de grandes expositions temporaires.

Le Bronx, Brooklyn, vous avez déjà quitté New York, alors quittez les États-Unis… tout en restant à Manhattan. En effet, s'il est un lieu qui résume bien la vocation mondiale de New York, c'est le siège des Nations Unies. Des visites guidées vous feront découvrir ces salles où s'est parfois jouée l'histoire contemporaine, avec naturellement, la salle du conseil de sécurité, la grande salle de l'Assemblée générale. Votre itinéraire sera parsemé d'une multitude d'œuvres venues de tous les pays, par exemple le célèbre pistolet à canon noué de Karl Frederik. New York n'est pas la capitale des États-Unis, mais ne serait-elle pas celle du monde ?

Sources Clio

Posté par Adriana Evangelizt

par Adriana Evangelizt publié dans : Villes Mythiques
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Mercredi 31 janvier 2007

Les villes du Mali


par Daniel Elouard

Ancien rédacteur en chef des revues Ulysse et Notre Histoire

Ancien rédacteur en chef des revues Ulysse et Notre Histoire

 




Dès le VIIIe siècle, mais surtout à l'apogée de l'empire du Mali (XIIIe-XIVe siècles), se développèrent des centres urbains qui tiraient leur prospérité du commerce fructueux entre l'Afrique du Nord et le continent noir. Ainsi apparurent des villes qui conservent encore une aura mythique, telles Tombouctou et Djenné... Daniel Elouard, rédacteur en chef de la revue Notre Histoire, nous invite à les visiter pour en découvrir les techniques de construction et les beautés secrètes.

Tombouctou : mythe et réalité

Lorsque René Caillié arriva à Tombouctou en 1828, il n'était pas le premier Européen à y entrer, mais il fut le premier à en sortir vivant, après y avoir séjourné treize jours, en se faisant passer pour un Égyptien musulman. Sa découverte ne fut pas à la mesure de ses rêves : « Tombouctou n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons de terre mal construites. Cependant il y a je ne sais quoi d'imposant à voir une si grande ville élevée au milieu des sables. » Aux yeux des Occidentaux nourris de très anciens témoignages et de légendes, Tombouctou passait pour une cité merveilleuse, une sorte de capitale des Mille et Une Nuits dressée à la limite du Sahara. Cette image se nourrissait de récits fabuleux. Ainsi, lorsqu'en 1324 Kankan Moussa, qui régnait sur un vaste empire, se rendit à La Mecque, il distribua des cadeaux à profusion, laissant tant d'or à La Mecque que le cours du métal chuta durant vingt ans ! Il passa par Le Caire, où des marchands vénitiens, impressionnés par ses largesses, répandirent dans toute l'Europe le bruit de la richesse de son empire et de sa capitale.

Loin des côtes et interdite aux Occidentaux, Tombouctou n'en devint que plus fascinante. Or, dès le XVe siècle, les Portugais portèrent un coup fatal au commerce saharien en créant des routes maritimes qui mettaient directement l'Europe au contact des ports africains : l'or et les esclaves n'avaient ainsi plus besoin de traverser le Sahara en transitant par la boucle du Niger. À la fin du XVIe siècle, les Marocains s'emparèrent de l'empire soudanais et, jusqu'en 1620, ils désignèrent le pacha de Tombouctou. Maintes fois pillée, la ville perdit son rayonnement religieux et intellectuel, alors que des royaumes éphémères, dont la mémoire est encore chantée par les griots, se créaient puis disparaissaient dans l'ensemble du Soudan, lequel s'étendait alors à travers toute l'Afrique intertropicale, allant de l'actuel Soudan proprement dit au Sénégal. Tout au long du XIXe siècle, les guerres se poursuivirent jusqu'à ce que les Français, au terme d'une difficile conquête qui dura de 1857 à 1893, finissent par créer le Soudan français, le futur Mali.

Une architecture originale, dite « soudanaise »

Lorsque les voyageurs – ou les armées – arrivaient du Sahel, ils voyaient se dresser des remparts imposants qui protégeaient des villes hérissées de tours et de pieux. En effet, chaque cité s'était entourée de murailles, les tata, qui, non seulement défendaient leurs habitants, mais aussi manifestaient ostensiblement la force des empereurs qui les avaient bâties et en avaient fait des centres politiques. Ces remparts furent démantelés par les Français, ou bien se sont dégradés par manque d'entretien, ayant perdu toute utilité. Ils étaient en effet bâtis en terre, comme quasiment toutes les constructions, avant que les Occidentaux n'introduisent leurs techniques et matériaux. L'emploi de cette terre peu chère, omniprésente et facile à travailler, apporte la chaleur de ses couleurs ainsi que la douceur de ses formes façonnées à la main, caractérisant une architecture originale. Le banco, terre argileuse mêlée d'eau et longuement foulée au pied, est parfois « enrichi » de paille de mil ou de riz, voire, à Tombouctou, de pierre tendre. Les briques, à l'origine façonnées à la main en boules, en cylindres ou en cônes, furent ensuite fabriquées dans des moules de bois rectangulaires.

