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Dimanche 22 juillet 2007

La face cachée du Ku Klux Klan

 

Par Paul-Eric Blanrue





Fondé après la guerre de Sécession par des Sudistes démobilisés, le KKK a deux ennemis : les Noirs et le pouvoir fédéral. Et si son influence a fortement chuté, cette organisation raciste est responsable de plusieurs milliers de morts.

Même s'il a perdu son éclat d'antan, le Ku Klux Klan (KKK) fait toujours aussi peur. A son nom sont étroitement associées des images de lynchages de Noirs, de rites mystérieux et de cérémonies inquiétantes, comme celle des croix enflammées illuminant la nuit. Son histoire, entamée il y a plus d'un siècle, s'échelonne sur trois grandes périodes, qui caractérisent ses diverses mutations : les jours de gloire du Klan originel, qui prennent place juste après la guerre de Sécession (1861-1865) ; sa résurrection, tentée par des xénophobes nostalgiques durant la Première Guerre mondiale ; enfin, sa lente déchéance, amorcée depuis 1944, qui ne fait plus de lui, aujourd'hui, qu'un groupuscule éclaté en diverses branches, toutes apparentées au mouvement White Power (Pouvoir blanc), à l'instar des skinheads et des néonazis. S'il s'est vidé de sa substance originelle, le Klan reste tout de même spécifique par le secret dont s'entourent ses membres.

C'est dans un Sud ruiné (260 000 de ses fils sont morts au combat), humilié par les nordistes et ravagé par le chômage, que naît le Klan, au sortir de la guerre de Sécession. Le 24 décembre 1865, à Pulaski (Tennessee), six vétérans de la Confédération, John C. Lester, James R. Crowe, John B. Kennedy, J. Calvin Jones, Richard R. Reed et Frank O. McCord, inaptes à reprendre le cours d'une vie normale, montent une association secrète destinée à lutter contre l'égalité civique des anciens esclaves noirs, telle que la promeuvent, depuis janvier 1863, les Républicains radicaux. Les comparses la baptisent « Ku Klux Klan », un nom énigmatique auquel l'organisation doit en grande partie son succès : les deux premiers mots évoquent l'idée du cercle (du grec kuklos) et le troisième, celle du clan (du gaélique clannad), une entité tribale dont se revendiquent ces descendants d'immigrés écossais. Au début, il s'agit presque d'une farce. Les membres se déguisent avec des draps et enfourchent, la nuit, des chevaux eux aussi masqués, afin de terroriser la population noire. Ils utilisent des stratagèmes, parfois dérisoires, pour répandre la peur et reconquérir leurs droits perdus. Le Klan se développe très vite, en particulier dans les campagnes.

En 1867, les fondateurs se réunissent à Nashville (Tennessee) pour mettre un frein au développement anarchique de leur confrérie. Ils adoptent une proclamation des principes fondamentaux ainsi qu'un organigramme, qui décrit la hiérarchie et énumère les différents titres et fonctions de chacun des membres. Le dirigeant suprême est le Grand Sorcier ; à la tête de chaque Etat, dénommé Royaume, se trouve un Grand Dragon ; les districts sont des dominions, placés sous l'autorité d'un Grand Titan ; les comtés sont dirigés par un Grand Géant, dominé par le Grand Sorcier. Aux fonctions plus modestes, on trouve le Grand Moine, le Grand Scribe ou le Grand Turc. Le tout forme une structure clandestine que l'on nommera « l'Empire invisible ».

Le Klan n'est pas seulement un mouvement populaire. Parmi ses chefs se trouvent d'anciens officiers de l'armée confédérée. En 1867, le Grand Sorcier n'est autre que le général Nathan Bedford Forrest (1821-1877), qui s'est naguère enrichi dans le commerce d'esclaves, preuve que l'organisation a, en peu de temps, acquis une grande notoriété et jouit d'un statut spécial.

Quelles que soient ses origines sociales et ses fonctions au sein du groupe, tout klaniste a pour mission de maintenir la suprématie de la race blanche dans les Etats du Sud. Tous les moyens lui sont bons pour parvenir à ses fins. Il fait bien sûr la chasse aux « nègres » eux-mêmes, mais s'en prend également à leurs « complices », tels que les fonctionnaires yankees, instituteurs en tête. Aux insultes succèdent les menaces, les brimades, les rixes, les humiliations publiques, les incendies d'écoles et de maisons, puis le meurtre, comme celui du sénateur républicain John Stephens, poignardé en plein tribunal, le 21 mai 1870.

Le Klan n'est pas seulement un défouloir pour sudistes frustrés, il influence aussi la vie politique du pays en soutenant activement le Parti démocrate, farouchement hostile, comme lui, à l'intervention des autorités fédérales dans les affaires des Etats. Grâce à son intervention musclée (le Klan traque les Noirs et les contraint à voter pour eux), les démocrates gagnent de nombreux sièges aux élections législatives.

Pour mettre un terme aux excès de ce groupement clandestin, le 20 avril 1871, le général Grant fait voter par le Congrès une loi qui interdit son existence, puis décrète la loi martiale dans neuf comtés de Caroline du Sud. C'est la première fin du Klan, dont les membres rejoignent d'autres structures extrémistes blanches.

Le second chapitre de l'histoire du Klan s'ouvre avec le livre de Thomas Dixon, L'Homme du Clan (1906), qui relance l'intérêt pour les rebelles du Sud. En 1915, le film de David Wark Griffith, tiré du roman et intitulé Naissance d'une nation, connaît un énorme retentissement : le magazine Variety estimera, en 1963, que ce film a rapporté plus de dollars qu'Autant en emporte le vent. Le réalisateur, qui prend parti pour le Klan, reçoit même l'appui du président Woodrow Wilson.

La même année, le soi-disant « colonel » William J. Simmons s'empare de ce succès pour relancer le Klan. Il ne s'agit plus seulement de combattre les Noirs mais toute immigration massive, ainsi que le catholicisme, jugé trop inféodé à Rome, et le communisme athée.

Si Simmons reprend le symbolisme du Klan original, il en transforme l'essence. Désormais, chaque membre règle une cotisation et doit prendre une police d'assurance « made in KKK ». Il doit acheter son costume de conspirateur. Tentant de rendre acceptable la nouvelle mouture d'une organisation interdite, le Grand Sorcier propose même ses services à Washington, ce qui contribue à répandre l'influence du Klan dans la population WASP (White Anglo-Saxon Protestant) des Etats du Nord, mais lui fait perdre, en même temps, sa justification historique traditionnelle.

Le KKK-bis ne prend réellement son essor qu'en 1920, avec l'entrée en scène du journaliste Edward Clarke et une riche veuve, Elizabeth Tyler. L'ancien organigramme et le rituel d'initiation sont restaurés. Le Klan multiplie parades et embrasements de croix, et rétribue ses permanents. Des périodiques sont lancés. Le Klan devient propriétaire d'immeubles et d'une université. On estime alors à 4 millions le nombre de ses membres. Son pouvoir est tel qu'on lui attribue l'élection d'une dizaine de gouverneurs et sénateurs et l'adoption d'une loi restreignant l'immigration. Woodrow Wilson en devient membre et on dit que le président Warren Harding aurait été intronisé à la Maison Blanche.

