Histoire du tabagisme - 3ème partie
HISTORIQUE DU TABAGISME
Professeur Robert MOLIMARD
3ème partie
Les guerres
Le tabac a toujours fait partie de la ration du soldat. Symbole de virilité, il trompe l'ennui, entretient la convivialité du groupe, maintient éveillé et en alerte, mais relaxe et atténue l'angoisse. Avant l'anesthésie, le soldat blessé qu'on amputait serrait très fort sa pipe entre les dents, et l'on suggère que ce serait l'origine de "casser sa pipe" s'il ne survivait pas, bien qu'il soit plus vraisemblable que cela se rapporte aux fourneaux à tête humaine des pipes en terre, dont une forme plus sommaire était une cible dans les tirs forains, d'où l'expression "aller au casse-pipe".
L'expérience de la seconde guerre mondiale fournit des données intéressantes sur les conséquences de la raréfaction du tabac en France Les stocks de la SEITA se sont révélés suffisants jusqu'en 1942, puis une restriction a été imposée. Seuls les hommes de plus de 18 ans avaient une carte de tabac qui donnait droit à 40 g de tabac, soit deux paquets de gauloises ordinaires par décade. Le paquet valait 9F, mais le prix du marché noir était autour de 50F. A titre de référence, le salaire d'un employé était d'entre 1000F à 1500F par mois. C'est dire si l'accès au marché noir était interdit au plus grand nombre et si les petits moyens prospéraient: fumer les mégots, les mêler avec des herbes sèches diverses: Armoise, houblon, coeur de sureau, jusquiame, busserole, arnica, chicorée, lavande, topinambour, bardane, bette, menthe poivrée, barbe de maïs, oseille sauvage, valériane, feuille de pomme de terre, mélilot, pas d'âne, thym, plantain, sauge, frêne, vigne, rhubarbe, etc... De petits métiers sont apparus, comme ces ramasseurs de mégots qui en fabriquaient des cigarettes artisanales qu'ils revendaient. Enfin, les cambriolages d'entrepôts des tabacs, les attaques à main armée de bureaux de tabac, voire de trains permettaient aux plus audacieux de satisfaire leur dépendance, ou de trouver une monnaie d'échange.
Des soldats ont tué des gens pour leur prendre la cigarette qu'ils fumaient. En 1965, 20 ans après la fin de la guerre, on se mitraillait encore dans les rues de Marseille, à la suite de l'affaire du COMBINATIE, un navire chargé de cigarettes de contrebande intercepté par une bande rivale. Lors de la récente guerre de Bosmie, une étude a montré que le tabagisme des membres des professions de santé à Sarajevo s'était accru malgré une hausse de 800% du prix des cigarettes.
Réflexions
Le tabac provoque une puissante dépendance.
Tout va bien lorsqu'il est licite, disponible facilement à un prix accessible.
Lorsque les conditions deviennent difficiles, il montre sa vraie nature de "drogue dure", susceptible de susciter des comportements de fume plus nocifs et d'induire une criminalité aussi importante que celle liée aux opiacés.
Le développement d'un trafic illégal et les modifications du mode de consommation depuis les fortes hausses de taxes dans un but de protection de la santé publique devraient faire mettre en balance les bénéfices et les éventuels effets pervers d'une telle politique.
Les idées
L'évolution des idées de la société civile à l'égard du tabac peut être suivie à travers la littérature. Au XVIe siècle, le poète anglais Ben Johnson ne devait guère s'attirer les faveurs de Jacques 1er lorsqu'il qualifiait le tabac d'herbe souveraine. Spenser le proclamait divin. Un peu plus tard, Molière faisait dire à Sganarelle: "C'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre... Il inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent". Mais c'est l'opinion de ceux qui ont assisté à l'énorme explosion de consommation tabagique qui a marqué le XIXe siècle qui paraît la plus intéressante, car antérieure à la découverte des véritables dangers du tabac pour la santé. En 1886, Tchekhov publiait sous le titre les méfaits du tabac une petite pièce-monologue où un conférencier, terrorisé par sa femme, devait développer ce thème, et réussissait à n'en pas dire un mot. Avoir choisi ce titre laisse penser que les idées moralisatrices à l'égard du tabac étaient dans l'air D'ailleurs, en 1877 était fondée l'Association Française contre l'Abus du Tabac qui, en 1888, organisa un concours doté d'un prix de 1000 F sur le thème "Des effets du tabac sur la santé des gens de lettres et de son influence sur l'avenir de la littérature française". Le Docteur Maurice de Fleury obtint le prix et reproduisit l'essentiel de son mémoire dans son ouvrage Introduction à la médecine de l'esprit.[5] Le cancer du poumon et l'infarctus du myocarde étaient alors inconnus, si bien que c'est sur les effets psychiques du tabac, sur son éventuelle action délétère sur l'intelligence, la conscience et la morale que se partageaient les avis des hommes de lettres et des savants de la fin du XIXe siècle.