Épais de soixante à quatre-vingts centimètres à la base, les murs diminuent logiquement d'épaisseur pour ne plus mesurer qu'une quarantaine de centimètres au sommet de l'édifice. Des murs encore plus épais permettent, dans les plus grandes villes, de monter deux étages au-dessus du rez-de-chaussée. Il faut naturellement les protéger d'un enduit à base de terre mêlée à divers ingrédients : bouse de vache, argile spéciale, beurre végétal… Mais ces crépis doivent être régulièrement entretenus, car les quelques pluies, les vents ou la chaleur suffisent à les dégrader ; après deux années d'abandon, des constructions qui avaient résisté durant des siècles sont en ruine. Comme le bois d'œuvre a toujours été rare, les plafonds ne peuvent être soutenus par de puissantes poutres. Oblongues ou trapézoïdales, les pièces ne sont jamais larges. Elles sont couvertes de troncs de rônier ou de palmier, des branchages ou des lattes comblant les interstices. De l'argile mêlée, comme le crépi, à divers ingrédients afin d'améliorer son étanchéité et de l'empêcher de se rétracter, couvre ces supports. Elle forme le sol des pièces de l'étage ou de la terrasse et, pour éviter que de la terre ne tombe dans les pièces inférieures, des nattes sont parfois étendues sous l'argile.

Un escalier raide dessert les étages et le toit. À la saison chaude, dès que le soleil s'est couché et que la terre s'est refroidie, les familles se retrouvent sur les terrasses pour bavarder, voire y passer la nuit, car il y a toujours plus d'air que dans les chambres. Pourtant, la terre assure une sorte de climatisation naturelle, d'autant que les ouvertures sont rares : une porte et quelques petites fenêtres protégées de volets ajourés dans les pièces principales évitent l'intrusion de la chaleur, de la lumière et des courants d'air – ce qui contribue également à la solidité de la construction. Plus ou moins régulièrement enfoncés dans la terre, des pieux hérissent les murs. Ils ne jouent pas seulement un rôle décoratif : ils servent de boutisses, assurant la cohésion des murs dans lesquels ils sont fichés. Ils permettent également de ravaler les façades sans avoir à poser de lourds échafaudages. Symboliquement, ils servent aussi à écarter les mauvais esprits.

Les bâtiments s'organisent autour d'une ou de plusieurs cours : dans les grandes maisons de Tombouctou où la ségrégation entre les sexes reste forte, l'une d'elles est réservée aux hommes. Une partie de la cour principale est abritée du soleil par un auvent sous lequel les femmes se livrent à des activités ménagères, parmi leurs enfants et de petits animaux. Salle d'eau et toilettes se trouvent à l'étage ; l'eau y est montée dans des jarres, les canaris, et l'écoulement s'effectue par des tuyaux qui descendent en façade, largement saillants à Djenné, par exemple. Si les façades donnant sur la cour sont peu décorées, celles en contact avec la rue doivent en revanche témoigner de la prospérité de la famille, avec leur grosse porte cloutée décorée de ferronneries, leurs fenêtres pourvues de volets de bois. De puissants contreforts et, parfois, des bandeaux rythment le décor ; tout en haut, des créneaux arrondis entourent les terrasses, où de petites ouvertures permettent, du haut de la maison, de suivre ce qui se passe dans la rue.

Les « villes de banco » issues de traditions séculaires

Les maîtres d'œuvre de Djenné étaient renommés au loin. Dans un premier temps esclaves, ils formèrent ensuite une confrérie, et se transmettaient leur savoir de père en fils. Ils adaptaient leur technique aux habitudes locales, mais toutes les « villes de banco » ont un air de famille, car leurs bâtisseurs suivent des traditions séculaires, voire millénaires. Les villes se développèrent harmonieusement, et comme elles étaient bâties avec l'argile extraite dans leurs environs, elles semblaient se confondre avec la terre d'où elles avaient poussé. Pour ceux qui arrivaient de la steppe, elles ressemblaient à des montagnes de terre d'où surgissait un bâtiment plus prestigieux, la grande mosquée, construite selon les mêmes principes que les maisons, avec du banco donc. Mais les larges dimensions du toit y imposèrent la construction de murs parallèles, percés d'ouvertures qui peuvent passer pour des arcs en raison de leur forme en ogive ou en fer à cheval. La lumière ne pénètre que par les portes, car aucune fenêtre ne donne sur l'extérieur. Il règne donc dans le sanctuaire une pénombre propice à la méditation.