Sous l'autorité de Hiram W. Evans, qui a renvoyé Simmons, Clarke et Tyler, le Klan retombe toutefois dans le terrorisme en pourchassant de sa vindicte les Noirs et tous ceux qui soutiennent leur cause, sans égard pour leur position, hommes de loi ou pasteurs. On commence à reparler de violences physiques et de crimes sanglants. En 1925, les Klansmen de New York se scindent pour former les Chevaliers protestants indépendants d'Amérique. Ceux de l'Illinois et de l'Indiana créent le Klan indépendant d'Amérique. Et les membres de Pennsylvanie forment l'American Debating Society. Voyant le Klan affaibli, plusieurs Etats votent une loi interdisant le port d'un masque en dehors de la Toussaint et du mardi gras et obligeant la publication de la liste des membres du Klan. Dès lors, l'Empire invisible amorce son déclin.

En 1939, James Colescott, un médecin pronazi, rachète le Klan à Evans, mais en 1941, l'attaque japonaise contre Pearl Harbor fait fuir les derniers adhérents, qui préfèrent désormais combattre le « péril jaune ». Un peu plus tard, le service des Contributions directes lui réclame une lourde facture d'impayés. Le 28 avril 1944, ses administrateurs se réunissent en secret et votent la dissolution du Klan. Plusieurs semaines après, Colescott ferme son bureau « impérial » et se retire en Floride. Le Klan entame une nouvelle descente aux enfers. A son bilan, un échec cuisant : il n'a pu restaurer la primauté de la Bible dans les écoles, ni restreindre les activités de l'Eglise catholique, ni ramener le Noir à sa « docilité agraire ».

Après 1945, le KKK, discrédité, ne rencontre plus jamais le succès de ses débuts. Dans les années 1950, la loi contre la ségrégation dans les écoles publiques entraîne de nouvelles manifestations. A la provocation succède une nouvelle fois le crime. Dans les années 1960 et 1970, l'organisation perpètre des milliers de meurtres, procède à des tortures et à la destruction de biens et d'églises. Mais, à part ces soubresauts, elle continue de s'atomiser en une dizaine de structures locales, sans unité d'ensemble. La seule vision du monde qui en assure vaguement la cohérence théorique est un racisme primaire, qui fait encore la une des journaux, comme, lorsque le 7 janvier 2006, Edgar Ray Killen, ancien responsable de l'Empire invisible, est présenté devant un tribunal de Philadelphie pour le meurtre, remontant à 1964, de trois militants (deux Blancs et un Noir) des droits civiques. De même, lorsque la conférence révisionniste de Téhéran s'ouvre, en décembre 2006, la presse mentionne qu'elle accueille en son sein un homme politique américain d'extrême droite, David Duke, ex-responsable de l'organisation.

Toutefois, sans avoir tout à fait perdu son ancienne capacité de nuisance, le Klan est surtout devenu une confrérie folklorique et sectaire, n'ayant plus guère d'emprise sur la vie politique des Etats-Unis. Des années 1960 à nos jours, le nombre de ses adhérents s'élève au maximum à 10 000. Son pouvoir - d'attraction ou de répulsion - doit surtout au secret qu'il cultive, à ses rites sur lesquels plane un certain mystère et aux supposés liens indéfectibles unissant ses membres.

Depuis ses débuts, le secret est une composante essentielle de son action. Le but est d'éviter les mesures de rétorsion contre ses adhérents. La cagoule permet l'anonymat et assure une relative impunité. Pour la même raison, les candidats à l'intronisation sont sélectionnés de façon impitoyable : à l'origine, celui qui échoue est puni de sa curiosité en étant enfermé dans un tonneau que l'on envoie rouler au bas d'une colline. Quant aux titres ésotériques, aux rites et au décorum, plus ou moins empruntés à la franc-maçonnerie, ils sont à la fois une mise en condition psychologique et une récompense destinée à persuader l'impétrant qu'il fait partie de l'élite cachée de la nation. Les initiations de masse, les masques, les robes, les parades, les barbecues, les parties de campagne et l'embrasement de ses croix de minuit contribuent à égayer la vie du village américain. Ce n'est pas un hasard si le succès remporté par le Klan l'était surtout dans les petites villes.

Dans les années 1920, pour le prix modique de 10 dollars, le klansman peut devenir membre de l'Empire invisible et se croire le protecteur masqué de l'Amérique blanche. Après s'être agenouillé en prière dans une pièce de la loge ou, si possible, dehors devant une croix enflammée, entouré de ses compagnons en robe et cagoule blanches, l'aspirant chevalier prête serment. Il jure obéissance, secret et fidélité. Il promet de « couvrir » ses compagnons, excepté en cas de trahison des Etats-Unis, de viol, de meurtre et de violation du serment du Klan. Il s'engage à défendre le drapeau américain et la Constitution, les droits constitutionnels et les écoles publiques libres, la liberté d'expression et celle de la presse, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la suprématie blanche et la poursuite du bonheur. Maintenant, il entre dans l'Empire invisible, à l'échelon le plus bas de l'échelle de la fraternité.

Pour accroître son emprise sur les consciences, Simmons aura l'idée de construire une loge à quatre niveaux, ou ordres, chacun caractérisé par un rang supérieur, un prestige, des qualités et des gratifications. Il ne lui a pas été laissé assez de temps pour achever cet édifice rituel et philosophique (sa nature et sa nomenclature connaîtront de nombreuses altérations), mais les quatre niveaux de la force clanique sont les suivants : K-1, K-2, K-3 et K-4 ; c'est-à-dire : à la base, les Chevaliers (Knights) ; puis les Chevaliers du camélia (Knights Kamelia) ; ensuite, les Chevaliers de la Grande Forêt (Knights of the Great Forest) ; enfin, les Chevaliers du Mystère de Minuit (Knights of the Midnight Mystery). De la sorte, le nouveau klaniste se trouve dans une organisation pyramidale aux noms étranges, commençant presque toujours par des lettres aux sonorités mystiques en « Kl ».

En tant que membre des Chevaliers du Ku Klux Klan, il a accès à un langage codé qui permet à deux personnes de se reconnaître. Dans les tavernes de Floride ou dans les faubourgs d'Atlanta, des étrangers peuvent ainsi s'adresser à leur compagnon de table : « Connaissez-vous un M. Ayak par ici ? », Ayak signifiant : Are you a klansman ? (« Etes-vous un homme du Klan ? »). Dans les années 1920, ce code est un passeport universel pour le voyageur.