Selon De Fleury, le tabac avait fait de Byron "le plus désespéré des hommes, le moins énergique des lutteurs, le plus aisément vaincu par la vie". Le tabac inspirait à Goethe une répugnance qu'il estimait devoir être partagée par tout homme doué de goût et de discernement. Alexandre Dumas Fils décrivait dans une de ses lettres son expérience: "Moi, qui avait heureusement commencé très tard à fumer, j'y ai renoncé malgré une grande habitude prise très vite, comme toutes les mauvaises, quand j'ai vu que le tabac me donnait des vertiges, lesquels ont disparu dans les six mois suivant la cessation (...). Le tabac est selon moi, avec l'alcool, le plus redoutable adversaire de l'intelligence, mais rien n'en détruira l'abus; les imbéciles étant les plus nombreux et le tabac n'ayant rien à détruire en eux". Balzac, grand buveur de café, faisait de la propagande contre le tabac. Ses personnages fumeurs étaient traités avec grand mépris. Tout un chapitre de son Traité des excitants modernes est un pamphlet contre le tabac. L'épigraphe au Bulletin de la Société contre l'Abus du Tabac est d'ailleurs de Balzac: "Le tabac détruit le corps, attaque l'intelligence et hébète les nations". Victor Hugo ne fumait pas et personne n'avait jamais fumé chez lui. Il écrivait: "Le tabac change la pensée en rêverie. La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté. Malheur à celui qui tombe de la pensée dans la rêverie. Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une nourriture". Barbey d'Aurevilly affirmait dans Les diaboliques: "Le tabac engourdit l'activité", et Théodore de Banville, bien qu'adepte passionné de la cigarette, écrivait: " Le fumeur ne peut être ni un ambitieux, ni un travailleur, ni, à de très rares exceptions près, un poète ou un artiste. La cigarette n'est que rêve et résignation, passe-temps meurtrier, complètement inutile".
Théophile Gautier, Alfred de Musset, Gérard de Nerval, Taine et Alphonse Daudet étaient fumeurs. Prosper Mérimée hachait les débris de cigare avec un canif spécial puis les roulait dans du papier à cigarettes. Baudelaire, qui fumait beaucoup, chantait le mensonge éternel des paradis artificiels. Et Fleury attribuait la lenteur avec laquelle travaillait Flaubert à ce qu'il fumait la pipe sans discontinuer.
Mais d'autres ne se contentaient pas simplement de fumer et soutenaient activement le tabac. George Sand écrivait: " Le cigare est partout, il est le complément indispensable de toute vie oisive et élégante, tout homme qui ne fume pas est un homme incomplet. Le cigare a remplacé aujourd'hui les petits romans du XVIIIe siècle, le café et les vers alexandrins. Le cigare endort la douleur, distrait l'inaction, nous fait l'oisiveté douce et légère et peuple la solitude de mille gracieuses images". Zola défendait le tabac de la manière suivante: "J'ai cessé de fumer il y a dix ou douze ans sur le conseil d'un médecin, à une époque où je me croyais atteint d'une maladie de coeur. Mais croire que le tabac a une influence sur la littérature française, cela est si gros qu'il faudrait vraiment des preuves scientifiques pour tenter de le prouver. J'ai vu de grands écrivains fumer beaucoup et leur intelligence ne pas s'en porter plus mal. Si le génie est une névrose, pourquoi vouloir la guérir? La perfection est une chose si ennuyeuse que je regrette souvent de m'être corrigé du tabac". François Coppée a considéré le tabac comme une aide précieuse pour les écrivains: "Depuis l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans -j'en aurai tout à l'heure quarante-sept-, je grille toute la journée des cigarettes. Jamais de pipe, ni de cigares, seulement la cigarette, et je la jette après les premières bouffées. Je m'en porte assez mal, c'est vrai. Mais je n'ai aucune raison d'attribuer ma médiocre santé au tabac qui je considère, jusqu'à preuve du contraire, comme un excitant au travail et au rêve, et, pour le poète, ces deux mots sont synonymes". De même, pour Freud, le tabac stimulait le travail intellectuel. L'absence de ses cigares provoquait chez lui une angoisse. Il est bien regrettable qu'il ne nous ait pas laissé une auto-analyse de sa dépendance tabagique.