Djenné serait la plus ancienne des cités soudanaises. Mais les recherches archéologiques n'ont jamais été systématiques ; de plus, la nature des matériaux – la terre et le bois – ainsi que le climat ou les caprices du fleuve, près duquel les premiers centres durent apparaître, ont fait disparaître bien des vestiges. Ainsi, à quelques kilomètres au sud de Djenné a été retrouvée Jenne-Jenno, grande cité dont les origines remontent au IIIe siècle avant notre ère. Elle était déjà bâtie sur une île du Bani, un affluent du Niger. Cette situation lui assurait, au moins en période de hautes eaux, une bonne défense, car elle l'isolait des assaillants, et offrait surtout en toute saison de nombreuses facilités pour les bateaux qui assuraient le commerce fluvial. Les barques de Djenné, mesurant jusqu'à vingt mètres et pesant jusqu'à trente tonnes, naviguaient au loin, reliant les grands commerçants de cette ville à leurs comptoirs, notamment à ceux de Tombouctou. Ce point de rupture de charge dut cependant avoir moins d'importance que Djenné : « C'est à cause de la ville bénie de Djenné que les caravanes affluent à Tombouctou de tous les points de l'horizon », note un voyageur au XIIIe siècle.

Rayonnement de Djenné et Tombouctou

La ville actuelle de Djenné remonterait au VIIIe siècle de notre ère. Elle ne compte plus que six à huit mille habitants – des Peul, des Bambara, des Bozo – dix fois moins que par le passé : il est toujours difficile d'évaluer une population qui put être, pour certains, vingt fois plus nombreuse. De sa puissance ne reste qu'une mosquée imposante qui date de 1906, époque à laquelle l'administrateur français la fit reconstruire dans un style soudanais si typique qu'elle en est devenue le plus bel exemple. Sa grande taille vient de ce qu'elle devait accueillir toute la population masculine – une cour est toutefois réservée aux femmes – de la ville et des environs lors des fêtes principales. Le toit de cette mosquée du vendredi – mosquée Diamiou – repose sur cent colonnes. Elle succède à maints sanctuaires qui symbolisaient le rayonnement religieux de la capitale, à quelque cinq cents kilomètres de l'autre centre intellectuel, Tombouctou. Au début du XIXe siècle, Djenné comptait des dizaines d'autres mosquées dont les marabouts étaient vénérés à l'égal du Prophète ; elles se faisaient une telle guerre qu'en 1830 le cheik Amadou intervint autoritairement.

« Le sel vient du nord, l'or vient du sud, l'argent vient du pays des Blancs. Mais les paroles de Dieu, les choses savantes, les historiens et les contes jolis, on ne les trouve qu'à Tombouctou. », disait-on autrefois. Que reste-t-il de ce rayonnement ? Si René Caillié remarquait : « Les rues de Tombouctou sont propres et assez larges pour y faire passer trois cavaliers de front », ce n'est plus vraiment un titre de gloire ; les rues de sable sont entourées de sobres façades de banco percées de rares ouvertures : quelques fenêtres, une porte de bois renforcée de gros clous… Des femmes en boubou reviennent chez elles avec des provisions, alors que les hommes, en gandoura bleu pastel, palabrent. À sept kilomètres de là, sur le Niger, le port de Kabara ne connaît pas d'activité plus forte. Les marchandises sont entreposées sur la berge entre les pirogues : de la poterie, de plus en plus remplacée par le plastique, des tas de bois, des sacs de riz et de mil…

Tombouctou aurait été fondée par les Touareg au XIe-XIIe siècle autour de la mosquée Jinguereber, mais il est probable qu'une autre cité l'ait précédée, car le site se trouve au débouché de la plus importante route commerciale saharienne, où dromadaires et pirogues se rencontraient. Elle recevait le sel de Taoudenit, des dattes, des esclaves, de l'or ; la pêche, l'élevage du bétail et l'agriculture ont également assuré la prospérité de la région. Mais l'importance de la ville vint tout autant de son rayonnement intellectuel : lorsqu'au XIVe siècle Kankan Moussa revint de son pèlerinage à La Mecque, il ramena avec lui, sur les bords du Niger, des savants, des commerçants, des juristes. Au temps de sa splendeur, l'université de la vieille mosquée Sankoré comptait vingt mille étudiants, et diffusait l'islam dans toute l'Afrique centrale. La ville déclina dès la fin du XVIe siècle.

Confrontées à la misère, au béton et à la tôle, les « villes de banco » perdent peu à peu de leur beauté, et seules quelques grandes mosquées et maisons prestigieuses témoignent de la beauté de l'architecture soudanaise. Le banco est de moins en moins utilisé et les plus vieux murs retournent lentement à leur état initial : la terre.

Sources Clio