Pourtant, loin d'être l'organisation élitiste qu'il prétend, le Klan est une société profondément irrationnelle, éloignée de tout intellectualisme. Il s'agit en réalité d'attiser l'émotion au détriment de la raison et de jouer sur l'attrait du mystère, propre à la nature humaine. La plus grande force de l'Empire invisible ne réside pas dans son programme ni dans sa philosophie, quasi inexistante, mais dans son enthousiasme et sa fraternité de groupe. Le culte de l'émotionnel s'est pourtant révélé être une arme à double tranchant car, inévitablement, l'inhabituel devient un lieu commun et la ferveur émotionnelle tend à disparaître, laissant le klaniste avec ses frustrations et ses questions. Au final, s'étant rêvé comme une sorte de franc-maçonnerie blanche, le Klan s'est révélé n'être qu'une milice raciste et antifédéraliste, incapable de durer au-delà des périodes de crise.


Fondateur du Cercle zététique, qui enquête sur les mystères de la science et de l'Histoire, Paul-Eric Blanrue vient de publier un Dictionnaire de l'antisémitisme (Hugo Doc, 2007). En 2006, il a fait paraître Les Malveillantes. Enquête sur le cas Jonathan Littell (Scali) et Le Secret du Suaire. Autopsie d'une escroquerie (Pygmalion).

La symbolique

Créé le 24 décembre 1865, le KKK est dissous en 1871, après avoir fait 4 600 victimes. Il renaît en 1915, sous l'égide du révérend William Joseph Simmons : il proclame le réveil de l'Empire invisible à la lueur d'une immense croix de feu qui devient son emblème, la cagoule restant bien sûr un attribut de son folklore.

Repères

1865
Création du Ku Klux Klan.
1871
Promulgation du Ku Klux Klan Act, qui interdit l'organisation.
1915
Renaissance de l'organisation à Stone Mountain.
1944
Colescott dissout le Klan numéro deux après un redressement fiscal de 685 000 dollars.
1951
Refondation de groupes autonomes, reprise des assassinats contre des Noirs.


Des origines maçonniques ?

Des esprits curieux ont voulu reconnaître, dans la triple répétition du K de Ku Klux Klan, le terme de Kadosh affirmé trois fois, comme la formule « Saint, Saint, Saint » attribuée au Seigneur des Armées dans le rite chrétien hérité du judaïsme ; en l'occurrence, il s'agit ici d'un haut grade de chevalerie du rite maçonnique écossais, signifiant « le Saint », en hébreu. Cette hypothèse, soutenue par aucun document, est fort douteuse. D'autres ont voulu mettre en évidence le rôle du plus célèbre maçon de son temps, Albert Pike, (1808-1891, il était Souverain Grand Commandeur du rite écossais ancien et accepté, dont il a réécrit les rituels en 1859) dans la fondation de l'Empire invisible. La thèse apparaît en 1905 lorsque les éditions Neale, de New York et Washington, publient Ku Klux Klan, un ouvrage rappelant les origines, la croissance et la dislocation du mouvement. Dans l'introduction, l'historien Walter L. Fleming, explique qu'il a obtenu « ses informations sur le Ku Klux Klan par d'anciens membres de l'Ordre, par des amis et des parents », et en particulier par l'un des six fondateurs connus, le major Crowe, lui-même maçon. Il déclare que « le général Albert Pike qui était à un rang élevé dans l'ordre maçonnique, était l'officier de justice principal du Klan ». En qualité de patron de sociétés secrètes sudistes et président du barreau du Tennessee, Pike aurait été le grand stratège de la « justice » du Klan. Selon Fleming, c'est à Nashville (Tennessee) que Pike et d'autres généraux confédérés se seraient rencontrés en 1867 pour former un KKK terroriste, étendant le projet qu'ils avaient débuté, deux ans auparavant, à Pulaski. Ce qui semble confirmé par l'éditorial du 16 avril 1868, écrit par Pike dans le Daily Appeal de Memphis, dont il est propriétaire : « Nous voudrions réunir tout homme blanc du Sud qui est opposé au suffrage noir, dans un grand Ordre de la Fraternité sudiste, avec une organisation complète, active, vigoureuse dans laquelle quelques-uns exécuteraient la volonté de tous, et dont l'existence même devrait être cachée à tous sauf à ses membres. »
Toujours selon Fleming, à la place d'honneur des membres bien connus du Klan, se trouvent le général John C. Brown, maître maçon de la loge de Pulaski, et le colonel Joseph Fussell, de Columbia, grand maître des maçons du Tennessee. Pour d'autres historiens, il semblerait qu'à l'époque de la réunion de Pulaski, Pike était en Arkansas. Quoi qu'il en soit, le livre fait un tabac parmi les confédérés et lance la carrière de Fleming comme le doyen des historiens sudistes. La National Cyclopedia of American Biography présente son livre comme « un compte rendu, faisant autorité, de cette organisation ». Quant au Dictionary of American Biography, il déclare que « Fleming a examiné la guerre civile et la reconstruction dans le Sud plus à fond que quiconque. Ses travaux sont caractérisés par l'objectivité académique. »
Le livre de Suzanne Lawrence Davis, paru en 1924, et traduit en français par L'Authentique Histoire du Ku Klux Klan, 1865-1877, suit la piste ouverte par Fleming. Dans son livre The Tragic Era, Claude Bowers décrit, lui, le Klan comme une association de patriotes sudistes défendant leur façon de vivre contre les nordistes et les Noirs. Bowers, qui a servi de nombreuses années comme ambassadeur des Etats-Unis en Espagne et au Chili, décrit lui aussi Albert Pike comme l'un des fondateurs distingués du Klan.
Il convient de rappeler que, conformément à une tradition datant à ses origines, la franc-maçonnerie américaine n'admet pas les hommes de couleur. Du coup, les Noirs ont constitué une obédience, fondée à Boston en 1791 par l'un d'eux, un affranchi de la Barbade, le frère Prince Hall. Cette obédience a essaimé dans l'ensemble des Etats-Unis, ainsi qu'au Canada, à Hawaii, aux Bahamas et au Liberia mais, depuis les années 1970, ses effectifs sont en baisse : « On peut craindre qu'il ne s'agisse là d'une marque de désaffection à l'égard de l'ordre maçonnique consécutive à la ségrégation de moins en moins adéquate pratiquée par les grandes loges américaines », écrit Paul Naudon, dans Histoire générale de la franc-maçonnerie (Office du Livre, 1981, mise à jour en 1987).
Quoi qu'il en soit de Pike et des fondateurs du premier Klan, on sait aujourd'hui que de nombreux francs-maçons ont joué un rôle éminent dans l'histoire du deuxième Klan, comme Simmons, adhérant à diverses sociétés maçonniques, et Evans, titulaire du 32e degré maçonnique.

Sources Historia

Posté par Adriana Evangelizt

par Adriana Evangelizt publié dans : MAFIA
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Dimanche 22 juillet 2007

La Cagoule tombe le masque

Par Rémi Kauffer



Anciens de l'Action française, qu'ils jugent trop timorée, ces militants d'extrême droite tentent de renverser le Front populaire de Léon Blum pour instaurer un régime fasciste. Avec des moyens considérables et une stratégie rocambolesque.

