Comment la mafia russe peut prospérer dans l'ombre du Kremlin
Comment la mafia russe peut prospérer
dans l'ombre du Kremlin
par Vladimir Ivanidze et Sophie Shihab
Pour la première fois, un ancien baron d'une organisation répertoriée comme criminelle par plusieurs polices dans le monde lève le voile sur les liens tissés avec le sommet du pouvoir russe. D'anciens proches de Boris Eltsine sont visés ainsi que plusieurs empires industriels.
Lorsque, le 1er janvier 2000, Boris Eltsine se retire et laisse la présidence de la Russie à Vladimir Poutine, les services occidentaux spécialistes de la criminalité organisée dans l'ex-URSS se mettent à guetter la montée en puissance de nouveaux groupes mafieux. On parle alors beaucoup de la Tambovskaïa, célèbre groupe de Saint-Pétersbourg, lié à certains membres de l'entourage du nouveau président.
Or les services constatent autre chose. Le retour sur le devant de la scène de personnages identifiés de longue date par les rapports du FBI ou d'Interpol. Parmi eux, les frères Tchernoï, Lev mais surtout Mikhaïl, le "roi de l'aluminium". Au printemps 2000, l'homme réussit de spectaculaires opérations industrielles. Aujourd'hui, un de ses anciens partenaires le décrit comme l'un des maîtres de l'ombre de l'économie et de la politique russes.
Et la "famille" ?, s'interrogeaient les services. Le président Poutine allait-il rompre avec ce groupe de banquiers, d'industriels, de proches de Boris Eltsine, qui ont constitué leur fortune à l'ombre du Kremlin ? Ce ne fut pas le cas. Vladimir Volochine, chef de l'administration présidentielle, Mikhaïl Kassianov, premier ministre, Vladimir Oustinov, procureur général, sont restés en place. Tout comme plusieurs ministres, appartenant de notoriété publique à la "famille".
Un homme est apparu au grand jour, et sa montée en puissance stupéfie : Roman Abramovitch, associé de Boris Berezovski, patron de la compagnie pétrolière Sibneft, gouverneur de la région du Tchoukotka. Le tout-Moscou le présente comme le nouveau régent des intérêts de la "famille".
Presque trois ans plus tard, les affaires de Roman Abramovitch ont encore grandi et la "famille" a conservé son pouvoir. Comment ? En contractant un mariage d'intérêt avec le sulfureux Mikhaïl Tchernoï et son vieil ami Anton Malevski, chef de l'une des plus puissantes organisations mafieuses, le groupe d'Izmaïlovo, identifié par les polices du monde entier.
C'est du moins l'accusation portée par un témoin exceptionnel, Djalol Khaïdarov. D'autres avant lui avaient suggéré cette alliance. Mais aucun témoignage n'était jamais parvenu de l'intérieur, et aussi précis. Or Djalol Khaïdarov a travaillé depuis le début des années 1990 au sein même du groupe Tchernoï. Il était chargé, dit-il, du "volet légal" des affaires d'un groupe qui distribuait "de 35 à 40 millions de dollars de pots-de-vin" par an. Il s'occupait également de l'évasion de ses capitaux vers les paradis fiscaux occidentaux.
En 1999, Djalol Khaïdarov est pris en chasse par le groupe Tchernoï. Directeur du combinat de cuivre et de vanadium de Katchkanar, dans l'Oural, qui génère 300 millions de dollars de chiffre d'affaires par an, il refuse une redistribution des actions et l'éviction d'un partenaire étranger. Il rencontre alors à Paris Mikhaïl Tchernoï. "Nous sommes ensemble ?, m'a-t-il demandé. J'ai dit ? Oui, nous sommes ensemble. ? Alors c'est 50-50, ceux qui n'appliquent pas la règle peuvent acheter un casque et un gilet pare-balles", se souvient Khaïdarov.
Iskander Makhmoudov, ami d'enfance de Djalol Khaïdarov, est devenu l'un des barons de la métallurgie russe, contrôlant plusieurs combinats dans l'Oural. Surnommé le "roi de la fonte", il est un allié précieux de Mikhaïl Tchernoï - "il ne m'a jamais déçu, j'ai commencé avec lui en 1987", dit ce dernier -, et organise l'éviction du traître. M. Khaïdarov prend la fuite, après un séjour à la Boutyrka, sinistre prison moscovite. Il sait que les hommes de Malevski sont sur ses traces. "J'avais deux ou trois contrats sur moi", dit-il.