Léon Tolstoï classait le tabac parmi les produits tels que le vin, le haschich et l'opium. Il écrit dans Plaisirs Vicieux: "La consommation de ces produits est incontestablement nuisible au plus haut degré, car elle entraîne des maux qui sont la perte d'un plus grand nombre d'êtres humains que n'en détruiraient les guerres les plus sanglantes et les plus terribles épidémies". Les vues de Tolstoï sur la dépendance s'exprimaient ainsi: "L'explication de cette habitude, aujourd'hui répandue dans l'univers entier, de fumer et de s'alcooliser ne nous est fournie ni par un penchant naturel, ni par le plaisir et la distraction que cela donne, mais par la nécessité de se dissimuler à soi-même les manifestations de la conscience. Si quelqu'un veut commettre un crime, il lui est nécessaire de s'étourdir par l'ivresse, l'alcool étouffant la voix de la conscience. Par exemple, on fait boire les soldats avant de les envoyer sur le champ de bataille". Ainsi l'alcool et le tabac sont nécessaires afin d' "endormir la conscience pour ne pas remarquer le désaccord flagrant qui existe entre la vie moderne et les exigences de la conscience". Tolstoï remarque qu'on ne peut utiliser l'opium, l'alcool ou le haschich en tous lieux et en tous temps, alors que le tabac se différencie des autres narcotiques par sa facilité de transport et d'usage, "outre la rapidité avec laquelle il engourdit l'esprit et sa prétendue innocuité(...). De plus, le fumeur d'opium et l'ivrogne inspirent le dégoût et l'épouvante, tandis que le fumeur de tabac ne présente rien de repoussant". Selon la nécessité de chaque situation particulière, le fumeur peut régler l'action engourdissante du tabac: "Supposons que (...) vous sentiez trop vivement le remords d'une faute que vous avez commise: fumez une cigarette et le remords rongeur s'évanouira dans la fumée du tabac. Vous pourrez aussitôt vous occuper à autre chose et oublier ce qui a provoqué votre dépit". Et il conclut que les fumeurs sont des gens qui s'adonnent à des vices. "Si tous les joueurs et les prostituées fument, c'est parce qu'ils ont cette nécessité d'étouffer leur conscience". Dans un intéressant article de novembre 1913, Le Gaulois du Dimanche publie les réponses d'un éventail de célébrités de la fin du XIXe siècle à une traduction de cette diatribe de Tolstoï que leur avait soumise Madame Halpérine-Kaminsky [6]. La plus documentée est celle d'Alexandre Dumas Fils. Il lui semble que Tolstoï "fait trop d'honneur à l'homme en le supposant capable de tant de raisonnement préventif et de préméditation utilisable L'homme est plus instinctif, disons le mot, plus bête que çà". Quant à la possible suppression du vin et du tabac "il n'y faut point songer. Tous nos articles et toutes les sociétés de tempérance du monde n'y feront rien. Le phylloxera lui-même y a renoncé. On n'a jamais fait autant de vin que depuis que la vigne n'en produit plus, et l'on n'a jamais tant fumé que depuis que les cigares ordinaires sont infumables et que les bons cigares sont hors de prix".
Charcot ne trouva pas l'article de Tolstoï fort remarquable. Abominant les thèses excessives, il lui semblait que les moeurs s'étaient plutôt adoucies depuis l'introduction de l'alcool et du tabac, et qu'on pouvait en user modérément. Alphonse Daudet trouvait aussi que Tolstoï, voyant tout plus grand que nature, avait un petit côté tarasconnais, et déclarait: "Lorsque, jeune, il m'est arrivé de me griser, j'étais incapable d'écrire ou de concevoir une ligne. En revanche, j'ai fumé beaucoup en travaillant et, plus je fumais, mieux je travaillais" . Gounod était d'accord avec l'engourdissement des facultés intellectuelles, mais, ayant beaucoup fumé, ne se rappelait pas que cela ait jamais modifié le jugement de sa conscience sur la moralité de ses actes. Charles Richet voyait dans l'action du tabac la réponse à un mal-être en face d'un présent peu agréable, apportant une stimulation ou plutôt un engourdissement obscurcissant la conscience non pas au sens moral, mais au sens physiologique du terme, sans agir le moins du monde sur l'intelligence. "Ce n'est pas un poison psychique et il n'agit sur l'intelligence qu'indirectement: parce qu'il émousse la sensibilité de nos organes en laissant peut-être plus de liberté à nos fonctions psychiques". Cette analyse extrêmement perspicace pourrait peut-être ouvrir une voie pour donner une réponse au mystère le plus intriguant du tabac: pourquoi s'accroche-t-on aussi fort à utiliser une substance qui donne si peu d'effets psychiques objectifs? Bien que Richet ne le dise pas explicitement, on peut affirmer que sa réflexion vient d'un fumeur, ayant vécu une expérience de l'intérieur. Cela ne donne que plus de valeur à l'admirable réponse de Louis Pasteur qui, en véritable homme de science, répond à Madame Halpérine: "Je vous suis trés obligé d'avoir bien voulu m'adresser un exemplaire de la Revue Scientifique, où vous avez fait paraître une étude très intéressante du Comte Léon Tolstoï. Vous me faites l'honneur de me demander mon appréciation sur ce travail. J'ai le regret de ne pouvoir vous en donner aucune, n'étant ni fumeur, ni buveur de liquides alcooliques".
Sources Formation tabacologie
Posté par Adriana Evangelizt