Repérages, filatures : « ils » ont bien préparé leur coup. La cible ce 9 juin 1937 vers 19 heures près de Bagnoles-de-l'Orne, en Normandie ? Deux antifascistes italiens réfugiés en France : les frères Rosselli. Sabatino est inoffensif, mais son aîné Carlo, 38 ans, l'un des chefs du PS transalpin en exil, a, lui, le malheur d'avoir contrarié à plusieurs reprises le comte Ciano, gendre de Mussolini et ministre italien des Affaires étrangères. Pareille impudence vaut condamnation à mort. La sentence vient de Rome, mais les exécuteurs des basses oeuvres fascistes, eux, seront français. Les tueurs appartiennent en effet au Comité secret d'action révolutionnaire, le CSAR. Implantée en région parisienne, à Nice et à Clermont-Ferrand, cette société conspirative, liée aux services secrets de Franco et de Mussolini, possède des relais dans le Sud-Ouest et en Alsace.

Par sa violence, l'assassinat des frères Rosselli tend à ranger le CSAR dans la catégorie des groupements à caractère purement terroriste. En fait, l'organisation a tué, ce 9 juin, uniquement dans le but d'obtenir, des services secrets italiens amis, une centaine de pistolets-mitrailleurs Beretta, armes automatiques dont même l'armée française ne possède pas l'équivalent ! C'est qu'elle nourrit un vaste projet insurrectionnel débouchant sur le renversement de la République et son remplacement par un régime de type fasciste.

Bientôt connu sous le sobriquet de Cagoule que va lui accoler son ennemie intime l'Action française, le CSAR est précisément issu du courant monarchiste maurrassien. Lutte fratricide : fin 1935, cent cinquante membres de la XVIIe équipe des Camelots du Roi, le bras armé de l'Action française, scissionnent. Conduits par Jean Filliol - celui qui exécutera les frères Rosselli - et par Eugène Deloncle, un polytechnicien ingénieur maritime multidécoré de la Grande Guerre et administrateur d'une dizaine de sociétés industrielles, ces militants du quartier parisien chic de la Muette prennent le large, déçus par le manque (très relatif !) d'agressivité des fidèles de Charles Maurras. Ils s'emploient dès lors à consolider une panoplie de structures gigognes légales.

Le Parti révolutionnaire national et social (PNRS) d'abord. Puis, avec le soutien d'un ancien as de 1914-1918, le général Edmond Duseigneur, alias Dudu, et du duc Joseph Pozzo di Borgo, l'Union des comités d'action défensive. Laquelle UCAD chapeaute le Centre d'information et de coopération, le Cercle d'études nationales et le Comité de rassemblement antisoviétique. Dans le même temps, des liens personnels étroits sont noués avec deux groupes activistes clandestins, l'Union des enfants d'Auvergne de François Méténier, influente parmi les ingénieurs et le personnel d'encadrement des usines Michelin de Clermont-Ferrand, et les Chevaliers du Glaive de Joseph Darnand, héros de la Grande Guerre et patron d'une entreprise de déménagement à Nice.

Dans l'ombre, le CSAR, aussi appelé OSARN (Organisation secrète d'action nationale révolutionnaire), constitue le centre de gravité de cette galaxie nationaliste radicale. Deloncle, son frère Henri, alias Grosset, et son bras droit Jacques Corrèze, alias la Bûche, décorateur de profession, se réservent la stratégie politique et la planification, le « 1er bureau », Filliol se réservant les basses oeuvres, son domaine. Aristide Corre, alias Dagorre, un jeune homme sans profession, dirige le « 2e bureau » (archives). Georges Cachier, lieutenant-colonel de réserve et administrateur d'usine, commande le « 3e bureau » (opérations, instruction des recrues). Ingénieur des pétroles, Jean Moreau, dit « de la Meuse », préside aux destinées du « 4e bureau » (matériel, transport et ravitaillement). Un service de renseignements dirigé par le docteur Henri Martin, alias le Bib, personnage indépendant qui fiche tout le monde mais n'obéit qu'à ce qu'il croit juste, complète le dispositif. Autant dire que le CSAR se structure tout en collectant des fonds abondants dans un milieu patronal souvent effarouché par la vague de grèves qui a accompagné l'accession au pouvoir du Front populaire.

Dans la mesure où ils visent les élites politiques et sociales, Deloncle (nom de code, Marie) et ses amis cherchent à recruter dans le milieu des gens éduqués, anciens combattants et/ou officiers de réserve, voire d'active, inquiets de la « décadence nationale ». Braconnant sur les terres de l'Action française et des Croix-de-Feu, le mouvement conservateur du colonel de La Rocque, ils y parviennent assez bien. A l'automne 1937, au faîte de sa puissance, la Cagoule compte en effet un peu plus de 3 000 « abonnés » - c'est le terme en vigueur - à Paris et dans la proche banlieue. Et 6 000 peut-être pour toute la France. La « cellule légère » groupe de 7 à 12 membres ; la « cellule lourde », de 12 à 16. Trois cellules forment une unité, et ainsi de suite jusqu'à l'échelon de la « division » dont l'effectif théorique, jamais atteint, est de 2 000 membres.

Des dizaines de dépôts souterrains abritent les stocks de l'organisation. Ces armes de guerre sont françaises, italiennes et même allemandes, d'où l'hypothèse, jamais prouvée, de liens directs avec les nazis. Premier en Europe à faire usage du plastic contre des avions destinés à l'Espagne républicaine, le CSAR possède en tout cas ses explosifs ; ses stylomines à mélange aveuglant ; ses uniformes (vestes de cuir, culottes de cheval, casques de l'armée). Et même ses cachots secrets avec poteaux d'exécution qui, comme les armes bactériologiques, des bacilles botuliques, ne serviront heureusement pas, la seule tentative d'empoisonnement connue débouchant sur un échec.

Des rites initiatiques théâtraux sont réservés aux impétrants. A Nice, l'apprenti cagoulard se retrouve face à une table recouverte d'un drapeau où trônent un glaive et des flambeaux. Le « Grand Maître » qui l'accueille visage masqué est revêtu d'une toge rouge. Ses assesseurs sont en noir. Le mimétisme avec la franc-maçonnerie, qu'on pourfend par ailleurs comme ennemie mortelle de la France, vire à la caricature. A Paris, le futur « abonné » est reçu soit dans un appartement privé, soit quelquefois dans une cave. Face à lui, un drapeau tricolore. Levant le bras droit, l'homme (les femmes sont rares dans ce milieu très « macho ») doit prêter serment de fidélité, d'obéissance et surtout de discrétion Ad majorem Galliæ gloriam (« pour la plus grande gloire de la France »), pastiche de la devise des jésuites Ad majorem Dei gloriam... toujours cette manie d'imiter.

Assimilée à un acte de trahison, la moindre confidence malheureuse, explique-t-on, sera punie de mort. Une chape de terreur cimente en quelque sorte l'organisation. Ainsi pourra-t-elle fonctionner plus d'un an avant d'être percée à jour. Pour indélicatesse probablement financière envers le CSAR, deux cagoulards impliqués dans ses achats d'armes, Léon Jean-Baptiste, de Paris, et Maurice Juif, de Nice, vont être assassinés au revolver et au poignard, le premier en octobre 1936, le second en février 1937.