Aujourd'hui, l'homme d'affaires vit à l'étranger, se sent protégé et parle publiquement. Cet été, son chauffeur a été assassiné en Sibérie, et décapité : le signal des groupes mafieux. M. Khaïdarov avait transmis son témoignage, en juillet 2001, au tribunal du district sud de New York. Son récit marquait un tournant dans le procès intenté au groupe Tchernoï par un autre homme d'affaires russe, Mikhaïl Jivilo, réfugié en France. Fin 2000, M. Jivilo et ses associés déposaient une plainte pour "corruption, assassinat et liens avec le crime organisé".
Quatre personnes sont nommément visées : Mikhaïl Tchernoï ; son protégé Oleg Deripaska, directeur de Roussal, deuxième groupe mondial d'aluminium, avec des ventes annuelles estimées à 7 milliards de dollars ; Iskander Makhmoudov ; Anton Malevski. Djalol Khaïdarov raconte au tribunal américain la confiscation de son combinat de cuivre. Le chantage fait aux administrateurs, les milices privées, les décisions de justice achetées, puis l'occupation des lieux par les forces spéciales du gouverneur de cette puissante région de l'Oural, Edouard Rossel. Ce dernier, accuse-t-il, est acheté par le groupe Tchernoï.
M. Khaïdarov explique également comment son partenaire étranger, l'homme d'affaires israélo-américain Josef Traum, a dû renoncer à ses actions. Dans les toilettes de ses bureaux, les policiers ont fort opportunément découvert 1 kilo d'héroïne. La police israélienne a dû intervenir auprès du ministère russe pour que Traum puisse quitter le pays.
Peu ou prou, l'histoire ne diffère guère de celle vécue par Mikhaïl Jivilo. Lui a perdu l'une des principales usines d'aluminium du pays, le combinat de Novokouznets, dont la mise en faillite fut organisée par le patron de l'électricité russe, Anatoli Tchoubaïs, et la société concurrente Sibirski Aluminium, contrôlée justement par Oleg Deripaska et Mikhaïl Tchernoï. Accusé d'une tentative d'assassinat du gouverneur de la région, Aman Touleiev, M. Jivilo prit la fuite pour la France qui, depuis, a rejeté la demande d'extradition faite par la justice russe.
Assurés du contrôle de Novokouznets, Mikhaïl Tchernoï et Oleg Deripaska s'alliaient au printemps 2000 à Roman Abramovitch pour créer Roussal, un monstre industriel produisant près de 80 % de l'aluminium russe. Le ministère antimonopole ne trouva rien à redire à cette opération. Depuis, Roussal a encore grandi - dans l'automobile et l'aéronautique -, avalant au passage mines et usines métallurgiques.
Du groupe Tchernoï, un homme a disparu, officiellement tout au moins : Anton Malevski. Le chef criminel d'Izmaïlovo a trouvé la mort en novembre 2001, lors d'un saut en parachute en Afrique du Sud. Certains doutent de la réalité de ce décès.
Oleg Deripaska, 35 ans, est, lui, devenu le jeune manager qui monte en Russie, reçu au Kremlin, tout aussi écouté que Roman Abramovitch. Peu importe, dès lors, qu'il ait été déclaré indésirable au Forum économique mondial de Davos, vu les soupçons qui pèsent sur lui. Au quotidien russe Vedomosti, Mikhaïl Tchernoï dit connaître M. Deripaska depuis 1994 : "Je l'ai aimé tout de suite."
"Je suis un actionnaire, voilà tout", rétorque Mikhaïl Tchernoï à ses accusateurs et aux services dont les rapports égrènent la longue liste des meurtres, crimes et délits financiers dont il est soupçonné depuis dix ans. Installé en Israël depuis 1994, l'homme est aujourd'hui en difficulté, interdit de quitter le pays et sous le coup d'une enquête judiciaire liée à une tentative de racheter illégalement 20 % de Bezeq, la plus grosse société de téléphones mobiles israélienne. Mais ses affaires russes ne cessent de prospérer. Et Vladimir Poutine n'a jusqu'à maintenant rien eu à y redire.
Sources FSA LAVAL CA
Le Monde 27.11.02
Posté par Adriana Evangelizt