Impressionné par tant d'efficacité, le maréchal Louis Franchet d'Esperey a pris les cagoulards sous son aile. Eminente figure militaire, cet officier à la retraite a commandé les armées françaises d'Orient pendant la Grande Guerre. Nationaliste, il rêve d'un retour aux valeurs traditionnelles et le dit en frappant le sol de sa canne : « Pour la France, messieurs. » Comme les Italiens, Franchet a exigé du CSAR une preuve tangible de son sérieux. Et Deloncle s'est empressé de lui fournir ce gage en la personne de Dimitri Navachine, un économiste russe exilé proche des Soviétiques. Le 24 janvier 1937, on retrouve son cadavre dans une avenue de Paris. Filliol, toujours lui, a abattu le malheureux de plusieurs balles avant de l'achever avec sa baïonnette.

Convaincu, Franchet ne jure plus que par ses amis cagoulards. Il met le chef du CSAR en contact avec le commandant Georges Loustaunau-Lacau. Directeur de cabinet de Philippe Pétain au Conseil supérieur de la Défense nationale, ce Béarnais patriote dans l'âme a mis sur pied des réseaux anticommunistes non officiels au sein de l'armée. Triste ironie pour ces deux futurs résistants (réseaux Alliance et Gilbert) : Loustaunau-Lacau, comme son ami le commandant Georges Groussard, voit dans le vainqueur de Verdun le rempart suprême contre toute capitulation devant l'Allemagne ! De là à se servir de ses groupes, baptisés Corvignolles - du nom de la famille de l'illustre Vauban -, pour pousser son chef vers le pouvoir, il n'y a qu'un pas. Vite franchi.

L'entrevue Deloncle-Loustaunau se passe bien parce que les deux hommes s'apprécient au plan individuel. Mais mal puisque l'officier n'entend dévier en aucun cas de ses objectifs « nationaux » pour se joindre à la conspiration cagoularde :

« Deloncle, jamais nous ne participerons à quoi que ce soit qui puisse favoriser l'Allemagne.

- Alors, échangeons au moins nos renseignements sur le communisme. »

C'est dit. Avant de quitter son homologue des réseaux Corvignolles, le chef du CSAR lâche tout de même sa menace favorite :

« Nous sommes méchants.

- Oh ! mon cher, nous n'avons pas peur », réplique Loustaunau, irrité que Deloncle se soit vanté de pénétrer le milieu militaire, son fief.

L'officier a-t-il saisi le côté paranoïaque de son interlocuteur, rigoureux dans la dérive intellectuelle comme peuvent l'être certains polytechniciens victimes de l'esprit de système ? On peut le penser car leur coopération n'ira guère plus loin. Par une inversion saisissante, Deloncle continue en effet à calquer sa vision du monde sur celle qu'intoxiqué par ses lectures d'extrême droite il attribue à la franc-maçonnerie.

Bien après, le 25 septembre 1941, il s'en expliquera dans le journal collaborationniste La Gerbe. Le CSAR ? Rien d'autre qu'« une franc-maçonnerie retournée au service de la nation » se présentant sous « la forme de sociétés secrètes convenablement morcelées, séparées les unes des autres et s'ignorant les unes les autres ». Quant à ses membres : « Le recrutement était analogue à celle des anciens Illuminés (lire page 44) : soin extrême dans le choix des recrues, désignation de parrains notables qui viennent donner confiance à l'apprenti militant. Avec ces militants, un quasi-contrat est signé : en échange de leur fidélité et de leur zèle, ils reçoivent une garantie de protection. Les traîtres seront impitoyablement châtiés. »

Autrement dit, on fait comme on croit que les autres font, mais contre eux. De même pour les communistes : alors qu'ils ont pris, poussés par Moscou, le virage du Front populaire, les militants du PCF sont suspectés de préparer à court terme un coup d'Etat, style révolution d'Octobre. Inversion toujours : pour s'opposer à un complot marxiste-léniniste qui n'existe alors pas, la Cagoule en monte un, « préventif ».

Première étape le 11 septembre 1937 vers 22 h 15 dans le quartier de l'Etoile : deux bombes explosent au 45, rue Boissière, siège de la puissante Union des industries métallurgiques, et au 4, rue de Presbourg, siège de la Confédération générale du patronat français - le Medef de l'époque -, tuant deux policiers en faction. Beaucoup attribuent le double attentat au PCF. Or il est l'oeuvre de quatre cagoulards : Maurice Duclos pour la fourniture des explosifs ; Méténier en chef des opérations ; Locuty, un ingénieur clermontois, et Macon en poseurs de bombes. Contrairement aux calculs du CSAR, l'affaire ne débouche toutefois pas sur un coup de filet en milieu communiste...

Seconde étape dans la nuit du 15 au 16 novembre 1937. Ce soir-là, tandis que les « abonnés » parisiens gagnent leurs lieux de rendez-vous, commencent même à se distribuer des armes, Deloncle tente de persuader les autorités militaires qu'un putsch stalinien serait imminent. Il s'est procuré le plan secret des « rouges » : dès 2 h 30, 18 000 communistes entreront en action. Ils assassineront pêle-mêle les membres du gouvernement du Front populaire et les chefs de la droite ; prendront 400 otages ; investiront la radio, les centraux téléphoniques. Une véritable Saint-Barthélemy en préparation. Prenons les devants, frappons les premiers : je mets mon organisation au service de la cause nationale, explique-t-il en substance.

Prisonnier de sa vision fantasmatique d'un PCF fonctionnant sur le modèle exact du CSAR, à moins qu'il ne bluffe carrément dans l'espoir de pousser des milieux militaires au coup d'Etat, « Marie » vient de se prendre les pieds dans sa propre cagoule. Car, bien entendu, les officiers supérieurs contactés ne bougeront pas d'un pouce. Les communistes et leur appareil clandestin non plus : calme plat, RAS.

Cette nuit-là, tandis que les illusions cagoulardes achèvent de se dissiper, le torchon brûle entre Filliol et Deloncle, le premier reprochant au second de ne pas oser le putsch envers et contre tous, militaires inclus : « Tu es toujours le même, timoré dans l'action. Tu attendras qu'on vienne t'égorger chez toi ! C'est le moment ou jamais de déclencher l'affaire... »

Le CSAR a jeté le masque, mais pour rien ! Ses chances avoisinent désormais le zéro absolu. La Sûreté nationale, qui enquêtait déjà sur ses divers crimes, va voir les renseignements affluer. Dès le matin du 16, les perquisitions commencent, les premiers dépôts clandestins sont découverts. En raison du cloisonnement de l'organisation et, peut-être, d'une retenue délibérée des autorités peu soucieuses de porter le fer trop loin, la répression n'aura rien d'une rafle : 120 cagoulards sous les verrous seulement, la plupart parisiens, pour plusieurs milliers de commissions rogatoires lancées...

Onze années passent, dont cinq de guerre mondiale qui interrompent l'instruction. Mais en octobre 1948, le procès de la Cagoule devant les Assises de la Seine devient l'occasion de faire le point sur l'itinéraire de ses anciens chefs. Quarante-neuf inculpés sont présents, douze sont morts. A l'image de Raphaël Alibert, ministre de la Justice, de Joseph Darnand, qui dirigea la Milice, et de Méténier, beaucoup des ex-« abonnés » ont adhéré d'emblée au régime de Vichy. Quelques-uns s'en sont détachés pour se rapprocher de la Résistance, comme Gabriel Jeantet, déporté, le docteur Martin, interné par les autorités pétainistes, et surtout Paul Dungler, héros de la Résistance alsacienne.

Filliol, qui a échappé à toutes les arrestations, et Deloncle, libéré et mobilisé comme officier de réserve en 1940, se vautreront, eux, dans la collaboration, le chef suprême du CSAR étant assassiné le 7 janvier 1944 par ses protecteurs nazis, las de ses initiatives intempestives.

Rescapé du même attentat allemand, Jacques Corrèze va, lui, être « repêché » après sa sortie de prison en 1950 par Eugène Schueller, le patron de L'Oréal. Un fait qui, dévoilé au début des années 1990, fera scandale. A l'inverse, Maurice Duclos, l'un des premiers compagnons du général de Gaulle dès 1940, va se couvrir de gloire au sein de la France libre sous le nom de « Saint-Jacques ». Acquitté, il se retirera en Argentine pour y élever des lapins.

Membre du comité éditorial d'Historia, Rémi Kauffer a récemment collaboré à l'ouvrage collectif Histoire secrète de la Ve République (La Découverte).

La symbolique

Certains groupuscules ralliés au CSAR (Comité secret d'action révolutionnaire), comme les Chevaliers du Glaive à Nice, utilisent la symbolique et le costume du Ku Klux Klan (dont la cagoule) lors de la cérémonie d'initiation du futur membre, ce qui vaudra à l'organisation secrète terroriste, d'être surnommée la Cagoule par les monarchistes. Le mouvement calque sa structure sur celle de l'armée : cellule, unité, bataillon, régiment, brigade, division. Le secret et le cloisonnement sont la règle.

Le procès

Pour cause de guerre mondiale, 49 des 120 cagoulards arrêtés en 1937 ne comparaissent devant les Assises de la Seine qu'en octobre 1948.

Sources Historia

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Dimanche 22 juillet 2007

Les parrains venus de l'Est

Par Arnaud Kalika





Les "voleurs dans la loi" de la Russie tsariste ont fort bien su s'accommoder du régime communiste. Aujourd'hui, ils affichent des fortunes insolentes réalisées sur les ruines de l'Empire soviétique.

Sergueï (un pseudonyme), jeune lieutenant des troupes parachutistes formé sur la base « fermée » de Koubinka, dans la région de Moscou, vient de servir deux ans au Nord-Caucase. De retour à la « civilisation », en décembre 2006, il erre dans sa ville natale, Iekaterinbourg, avant de trouver un emploi dans une menuiserie. La boutique, a pignon sur rue. Elle est pourtant contrôlée par l'une des « autorités » du quartier. L'expérience tchétchène de Sergueï est pour ce patron fort précieuse. En Russie, le crime organisé s'est acheté une conduite et les anciens « parrains » sont devenus des commerçants respectables, voire de grands démocrates.

Les groupes criminels ont toujours existé en Russie, dans l'ombre du pouvoir. Sous les Romanov (1613-1917), ils se font appeler les « voleurs dans la loi ». Leur organisation est souple, décentralisée, laissant aux hommes de main une certaine autonomie avec, pour seule obligation, le partage du butin. Il s'agit moins de voler pour s'enrichir que de vivre en marge d'une société aristocratique, artificielle, et ne jamais dépendre de Saint-Pétersbourg : tels sont les deux grands principes des « mafieux » de la Russie tsariste. Tout « voleur dans la loi » qui entretient des relations incestueuses avec le pouvoir viole le code d'honneur.

C'est sur cette marginalité que les bolcheviks s'appuient pour rallier ces bandits de droit commun à leur cause contre les « blancs ». Dans les années 1920, Staline continue de les choyer en échange d'un contrôle du milieu carcéral. Un échange de bons procédés qui tient jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, où Staline, assommé par l'opération Barbarossa, l'invasion de la Russie par Hitler, crée des bataillons de chair à canon, composés de criminels et de « voleurs dans la loi ». Une manière de défendre la patrie à moindre frais.

Ils seront quasiment tous décimés, laissant la place à une nouvelle caste de bandits, n'ayant que faire des codes d'honneur, et n'hésitant plus à frayer avec la nomenklatura. Pour ces « parrains », « autorités » ou chefs de groupes criminels, il faut vivre vite, tisser des alliances politiques, éliminer les rivaux et exposer sa richesse.

Aujourd'hui, rien n'a changé. L'un des organisateurs du Salon du yacht à Moscou, par ailleurs féru de culture française, confie à l'été 2005, citant Alain : « Celui qui n'aime pas l'argent ne gagne pas d'argent. »

De voleurs à chair à canon, les hérauts du crime organisé russe ont appris les rouages des montages financiers les plus ingénieux et vivent depuis l'ère Brejnev, selon leur propre expression, « dans la précarité » : gagner le plus d'argent possible, par n'importe quel moyen, et le dépenser sans compter. Leur alliance avec le pouvoir aurait permis au Parti communiste (PCUS) et au NKVD - la police politique - de constituer des caisses noires, qui devinrent de formidables outils pour financer des opérations subversives dans les pays frères durant la guerre froide.

L'expérience de la perestroïka (1985-1989) ouvre ses coursives libérales aux descendants des « voleurs dans la loi » qui, à partir de petites coopératives constituées avec la bénédiction de Mikhaïl Gorbatchev, se bâtissent des empires, ou s'y raccrochent. Sous l'ère Eltsine (1991-1999), hommes d'affaires et délinquants irriguent l'économie à l'aide de complicités dans les structures régaliennes (administration présidentielle, ministère de l'Intérieur, services secrets). Une nébuleuse impénétrable. C'est dans cette Histoire que la « pieuvre russe », adepte du mélange des genres, puise toute sa force.

Le patron de Sergueï a le don d'ubiquité. Né à Tbilissi, en Géorgie, il se dit ébéniste, cuisinier (il possède une chaîne de restauration rapide) et sportif malgré son embonpoint (il contrôle à Moscou une salle de lutte). Portrait idéal de « l'autorité », travaillant au service d'un parrain quelconque (seul le parrain dispose des connexions politiques). Historiquement, les Caucasiens, particulièrement les Géorgiens, ont toujours bien figuré parmi les caïds russes. De même que les Tchétchènes ou les Azéris. Leurs spécialités : le racket et la prostitution.

Lorsque le plus célèbre des parrains, Boris Berezovski (aujourd'hui réfugié politique à Londres), constitue son empire financier dans le sillage des privatisations des années 1990, il se cherche une protection. Après s'être adressé à des groupes slaves, un différend financier le contraint à se rabattre sur les groupes tchétchènes, qui, jusqu'à son arrivée au sommet de sa carrière politique (conseiller d'Eltsine), le protégeront.

Aujourd'hui, l'identification de ces groupes se révèle plus délicate dans la mesure où l'achat d'une protection est devenu classique. Avec une imbrication entre les polices locales et les « mafieux ». Meurtres, trafic d'armes et de drogue, blanchiment : en 2007, le constat est amer pour les autorités russes, incapables d'endiguer le phénomène. Une tâche d'autant plus impossible, que la Russie du XXIe siècle est riche : les caisses de l'Etat débordent des profits dus au cours élevé des matières premières (pétrole, gaz, acier, or...). On évoque plus de 260 milliards de dollars de réserves en cash à la disposition du Kremlin. Dans le même temps, et alors qu'à 70 kilomètres de Moscou on tire encore l'eau du puits, les oligarques contemplent leur fortune. C'est le cas d'Oleg Deripaska, magnat de l'aluminium (il pèse plus de 13 milliards de dollars) et d'Iskander Makhmoudov, baron de la métallurgie dans l'Oural (8 milliards de dollars), deux figures du business de la Russie post-soviétique associées, il y a quelques années, à Mikhaïl Tchernoï et Anton Malevski, alors chef du groupe criminel moscovite d'Izmaïlovo. Ils sont aujourd'hui blanchis, ces connexions n'ayant jamais pu être prouvées.

Le milieu criminel s'est embourgeoisé et placarde sa réussite dans la presse à scandale, avec des hommes politiques qui font parfois preuve d'une étrange naïveté. Ainsi le maire de Moscou s'est-il photographié à la fin des années 1990 à côté d'un leader du groupe criminel de Tambov, habillé chez Armani (jamais, un « voleur dans la loi » du XIXe siècle n'aurait osé). C'est tout le paradoxe d'un pays, qui, à la fois fabrique des milliardaires, vit dans la misère au fond des campagnes et laisse le champ libre aux « mafieux », soupape officieuse historiquement chargée de sélectionner les gêneurs et les bienfaiteurs de l'empire.

Comprendre

Les autres mafias d'Italie
En plus de la Mafia sicilienne, on trouve la Camorra qui règne sur Naples, la N'drangheta implantée en Calabre et la Sacra Unita Corona dans les Pouilles.

En complément

Cosa Nostra, l'histoire de la mafia sicilienne de 1860 à nos jours, de John Dickie (Buchet-Chastel, 2007).
En complément

Parrain du Kremlin, Boris Berezovski et le pillage de la Russie, de Paul Klebnikov (Robert Laffont, 2001). L'auteur de ce livre a été abattu en juillet 2004 à Moscou.

Sources Historia

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Dimanche 22 juillet 2007

Les triades chinoises, multinationale du crime

Par Roger Faligot





La première est née au XVIIe s., pour rétablir l'empereur Ming. Les suivantes ont prospéré à l'époque des concessions, accompagné la naissance de la République, échappé à la Révolution maoïste... De nos jours, elles forment le plus grand groupe de malfrats au monde.

Chaque année, le même casting : au festival de Cannes, parmi les vedettes, déambule sur la Croisette un producteur chinois à double visage. Côté jardin, il produit un nombre incalculable de films de kung-fu à la gloire des sociétés secrètes chinoises, les triades. Côté cour, on le dit Tête de dragon, c'est-à-dire grand maître de la plus importante triade de Hongkong, la Sun Yee On (Vertu nouvelle et Paix). A tel point que les Canadiens l'ont interdit de séjour dans leur pays, en tant que chef du plus grand groupe mafieux au monde...

Pour « Mister Charlie », membre d'une grande famille qui dirige ces affaires occultes, projeter sur grand ou petit écran - grâce aux DVD - l'histoire légendaire des triades et celle de leurs arts martiaux, c'est générer des profits considérables mais aussi des vocations. Pour preuve, en janvier dernier, cette centaine de lycéens, de 12 à 18 ans interpellés à Hongkong, comme enfants de troupe de la Sun Yee On, futurs « 49 » comme on appelle les fantassins de la Triade. Ce fait divers renvoie à une histoire ancienne rappelant qu'aux origines la mafia chinoise ne se livrait pas aux activités criminelles qui ont prospéré au XXe siècle.

Selon la légende, la Triade originelle est une société secrète qui a vu le jour comme mouvement de résistance aux empereurs mandchous. D'origine turco-mongole, ces derniers avaient conquis Pékin, usurpant le trône impérial aux Ming et y établissant leur dynastie Qing en 1644, un an après que Louis XIV ne devienne roi de France.

L'histoire se résume ainsi : dans la province rétive du Fujian, au sud-est de la Chine, l'empereur mandchou a recruté des moines bouddhistes, inventeurs d'un art martial, le kung-fu, pour servir ses intérêts. Mais ceux-ci se soulèvent contre le Fils du Ciel qui, en représailles, fait détruire leur monastère de Shaolin. Dix-huit religieux échappent aux persécutions. De nos jours, on évoque leur épopée, faite d'épisodes fantastiques et héroïques, dans la littérature comme au cinéma. Cinq de ces moines combattants, Tsoi Tak Chung, Fong Tai Hung, Ma Chiu Hing, Wu Tak et Lee Shik Hoi se réfugient dans la ville de Muyang, la Cité des Saules. Puis ces « cinq généraux-tigres » fondent une société secrète dont les rites ont perduré grâce à l'initiation et la cooptation des nouveaux membres. Elle a d'abord pour nom la Hong Mon (Vaste Porte), qui symbolise la matrice, par extension la « famille originelle ». Il s'agit d'un jeu de mots, car « Hong » est aussi le nom de l'empereur Ming que la société secrète s'est promis de rétablir sur le trône. « Hong » est enfin l'homophone du mot qui veut dire « rouge » en chinois, de sorte que l'on appellera parfois cette triade la Bande rouge.

« Fan Qing fu Ming ! » (« Combattre les Mandchous, restaurer les Ming ! »), tel est leur slogan. Aussi le deuxième empereur mandchou, Kangxi, interdit-il ce qu'il considère comme une secte bouddhiste subversive. Rien n'y fait, les sociétés secrètes prolifèrent, telles les sociétés du Lotus blanc, de l'Encens incandescent, de l'Origine du chaos, de l'Origine du dragon. Lorsqu'elles sont interdites, la société du Lotus blanc et la société Hong fusionnent pour former une nouvelle société, c'est la Triade proprement dite.

Ses loges poussent comme champignons après la pluie. Ce sont souvent des marginaux et des nomades qui les animent : moines itinérants, professeurs d'arts martiaux, médecins ambulants, marchands de confiseries, acteurs, magiciens, montreurs de marionnettes ou d'animaux savants, joueurs professionnels, bateleurs et colporteurs en tout genre. Ces « frères » constituent des bandes qui détroussent parfois de riches voyageurs et pillent les maisons de familles aisées. Au fil des siècles se profilent des organisations aux multiples facettes - politiques, ésotériques et philosophiques - qui muent en unions de défense des villages, associations d'entraide et guildes des métiers. Les historiens chinois estiment que c'est à cause de ce rôle social qu'elles ont conservé leur prestige jusqu'à notre époque.

En tout cas, si une organisation comme la Triade a pu subsister, c'est qu'elle est puissamment charpentée, survivant grâce à des traditions et des rites initiatiques qui se transmettent de siècle en siècle. De même, elle est hiérarchisée avec des grades doublés de nombres (la numérologie joue un rôle important dans l'imaginaire chinois). Ainsi, en simplifiant : la Tête de dragon (489) est le chef ; le Maître de l'encens (438) est responsable des rituels ; la Sandale de paille (432) est chargée des liaisons ; le Bâton rouge (426) assure la discipline, tandis que l'Eventail de papier blanc (415) gère les finances de l'organisation.

Tout en se propageant parmi les Chinois d'outre-mer, la Triade a provoqué de grandes révoltes au Zhejiang (1708), à Taiwan (1780), au Hunan (1832) et s'est impliquée lors des soulèvements des Taiping (1850-1864) et des Boxers qui ont assiégé les concessions étrangères lors des « 55 jours de Pékin » (1900).

En 1911, la dynastie mandchoue est renversée. Le révolutionnaire nationaliste Sun Yat-sen établit la Ire République de Chine. Il a bénéficié du soutien des sociétés secrètes, à commencer par celle dans laquelle il est initié, la Chee Kung Tong, l'Association pour parvenir à la justice. Née à Canton vers 1860, cette triade, filiale de la fameuse société Hong, a été formée par des anciens rebelles de la révolte des Taiping. Certains historiens assurent même que le docteur Sun fut Bâton rouge dans cette organisation. A Paris, avant la révolution chinoise, la loge de la Chee Kung Tong a organisé les rencontres entre le docteur Sun et diverses personnalités dont le futur président de la République Paul Doumer. Pour faire entrer la Chine dans l'ère moderne, le docteur Sun s'affranchira de l'ombre tutélaire des sociétés secrètes et mènera son action politique au grand jour. Après sa disparition en 1925, le parti nationaliste qu'il a fondé, le Kuomintang, va pourtant renouer avec des sociétés qui ont opté pour une action clandestine plutôt mafieuse.

Ainsi, dans les années 1920, la ville de Shanghai, le « Paris de l'Orient », devient le pivot de cette alliance entre le Kuomintang et la principale organisation criminelle, issue des triades, la Bande verte. Celle-ci n'est pas aussi hiérarchisée. Plus moderne, elle ressemble aux gangs criminels japonais, les yakuza (lire page 68), qui suivent la tradition confucéenne, et à laquelle on adhère dans une relation maître-élève. La Bande verte se contente d'un accord d'entraide qui permet de coopter des membres importants de la société ayant pignon sur rue. Tel est le cas de Chiang Kai-shek, le dirigeant nationaliste, successeur de Sun Yat-sen, de son chef des services secrets Dai Li ou encore du grand capitaliste de Shanghai, le président de la chambre de commerce chinoise résidant dans la concession française, Yu Qaqing.

Malgré son modernisme, la Bande verte est née de la fusion de deux sociétés différentes de la Triade : la première, c'est la Société des Frères aînés et des anciens, active dans les campagnes chinoises depuis deux siècles et qui, paradoxalement, dans les années 1930, soutiendra la Longue Marche des communistes de Mao Zedong ; la seconde, est une secte bouddhiste, les Amis de la Voie de la tranquillité et de la pureté, particulièrement implantée parmi les bateliers et qui avait construit tout un chapelet de monastères relais le long du Fleuve bleu, le Yangzijiang (à l'époque Yang Tse Kiang). Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les bateliers, membres de ces sociétés, se sont livrés à de nombreux trafics clandestins. Le principal concerne le sel, qui leur vaut le surnom de « peaux vertes » en raison de la teinte verdâtre de leur peau, donnée par les cristaux salins.

Cette bande rayonne dans de nombreuses régions de Chine mais concentre ses activités sur deux villes côtières qui ont la particularité de posséder des concessions étrangères notamment françaises : Tianjin (Tientsin) et surtout Shanghai où la Bande verte établit son QG.

Au début des années 1920, dans la Chine républicaine où règne le chaos, la Bande verte voit des avantages bien plus énormes à se lancer dans la contrebande d'opium, dont le commerce est cependant autorisé. Auparavant, en 1913, une association, la Combine, a été créée pour gérer le commerce de l'opium. Elle regroupe des étrangers, surtout des Britanniques, des marchands d'opium de la communauté Teochew (originaire de la rivière des Perles, dans le Cantonais), des gangsters de l'Union corse et des commerçants de Shanghai. Comme pour le tabac et les cigarettes de nos jours, il existe alors un marché parallèle. Un cartel connu sous le nom de Bande des Huit, dominé par la Bande verte, effectue le trafic de drogue.

L'interdiction de l'opium, en 1919, va amplifier la contrebande. Et, naturellement, les gangs sont les mieux placés pour l'organiser. Ainsi, selon les archives de la police française, Du Yuesheng, le patron de la Bande verte, contrôle à l'époque la moitié des fumeries de la concession française par l'intermédiaire de sa Compagnie de la pipe d'opium.

Mister Du, surnommé l'Al Capone de Shanghai, ne se contente pas de se livrer à des activités lucratives tout en soudoyant le chef corse de la police française, Etienne Fiori. Il fait participer ses affidés à la lutte anticommuniste en aidant Chiang Kai-shek à briser le soulèvement du PC chinois en 1927. S'ensuit une guerre de l'ombre sans précédent. Infiltré dans la Bande verte, le chef des services secrets communistes Gu Shunzhang est arrêté par les nationalistes et tourne casaque. Zhou Enlai et Kang Sheng, mentors des services spéciaux communistes se vengent : ils font enterrer vivant la famille de Gu Shunzhang et combattent sans merci les triades, dont certaines rallient de surcroît les envahisseurs japonais.

Mais le vent de l'Histoire va tourner en faveur des communistes, après la défaite du Japon puis des nationalistes du Kuomintang. En 1949, quand Mao prend le pouvoir, Chiang s'exile à Taiwan (alors appelée Formose) et son ami Mister Du se réfugie à Hongkong. Pendant trente ans, l'île nationaliste et la colonie britannique, auxquelles il faut ajouter l'enclave portugaise de Macao, deviennent les havres des triades et des sociétés secrètes pourchassées en Chine populaire. Les plus importantes ont pour nom, à Taiwan, les Bambous unis et la Bande des Quatre Mers ; à Hongkong, le Cartel Wo, la Sun Yee On, tandis que la 14 K (fondée par un général nationaliste) évolue aussi bien à Taipei, la capitale taïwanaise, qu'à Hongkong et dans les communautés chinoises à l'étranger, jusqu'en France où elle est impliquée dans divers trafics d'héroïne. Enfin, dans les années 1970, un nouveau gang formé d'anciens de l'Armée populaire de libération, voit le jour : le Grand Cercle, avec des ramifications en Amérique et en Europe de l'Ouest.

Ces triades rivalisent entre elles ou coopèrent selon les zones géographiques ou les secteurs d'activité (stupéfiants, prostitution, jeux, r